lundi 20 février 2017

Dans la forêt de Jean Hegland


Les romans d'anticipation son pléthores en librairie aujourd'hui. Il en sort un presque tous les mois, c'est devenu le genre préféré des maisons d'éditions généralistes qui ne veulent pas avouer que c'est de la science-fiction parce-que-c'est-pas-assez-sérieux-et-littéraire, mais l'anticipation ça vend. Pourtant l'anticipation c'est de la science-fiction, et ça peut très bien être littéraire aussi. Comme ce roman que je viens juste de terminer et qui m'a totalement bouleversé. Vous savez ce genre de roman qui vous touche intimement, qui vous fait longuement réfléchir, et qui vous fait questionner tout ce qui vous entoure ? Ben comme ça.
Paru en 1996 aux Etats-Unis, Dans la forêt a donc trouvé son éditeur français : Gallmeister, éditeur de romans principalement américains, spécialiste du nature writing, ou de la littérature des grands espaces comme on dirait en français (que j'apprécie beaucoup, soit dit en passant). Il n'est pas assumé comme roman d'anticipation, mais s'en est clairement un, et un très bon. Dans la forêt rentre effectivement dans ces deux catégories, et bien plus encore. 




Nous suivons le témoignage de Nellie, dix-sept ans, qui vit avec sa soeur Eva dans une grande clairière bordée d'une vieille forêt, à 50km de toute civilisation. Leurs parents avaient un style de vie excentrique : ils avaient un potager, des poules, et n'aimaient pas le consumérisme. Leur mère, ancienne ballerine, tissait des tapisseries, et leur père était directeur d'école bricolo à ses heures. Malgré ça, les filles n'étaient pas scolarisées. Elles apprenaient à leur rythme et ce qu'elles voulaient, ce qui a fait de Nell une accroc des études qui ne jure que par son entrée à Harvard, et d'Eva une danseuse classique de talent avec une brillante carrière en perspective.
Mais les choses n'ont pas tourné comme elles le devaient. Le cancer emporta d'abord leur mère, détruisant leur père et bouleversant l'équilibre familial. 
Puis vint la crise, la guerre, et petit à petit, le manque. Ce fut d'abord très subtil, quelques coupures d’électricité, quelques denrées qui vinrent à manquer. Puis plus d’électricité, plus de technologie, plus d'essence, et de moins en moins de vivre. Enfin, l'accident qui les a privé d'un père.
Nell et Eva attendent, et espèrent ce retour à la normale dont les adultes parlaient. L'électricité devra forcément revenir. Quelqu'un viendra les aider. C'est leur histoire et leurs espoirs que nous écrit Nell sur un vieux cahier d'école, à la lueur d'un poêle.

Je pense ne pas être la seule à m'être demandée quoi faire en cas de fin du monde : j'entends par là, la fin du mode d'existence tel qu'on le connait. Ce sera peut-être une catastrophe climatique, une catastrophe épidémique, ou bien une guerre nucléaire. Ou encore, comme dans Dans la forêt, l'effondrement de la société.
Je me dis toujours que ceux qui vivent à la campagne, ou en tout cas qui ont un jardin, seront toujours plus chanceux que les citadins. Si un jour l'électricité s'éteint, l'essence vient à manquer, et les commerces sont vidés, il serait bien pratique d'avoir un lopin de terre, d'y planter des graines, et de vivre comme nos ancêtres le faisaient. Essayez de faire ça sur un balcon en région parisienne, et bon courage !
Mais aussi faut-il savoir comment se débrouiller, en avoir la force physique et morale alors que tout s'effondre autour de vous, que des gens meurent de faim, ou de maladie parce qu'ils ne peuvent plus se soigner, ou juste parce qu'ils ne peuvent pas se défendre contre les immanquables pillards et autres vautours qui apparaissent toujours à ce moment là.

Eva et Nell nous racontent donc ça : deux adolescentes de seize et dix-sept ans, livrées à elle-même, avec pour seule béquille l'héritage de leurs parents, une vieille maison en bordure de forêt qui va devenir à la fois le garant de leur survie et leur nouvelle prison. Les épreuves seront nombreuses pour ces deux jeunes femmes pas encore adultes, mais forcées de grandir trop vite dans un monde apocalyptique où la civilisation n'a plus sa place. C'est l'une des choses difficiles à lire concernant ces deux personnages. Bien que leur père les ait éduqué d'une manière très libre, leur donnant les moyens de s'occuper d'elles-mêmes alors que n'importe quel gamin de la ville n'aurait pas fait long feu dans leur situation, elles n'ont pas pleinement vécu une adolescence normale. Elles n'ont pas ou très peu d'amis - compliqué d'entretenir les liens lorsque vous n'allez pas à l'école et fréquentez la ville seulement les samedi soirs - n'ont jamais vraiment voyagé ou vu le monde, elles n'ont jamais pu expérimenter par elle-même la vie dans ce monde qui les a vu naître, qu'on leur a appris a appréhender, mais qu'on leur a repris de force avant qu'elles n'aient pu en profiter.
Leurs rêves et leurs aspirations ont été écrasés par la disparition du pays, Nell ne pourra pas rentrer à Harvard, Eva ne pourra pas devenir ballerine à San Francisco.
La manière dont Nell raconte ça, au jour le jour, avec ses mots de jeune femme et ses émotions en ébullition est particulièrement touchante. La solitude est parfois difficile, l'ennui aussi, tout comme la faim qui commence à les tenailler. Et le passé ne cesse de les harceler dans cet endroit où tout objet leur rappelle ce qu'elles ont perdu, un père et une mère qui les aimaient et les soignaient, les seules personnes qu'elles avaient au monde. Elles s'accrochent à l'espoir que leur père leur a transmis, elles se soutiennent l'une et l'autre comme elles peuvent pour ne pas sombrer dans le découragement et la folie grâce à leur envie de vivre.
Dans la forêt est un roman profondément marquant, qui m'a fait longuement me remettre en question. Je me suis rendue compte que si un jour je ne devais compter que sur moi-même, je n'étais pas particulièrement bien équipée dans la vie pour survivre. Je ne connais rien de très utile en bricolage, en jardinage ou en médecine. Je ne saurais même pas reconnaître une plante comestible d'une autre toxique dans une forêt, ni ne saurais conserver mes aliments pour les rationner, ni planter et entretenir un potager si j'en avais un sous la main. J'imagine que mes ancêtres seraient outrés de savoir ça. Sans la civilisation et sa technologie actuelle à laquelle je suis complètement conditionnée, je serais complètement perdue. Bon, je sais au moins faire un feu, des latrines et un super tipi pour dormir, et je crois que c'est déjà pas mal plus que ce que connaît une grande partie de la population qui m'entoure : merci mes années scouts (haaan, elle a été scoutee ! Ouais, ben en cas d'apocalypse mois j'sais faire des super sièges de toilettes en rondins de bois : deal with it !)

Il m'a aussi fait me questionner sur la nécéssité de tout ce qui nous entoure pour être heureux. On amasse, on collectionne, on se définit par nos objets du quotidien et ce qu'on peut acheter ou obtenir, on ne se satisfait plus du reste : des autres, la famille, les amis, et des plaisirs simples.

Même si c'est de la fiction, ce qui est sûr c'est qu'en période de fin du monde, j'aimerais bien avoir une Nell et une Eva à mes côtés.
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jeudi 16 février 2017

Mes vrais enfants, de Jo Walton


Jo Walton, depuis que j'y ai goûté, j'y reviens forcément à chaque nouveauté. Mais c'est une addiction de plus en plus forte que j'accepte avec un énorme plaisir.
Et à chaque nouvel ouvrage, mon admiration pour cette grande dame de la littérature augmente.

Avec Morwenna, nous avions l'histoire d'une adolescente boulimique de lecture, traumatisée par un accident et la perte de sa jumelle - ainsi que de sa mobilité physique - et harcelée par une mère complètement folle qui pratique la magie noire. Le fantastique est prégnant, puisque l'héroïne a l'étrange faculté de pouvoir voir et converser avec les fées, et doit donc être un peu sorcière, comme sa mère. Ou bien tout cela est-il vraiment réel ? les contes de fées de Morwenna ne seraient-ils pas un moyen d'échapper à une mère abusive et manipulatrice ainsi qu'à un passé douloureux et à un quotidien malheureux ? L’ambiguïté qui plane tout au long du roman lui donne toute sa saveur.

Le cercle de Farthing, premier volet de la Trilogie du Subtil changement, réecrivait l'histoire après la Seconde guerre mondiale à travers une enquête policière, mystère à huis clos au sein d'une société d'aristocrates et de politiques en Angleterre. Le cercle de Farthing, composé de la gentry et de la crème des politicards ambitieux du pays, est à l'origine d'un traité signé en 1941 laissant toute latitude à Hitler en Europe en échange d'une paix royale à l'Angleterre. Six ans plus tard, loin des bombes et des confrontations du continent, les Royaumes-Unis sont aux prises avec une montée inquiétante d'antisémitisme : un climat politique explosif dans lequel l'inspecteur Carmichael doit élucider un meurtre aux répercutions délicates.
Si Morwenna était déjà un petit tour de force (la fin m'a laissé sur ma faim), et Le cercle de Farthing un exercice d'uchronie magistral, le nouveau roman de Jo Walton combine tout ce qui m'a plu dans ces précédents ouvrages, pour en faire une oeuvre excellente en tout point.

De cette année 2017 qui vient juste de commencer, je l'érige (ainsi que le conte revisité absolument magique Déracinée de Naomi Novik) comme Méga Coup De Coeur (sisi c'est un titre trèstrès sérieux) dans mes coups de coeur : je m'engage à propager Mes vrais enfants  de Jo Walton autour de moi sans compter.





Mes vrais enfants, est un roman publié en 2017 par les éditions Denoël, dans la génial collection Lunes d'encre.
C'est le récit bouleversant d'une femme qui a vécu deux vies.
Aujourd'hui en maison de retraite, elle peine à déterminer laquelle des deux vies représente la réalité. Dans l'une d'elle, la maison de retraite comporte un ascenseur et ses rideaux sont bleus. Dans l'autre, il n'y a que des escaliers et les stores de sa chambre sont verts.
Dans l'une d'elles, elle fut mariée avec quatre enfants, alors que dans l'autre, elle n'en a eu que deux.
Dans l'une d'elles, elle a épousé Mark, alors que dans l'autre...

Jo Walton nous fait commencer par la fin : Patricia est âgée, et les infirmières la trouvent certains jours très confuse, d'autres fois un peu moins. Aussi Patricia va-t-elle dérouler le fil de sa vie, et mettre le doigt sur l'élément divergeant de ces deux existences vécues. Quand est-ce que sa vie a pu prendre deux tournures aussi différentes ?!
Son enfance en Angleterre dansles années 30, avec un frère aîné qu'elle adorait, un père aimant et une mère distante, son adolescence pendant la seconde guerre mondiale, évacuée à la campagne pour se protéger des bombardements, et sa bourse pour étudier à Oxford : tous ces éléments concordent dans les deux vies, jusqu'à ce qu'elle soit face à un choix. LE choix. Celui qui va déterminer sa vie, celui qui va déterminer la vie de nombreuses personnes et potentiellement changer la face du monde.

A travers ses souvenirs, elle nous livre le récit de deux femmes différentes : Enfant, on la surnommait Patsy, puis dans une réalité elle deviendra Pat, dans l'autre ce sera Tricia. Chaque rencontre, chaque choix qui découlera de celui d'origine, va forger son destin. Dans l'une elle sera une femme bafouée, malheureuse et désespérée, dans l'autre elle deviendra une femme passionnée, amoureuse et éprise de liberté.
Dans tous les cas, Patricia aura des enfants : sa raison de vivre dans l'une de ses vies, et sa raison de survivre dans l'autre.

Toute la question est là : lesquels sont ses vrais enfants ?

Au fil de sa narration, Jo Walton émaille la vie de Patricia d'élément historiques qui aident à déterminer le lecteur sur la légitimité de l'une ou l'autre réalité. Arrive le moment où le lecteur se dit "mais dis-donc, ou bien mon prof d'histoire m'a prise pour un cornichon, ou bien elle se fourre le doigt dans l'oeil jusqu'au coude Dame Walton !"
Ni l'un ni l'autre, Le roman de Jo Walton, tout en étant un récit puissant de femme, est aussi et avant tout inscrit dans la science-fiction. Elle nous a déjà démontré son habileté pour l'uchronie, et elle nous montre l'ampleur de son talent à travers Mes vrais enfants. Car si Mes vrais enfants est un roman de science-fiction uchronique, ainsi qu'un récit de femme intense et éclatant, c'est aussi une véritable chronique sociale et une critique très intelligente de la société : miroir des conséquences des moeurs d'une époque dirigée par une certaine rigidité religieuse et morale, et reflet d'un temps où les femmes luttaient encore pour avoir des droits aujourd'hui considérés comme acquis (mais toujours en danger), mais aussi dénonciation des dérives du capitalisme et de son amour pour le nucléaire, débordements des relations internationales entre les superpuissances qui dirigent le monde, appauvrissement ou accélération de la science qui en découlent. Misère, désespoir et afflictions ou richesse, bonheur et fierté vont dépendre de tous ces actes, minimes ou importants, capables de changer la face du monde.

Ce roman m'a touché pour toutes ces choses : quelque soit la vie vécue par Patria, Pasty, Pat, Tricia ou Trish, on évolue avec elle à tâtons, on espère avec elle et on déchante à ses côtés. On souffre à sa place, on rage et on bouillonne face aux injustices et aux embûches semées sur sa route. On aime avec elle, on ressent sa tendresse, sa passion, son amour. Enfin, toutes ses émotions se font nôtres, ses larmes sont partagées (et nombreuses) et sa confusion - terrible, inéluctable, et pénible, nous est tout aussi odieuse qu'à sa hôtesse.
Le dénouement de ce roman est éloquent : le lecteur se retrouve lui aussi face à un choix impossible. Quelle vie reflète la réalité ? Quelle réalité Patricia peut-elle choisir pour se défaire de cette confusion insupportable ? 
Doit-elle faire un choix et rayer l'une de ces réalités des possibles plans de l'existence ?
Comment peut-elle décider l'ordre du monde ? Comment peut-elle choisir qui sont ses vrais enfants ?
Avec tant de poids sur ses épaules, il est effectivement plus facile d'oublier.

Lecteurs, lectrices, ne passez pas à côté de ce roman dont l'échos continuera de vous hanter après sa lecture : il ébranle, il marque profondément, et en plus d'être passionnant, il fait réfléchir.


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