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Les griffes et les crocs, de Jo Walton


C'est le cinquième roman de Jo Walton que je lis, et je suis toujours aussi agréablement surprise. Après la Trilogie du subtil changement, romans policiers uchroniques qui réussissaient à nous plonger dans trois univers littéraires différents, après l'uchronie féministe et humaniste de Mes vrais enfants, voici traduit en français Les griffes et les crocs.
Cette fois pas d'uchronie (vous aurez compris que l'auteur aime jouer de ce processus pour développer ses intrigues) mais une réécriture des romans de moeurs victoriens - comme ceux d'Anthony Trollope ou Jane Austen (pour ne citer qu'eux) - au coeur de la bonne société des... dragons (!).




Les griffes et les crocs nous raconte effectivement l'histoire de la famille Argonin, qui va voir son quotidien voler en éclat suite à la mort du père de famille, Bon Argonin. 
Le Digne Argonin est pour nombre de dragons un exemple de succès : il a réussi à s'extraire de sa basse condition en accumulant les richesses et en gagnant un titre de noblesse grâce à sa force et son courage, a épousé une jeune dragonne de noble lignée qui lui a permis de conforter sa position sociale aux yeux des plus grands, et après cinq cents ans il dépassait en taille les soixante mètres, soit bien plus que les trois quart des dragons.
Sur son lit de mort - un maigre matelas d'or, car il est proche de la ruine - il déclare livrer à ses trois derniers enfants - un cadet qui n'a pas de position et deux dragonelles à marier - les trois quarts de ses richesses pour leur donner une chance dans la vie. Son aîné, le Bienheureux Penn, est un prêtre respecté au coeur d'un domaine florissant, et sa seconde fille, Berend, a pu elle profiter des largesses de sa richesse passée et épouser un (redoutable) Illustre grâce à une dot mirobolante. Ils n'ont donc pas besoin de son héritage. Mais les trois derniers, Avan, Selandra et Haner, n'ont pas eu leur chance. Encore trop petit en taille, Avan n'a pas les épaules pour reprendre le titre de Digne et gérer le domaine. Quant aux deux petites soeurs, elles doivent désormais dépendre de la charité de leurs aînés pour compléter leurs dots et faire de bons mariages, ou bien rester vieilles filles et vivre à leur crochet jusqu'à la fin de leurs jours. 
Tout le monde sait que le corps d'un dragon fait aussi partie des richesses qu'il lègue à ses enfants, car sa viande leur permet de croître et ainsi de s'imposer au sein de la société, et les deux aînés ont bien compris que leurs frère et soeurs se partageraient l'essentiel du cadavre.
Mais lorsque vient l'heure de la répartition du magot au sein de la fratrie, l'Illustre Daverak trouve le moyen de priver les trois derniers enfants de leur part en s'appropriant le premier une énorme bouchée de la carcasse, et en imposant à sa femme et à ses petits de faire de même.
S'en est trop pour Avan, qui décide d'assigner leur beau-frère en justice pour leur avoir volé leur héritage, leur déniant ainsi la possibilité de gagner en taille et en force grâce à la chair de leur père. Quant aux deux jeunes soeurs, elles doivent être séparées et envoyées l'une chez Penn, l'autre chez Daverak, en espérant que le sort sera clément envers elle, et qu'elles pourront un jour être maîtresses de leur propre foyer. 

Ce qui est réellement intéressant dans le récit fantaisiste de Jo Walton, c'est de passer à nouveau au crible les moeurs de la bonne société victorienne à travers le prisme du fantastique. Ici, nous suivons une bonne société de dragons, une société divisée plus ou moins comme celle de l'Angleterre victorienne avec ses différentes strates sociales, ses titres de noblesse ronflants et ses traditions. Mais au lieu de suivre la carrière d'un jeune aristocrate de campagne ou les demandes en mariage d'une jeune fille de bonne famille, nous suivons la carrière d'un jeune dragon et le destin de deux dragonnes dans une société à la fois conservatrice et pudibonde... mais surtout violente et cannibale !
Jo Walton illustre toute la brutalité des différences de classes sociales grâce à la férocité des dragons, ces gigantesques créatures carnivores et impétueuses : les dragons qui arrivent à s'élever socialement sont ceux qui mangent le plus de viande de dragon - ceux qui dévorent leurs congénères et en abusent. 
Il est par ailleurs courant dans la société des dragons de dévorer le petit d'une couvée - que ce soit la sienne ou celle de l'un de ses serfs (!) - s'il nait en mauvaise santé ou un peu trop faiblard. Chaque bouchée de dragon permet de gagner en taille et de développer plus vite ses ailes et son feu, et ainsi d'asseoir son autorité sur les autres plus facilement grâce à une force physique imposante.

Les serfs et domestiques eux ne mangent jamais de viande de dragon, sauf lorsqu'un membre de la famille décède et qu'ils accèdent au traditionnel héritage de la carcasse. Ils sont généralement petits (jamais plus de dix mètres) et ont les ailes attachées pour les empêcher de voler. Ils ne développent en général jamais leur feu car ils restent trop faibles. 
Les prêtres, eux, ont droit de manger les yeux de tous les dragons qu'ils veillent sur leur lit de mort. Une sorte de taxe qui leur permet d'asseoir leur importance dans la société et de contrebalancer l'humilité que leur impose leur foi, c'est à dire de lier leur ailes et de ne pas voler tout comme les serfs et autres domestiques du royaume. 
Les nobles, enfin, s'arrogent une part des cadavres de leurs sujets, dévorent pour certains leurs serviteurs lorsqu'ils deviennent trop âgés pour l'emploi, et dérobent les enfants malades des paysans en prétextant que ce sont des bouches inutiles à nourrir.
Cette vision très brutale de la société des dragons fait forcément écho à notre société humaine. Certes la société victorienne n'était pas cannibale au sens propre du terme, mais les différences de classes sociales étaient extrêmes. On peut forcément rapprocher la manière dont la haute société des dragons traite les "roturiers" à la lutte des classes qui faisait rage à l'époque victorienne, ou comment les riches s'enrichissaient toujours plus au détriment des pauvres, et leur donnait à peine plus d'importance qu'à du bétail.

Un autre aspect que j'ai aimé de cette transposition bestiale de la société victorienne, c'est que Jo Walton a aussi incarné physiquement la condition des femmes de l'époque dans celle de sa société de dragons. 
Au sein des dragons, les femmes naissent toujours avec une belle couleur dorée. Mais lorsqu'elles trouvent un compagnon, leurs écailles se mettent à rosir et peuvent se colorer d'un beau rouge profond avec le temps. Il est donc facile de remarquer une dragonelle qui vient de se fiancer puisqu'elle arbore en général de belles écailles rosées. 
Le côté négatif de ce changement de couleur, c'est qu'il peut aussi advenir suite à un rapprochement forcé entre une dragonelle et un dragon. Ainsi, une dragonelle qui subit un harcèlement sexuel un peu trop poussé - ...ou pire - prendra forcément sa "jolie teinte rosée". Et si elle ne marie pas le rustre qui lui a forcé la main, elle sera perdue aux yeux de la société, considérée comme mauvaise à marier ou pire... considérée comme une catin. 
La condition des femelles chez le dragon est donc très fragile, elles dépendent entièrement du bon vouloir des hommes. Elle ne peuvent pas marier qui elles souhaitent, car de nombreux mariages sont arrangés afin de respecter les classes sociales, et ce n'est pas forcément un sentiment d'amour qui les fait virer rosé poudré - comme aime le faire croire la bonne société - mais simplement la promiscuité (désirée ou non) d'un mâle. 
Les chanceuses rosiront de plaisir et épouseront un homme qu'elles apprécient... mais seulement bien-sûr si le dragon qui a eu l'honneur de les faire rougir trouvera que leur dot est assez grasse à son goût. Il peut sinon les abandonner comme une vieille chaussette sale et les condamner à un avenir de misère. Qu'elles soient donc de la haute société ou non, il n'est pas bon d'être une femme chez les dragons de Jo Walton.
On peut rapprocher les écailles rosées à la virginité d'une femme humaine - puisqu'il était à une époque courant que les jeunes filles soient vierge avant le mariage et que leur hymen soit intact pour le prouver -, mais je trouve la condition des dragonelles encore pire puisqu'elle est visible sur leurs écailles. La disgrâce est encore plus violente si elle les atteint, puisque leur couleur rappelle sans cesse à ceux qu'elles rencontrent ce qui leur est arrivé (et bien-sûr ce ne sont pas des victimes, si elles ont rosi c'est qu'elles l'ont forcément cherché !).
Et si le roman fait référence à une époque similaire à notre époque victorienne, on trouve encore des sujets qui font écho à la condition des femmes aujourd'hui : le harcèlement sexuel, les mariages forcés, la violence domestique, le regard dépréciateur que la société pose sur les femmes bafouées ou les femmes libérées sexuellement... ce sont encore des réalités très ancrées dans notre culture actuelle, et cela prendra certainement beaucoup de temps avant qu'il y ait un réel changement.

Tous ces thèmes sont pour la plupart abordés dans les romans de l'époque victorienne, mais le pastiche de Jo Walton permet de redécouvrir les moeurs de cette époque différemment. Là où les auteurs victoriens étaient souvent obligés d'écrire avec les codes bien définis de leur époque, un auteur actuel peut raconter son récit comme il l'entend et ainsi donner ouvertement son avis sur certains sujets, que ce soit la servitude, la condition des femmes, l'ascension sociale ou encore la religion. 

Mon seul regret est le final un peu trop heureux du roman, même si l'auteur explique clairement que ce bonheur est forcé et cette société totalement hypocrite. Néanmoins, étant une société de dragons, j'aurais aimé un final plus spectaculaire et sanglant ! (ben quoi ? Orgueil, préjugés et zombies c'était cool pour ça !)
Mais je conseille véritablement cet ouvrage à tout le monde, pour l'écriture toujours aussi fluide et entraînante de Jo Walton, pour l'originalité de ce roman victorien contemporain, pour les clins d'oeils aux nombreux classiques dont elle s'est inspiré, pour le mélange d'aventure, d'humour et d'amour qu'il contient, et pour cette "morale" grinçante et cynique qu'il délivre.


Commentaires

  1. Le concept est en tous les cas étonnant. Je vais le mettre dans la liste des bouquint « à tester quand ils vont passer en poche ».

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