jeudi 30 novembre 2017

La belle sauvage, de Philip Pullman


Celui-là, je l'attendais de pied ferme.

Depuis mon arrivée à Montréal, mon budget livre a drastiquement baissé. Eh oui, ici les ouvrages coûtent deux fois plus cher qu'en France : pas de prix unique, prix de l'import, différente monnaie.
J'ai donc dû revoir mes priorités, je me focalise sur ce qui me fait vraiment envie, et je carbure aussi avec toutes mes piles non-lues de cette période bénie de libraire acheteuse compulsive !

Pour novembre, j'avais deux livres en tête à acheter : Les griffes et les crocs de Jo Walton chez Denoël, et La Belle Sauvage, de Philip Pullman chez Gallimard Jeunesse.
J'ai profité du Salon du livre de Montréal pour les cueillir sur le stand Gallimard. 
Il était là, forcément en piles immenses et bien mises en avant pour les lecteurs, car je n'étais pas la seule à l'attendre avec impatience.



La Belle Sauvage est un roman de Philip Pullman rattaché à l'univers d'A la croisée des mondes (La boussole d'or pour ceux qui ne connaissent que ce titre alternatif, ou n'ont vu que le film), l'une de mes oeuvres favorites depuis l'enfance.
Je me souviens encore de ma lecture du premier tome, Les Royaumes du Nord, quand j'avais 12 ans. C'était la même année où je découvrais Harry Potter et Le Seigneur des Anneaux, la même année où je suis devenue grande lectrice alors qu'avant je lisais finalement assez peu.
J'avais pourtant une belle bibliothèque que ma mère, grande lectrice elle aussi, avait remplie de livres d'Evelyne Brisou-Pellen, de Catherine Missonnier, de Daniel Pennac et de Frances Hodgson Burnett. Certains des livres étaient à ma soeur ou à mon frère, eux aussi bons lecteurs, et se retrouvaient désormais sur mes étagères.
Mais je les lisais de temps à autre, quand ça me chantait, voire pas du tout (Les Sans-Atout par exemple, dont nous avions deux ou trois romans de la série, et que je n'ai jamais eu envie de lire, ou Tistou les pouces verts dont la couverture style années 60 me rebutait franchement). Je ne me considérais pas comme une vraie lectrice à cette époque, je passais surtout du temps avec mes copines, à jouer ou à dessiner.
Je n'avais surtout pas cette envie dévorante de passer mes journées à zyeuter les rayons des librairies juste pour le plaisir. Pas encore.

C'est donc venu avec Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux, puis A la croisée des mondes. Ca a continué avec Dune, avec La Trilogie des Joyaux et Artemis Fowl. Et ça ne s'est plus arrêté !





A la croisée des mondes garde une place importante dans mon coeur, tout d'abord parce que c'est une saga incroyable, magnifiquement écrite, avec  des personnages hauts en couleur et qui évoluent dans un univers riche en merveilleux, ensuite parce que je l'ai tellement aimé que j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps en la terminant. C'était vraiment une déchirure. Je m'étais tellement attachée à cet univers que j'avais l'impression qu'on m'arrachait brutalement un bout de ma réalité, et je savais que l'auteur n'allait pas faire de suite. Je ne reverrai plus Lyra ni Pantalaimon. Je ne saurais pas ce qui leur arrive ensuite, et c'était vraiment difficile à envisager !
La fin d'A la croisée des monde reste encore aujourd'hui la meilleure fin de roman parmi toutes mes lectures, la plus originale, la plus émouvante, et la plus définitive aussi.
Alors imaginez ma joie quand 16 ans plus tard j'apprends que l'auteur va refaire une série de roman inscrite dans le même univers que son chef-d'oeuvre.

Donc me voilà arrivée chez moi après le Salon du livre, La Belle Sauvage dans mon sac qui côtoie l'intégrale d'Hypérion entamé de moitié, ma lecture actuelle. J'ai hésité deux secondes, avant de laisser Hypérion de côté (!) pour commencer ma nouvelle acquisition.

Et je dois avouer deux choses : la première, c'est que je me suis sentie avoir à nouveau 12 ans, et la seconde c'est que je l'ai quand même refermé avec un petit goût de déception.

Je vais essayer de ne rien dévoiler pour ceux qui n'ont lu ni l'un ni l'autre de ces romans de Philip Pullman.

La Belle Sauvage se situe donc dans l'univers d'A la croisée des mondes, dix ans avant les événements des Royaumes du Nord, à la naissance de son héroïne, Lyra. Elle et son daemon Pantalaimon (dans l'univers de Pullman tous les humains naissent avec un daemon, une sorte d'incarnation de leur conscience qui prend la forme d'un animal) seront à nouveau parmi les protagonistes de cette histoire.
Ils vont chambouler la vie de Malcolm et Asta, son daemon. Malcolm a 11 ans  et vit dans la région d'Oxford, où ses parents tiennent une auberge. C'est un garçon d'une grande intelligence, qui a une curiosité et une soif d'apprendre peu ordinaire pour son âge. Dans ses moments libres, il part naviguer avec Asta sur les eaux des bras de la Tamise avec son canot, La Belle Sauvage. Le soir, il aide ses parents à s'occuper de l'auberge ; il sert les plats et les verres aux clients durant le repas, débarrasse et assiste sa mère en cuisine. Mais ce qui rend ce travail intéressant aux yeux de Malcolm, c'est que cela lui donne l'occasion d'écouter les conversations des adultes qui séjournent chez eux. Beaucoup sont des Erudits qui sont de passage dans les Collèges d'Oxford, et leurs conversations sont toujours passionnantes. D'autres sont des gens du coin, des bucherons, des ouvriers, des fermiers, et il aime les écouter parler de leur travail, ou des histoires qui courent dans la région.
Lorsqu'il a finit d'aider ses parents et a encore un peu de temps, Malcom traverse pour aller voir les Soeurs qui habitent dans le Prieuré d'en face. Elles ont toujours besoin d'un peu d'aide, que ce soit en cuisine ou pour de petits travaux, et Malcolm les connaît depuis sa naissance, elles font un peu partie de la famille.
Sa petite routine va voler en éclat quand trois hommes mystérieux débarquent pour dîner à l'auberge, des Lord ou de grands Erudits selon Malcolm, et commencent à lui poser tout un tas de questions sur les Soeurs du Prieuré... et sur un certain bébé. 
Ce soudain intérêt pour les religieuses du Prieuré lui semble suspect. D'autant plus que son père reconnait parmi l'un des trois hommes Lord Nugent, l'ancien Chancelier de la Couronne britannique.
Quelques jours plus tard, un nourrisson trouve effectivement refuge au Prieuré. Elle s'appelle Lyra, ses parents sont de haute naissance et très importants au sein du gouvernement britannique. Aucun d'entre eux ne peut s'occuper de l'enfant, aussi son père l'a laissé entre les mains des religieuses, où aucune instance gouvernementale n'a le droit de venir la réclamer et où aucun mal ne peut lui arriver.
Lyra est une enfant de quelques mois à peine, mais elle fascine totalement Malcolm. Elle et son daemon sont au coeur d'un complot qui le dépasse, et il sent au plus profond de lui qu'elle a besoin de sa protection et que leurs destins sont liés. Et effectivement, Lyra n'est pas juste une enfant comme les autres. En plus de son ascendance aristocratique, elle fait l'objet d'une prophétie parmi les clans des Sorcières du Nord : Lyra aura un grand destin, elle est née pour sauver le monde d'un terrible danger et doit être protégée à tout prix. 
Et Malcolm est l'un de ceux qui l'aideront à accomplir sa destinée.

Même si j'étais heureuse de retrouver Lyra et Pan (surtout Pan, j'adore Pan) et  même si j'ai dévoré La Belle Sauvage, je l'ai refermé en me disant qu'il manquait quelque chose. 
Ce nouvel ouvrage est clairement en-dessous d'A la croisée des mondes : en terme de qualité littéraire, en terme d'histoire et de rebondissements, en terme d'... à peu près tout en fait.
Alors qu'on s'attache instantanément à Lyra dans la première série, j'ai eu beaucoup de mal à m'attacher à Malcolm. Il est trop parfait, trop gentil et trop intelligent pour un enfant de son âge. Tout lui réussit, et c'est assez énervant. Mais en même temps, il fallait un enfant comme lui pour être le héros de cette histoire. Il fallait un enfant avec ses ressources et ce coeur gros comme une maison pour préserver Lyra.

Toute la première partie du roman est donc basée sur Malcolm, sa vie à l'auberge, son amitié avec les soeurs - et son inimité avec Alice, l'aide-cuisine de sa mère à l'auberge - les aventures qui lui arrivent à l'école, et son implication au fur et à mesure dans les événements secrets autour de la famille de Lyra et du gouvernement britannique. Pour ce qui est de sa vie à l'auberge, à l'école et avec les soeurs, c'est compréhensible : on suit la vie d'un petit garçon. Mais la manière dont Malcolm va se retrouver mêlé aux affaires d'une branche secrète du gouvernement au fil des événements m'a semblé très peu crédible. Malcolm est toujours présent au moment opportun pour découvrir des choses incroyables qu'un enfant de 11 ans ne remarquerait certainement jamais. C'est bien pratique que Malcom soit toujours au bon moment quand il le faut : quand les trois hommes mystérieux viennent dîner dans l'auberge, quand un homme mystérieux fait tomber un gland top secret alors qu'il passe par-là (ouais ouais), quand le grand vilain de l'histoire boit des coups au comptoir, quand le grand vilain de l'histoire rode autour du prieuré, quand... je vais passer le reste. Et quand Malcolm ne tombe pas dessus par hasard, on dirait qu'il épie constamment les faits et gestes de tout le monde, et se mêle de tout ce qui ne le regarde pas. Car oui, il est curieux, il aime apprendre, mais il n'est vraiment pas capable de s'occuper de ses oignons ce garçon. Et j'ai trouvé ça très irritant !
Alors oui, dans la première saga, Lyra aussi se retrouvait dans un tourbillon d'histoires extraordinaires, mais c'était amené d'une manière beaucoup moins tarabiscotée, réellement plus crédible, et surtout : c'était beaucoup moins long à démarrer.

La seconde partie du roman nous embarque à bord de La Belle sauvage avec Malcolm et Lyra sur les eaux de la Tamise, poursuivis par les ennemis du père de Lyra. Et c'est là que j'ai retrouvé la magie enchanteresse des premières oeuvres. Le roman prend des allures de conte philosophique, on y croise des sorcières, des fées, des fantômes, des dieux, et la mythologie sublime de l'imaginaire de Pullman vient pallier les défauts de l'histoire. Un côté conte qui est contrebalancé par la noirceur et la double lecture évidente du texte de Philip Pullman. Là où certains y voient un conte enfantin, les aventures de La Belle Sauvage véhiculent toujours les mêmes convictions et critiques sociales qui jalonnaient A la croisée des mondes : une dénonciation de l'extrémisme, de la tyrannie, de la privation de la liberté individuelle. Là où ses héros sont des enfants au coeur pur, pleins de rêves et d'envie d'aventures, les adultes sont plus contrastés, même ceux qui sont censés être du côté de Malcolm et Lyra paraissant avoir des secrets et ne pas être complètement honnêtes avec eux, et ceux qui leur veulent du mal sont des êtres particulièrement violents et impitoyables. L'un d'entre eux, Gerard De Bonneville, semble tout droit sorti d'un cauchemar. Cet Erudit possède un daemon en forme de hyène, ce qui en dit déjà long sur la personnalité du personnage, et ses actions sont imprédictibles. De Bonneville est un homme fou et torturé, dont la brutalité sauvage n'a pas de limites. Les confrontations terrifiantes entre les héros et De Bonneville sont parmi les passages les plus réussis du roman à mes yeux et comblent certaines faiblesses du roman.

Contrairement à d'autres oeuvres pour la jeunesse, La Belle Sauvage, comme le faisait A la croisée du monde autrefois, n'adoucit pas ses propos pour préserver ses lecteurs. Outre l'apparition du personnage de De Bonneville, qui est proprement dérangé et totalement terrifiant, Philip Pullman utilise des concepts scientifiques, philosophiques et psychologiques vraiment intéressants et en fait la base de ses aventures. Le mal qui ronge la société dans laquelle vit Malcolm est amené avec beaucoup de subtilité, Philip Pullman dénonce en faisant voir le monde à travers les yeux d'un enfant. Dans La Belle Sauvage, la religion a déjà resserré son emprise sur le gouvernement britannique du monde parallèle au nôtre crée par Philip Pullman. Le Conseil de Discipline Consistorial (le CDC, ancêtre du Magisterium) étend déjà son pouvoir à travers tout le pays, s'insinue dans les écoles - où il pousse les enfants à dénoncer leurs camarades et les adultes qui les encadrent quand ils entendent des propos "séditieux" - et propage la peur au sein de tous les habitants d'Oxford. Malcolm ne le comprend pas encore au début du roman, mais il sent que l'atmosphère change au fur et à mesure dans la salle à manger de l'auberge, l'atmosphère change à l'école, et les adultes semblent de plus en plus moroses et effrayés.
Malcolm est un enfant bon et généreux, très curieux et éprit de liberté, aussi va-t-il naturellement être incliné à combattre du coté des forces qui luttent contre le CDC, plutôt que de se laisser séduire par la sécurité relative qu'il propose à ceux qui se soumettent entièrement à eux.
De Bonneville, lui, est l'incarnation totale du mal : la folie, la déviance, la violence, et le plaisir qu'il y trouve. Son personnage est réellement horrible, et fait contraste avec les méchants plus subtils et édulcorés des autres oeuvres du même genre. Il n'y a pas d'espoir pour De Bonneville, Malcolm va être obligé de s'opposer à lui, et sa souffrance va être immense. Ici, pas de grande bataille épique, pas de grands discours sur le bien et le mal, et c'est aussi ce qui rend le roman intéressant. Malcolm n'est pas équipé pour contrer les actions diaboliques d'un adulte aussi déséquilibré que De Bonneville. Il ne devrait même s'approcher de lui, n'importe quel adulte lui dirait de fuir face à une telle menace. Et Malcolm le sait, il va fuir De Bonneville tant qu'il le peut, mais il est le seul à pouvoir l'arrêter dans le chaos ambiant. Et cette menace omniprésente d'un personnage comme De Bonneville dans le dernier tiers du roman le rend fascinant et glaçant à la fois.

Au final, j'ai aimé ma lecture, mais je suis restée sur ma faim. Certaines choses, comme l'écriture de Pullman, m'ont interloqué. Mon souvenir des Royaumes du Nord m'avait laissé l'impression qu'il écrivait mieux que ça. Je suis donc en train de le relire et oui, clairement, Les Royaumes du Nord est mieux écrit : plus de descriptions, de meilleurs dialogues, des personnages secondaires plus consistants... même si La Belle Sauvage surpasse de nombreux romans pour enfants en terme d'écriture, il n'est pas à la hauteur des précédents ouvrages de l'auteur. Néanmoins je le recommande à tous ceux qui aiment A la croisée des mondes et qui veulent retrouver le plaisir que leur a donné cet univers, avec ses gitans, ses aurores boréales, et surtout ses daemons (je rêve d'avoir un daemon depuis mes 12 ans... *soupir*).
Pour ceux qui n'ont lu ni l'un ni l'autre, vous pouvez le lire sans avoir lu A la croisée des mondes, il n'en dévoile pas trop sur les événements qui s'y déroulent. Malgré tout, il évoque la naissance de Lyra et qui sont ses réels parents dès le début, information qui n'est pas dévoilée dans la saga initiale avant un bon tiers du roman et qui est une révélation importante, donc c'est un peu dommage. Mais surtout, il reste quand même un très beau roman inscrit dans un univers magique qui mérite d'être découvert.

J'attends donc quand même la suite avec impatience. Ou bien une nouvelle série originale de Philip Pullman, aussi bien écrite et grandiose que les précédentes : ça serait un réel bonheur !


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2 commentaires:

  1. Bon, je m’en vais le lire et donner mon avis ici (je ne lis du coup pas la chronique).

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    1. Héhé, oui j'aimerai bien connaître d'autres avis !

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