mardi 31 octobre 2017

Ici, on fête Halloween


Depuis un mois déjà, les vitrines de commerces et les balcons montréalais fleurissent de citrouilles, de squelettes, de sorcières et de chauves-souris. Même si les québécois me disent que "c'est plus comme avant", Halloween (dites "L'Halloween" en québécois) est ici une institution bien plus ancrée dans la culture populaire qu'en France.
Un immeuble sur trois se retrouve paré de morts-vivants en tout genre et d'épouvantails effrayants, et même les cliniques vétérinaires et bureaux des Impôts s'habillent d'orange et de noir.
Pour l'occasion, j'ai découvert une maison d'édition québécoise spécialisée dans l'horreur et le fantastique. Les Six Brumes est une petite maison qui existe depuis 16 ans et aime à donner la voix à de jeunes auteurs de la province, comme le dit son éditeur : c'est une sorte de tremplin pour leur permettre d'accéder au succès dans de plus grosses maisons d'éditions, afin de mieux leur permettre revenir pour se faire plaisir. Je ne les ai pas encore lu, mais j'essayerai bientôt quelques textes de leur catalogue.

Je ne suis pas très versée dans l'horreur, j'aime le fantastique bien-sûr et j'ai pourtant lu quelques ouvrages à vous donner la chair de poule, mais je ne suis pas spécialiste du genre.

Malgré tout je vais vous faire part des lectures frissonnantes qui m'ont tenu en haleine ces derniers mois, juste histoire de coller à la thématique de la journée. Vous m'en direz des nouvelles !

Le monstrologue, de Rick Yancey





On le connait pour La 5ème vague (pas moi pour une fois, ni le livre ni le film d'ailleurs) mais je l'ai découvert avec Le monstrologue, publié dans la collection R de Robert Laffont. Et autant vous dire que j'ai adoré !
L'histoire débute de nos jours dans une maison de retraite, le directeur de l'établissement décide de remettre le journal de son plus vieux pensionnaire récemment décédé à un écrivain, ayant espoir que celui-ci pourra l'aider à comprendre la véritable identité du vieil homme et à démêler le vrai du faux dans ces étranges mémoires. Car le vieux Will Henry prétend être né en 1876, et l'histoire commence lors de son apprentissage auprès d'un "monstrologue" en Nouvelle-Angleterre alors qu'il n'avait que douze ans.
Et effectivement, l'histoire de Will Henry à l'air de sortir tout droit d'un roman d'horreur. Orphelin depuis peu, il assiste dans ses travaux le Dr Warthrop, un scientifique à la réputation douteuse qui travaille sur des sujets peu orthodoxes, comme par exemple ces deux cadavres que leur ramène un homme de la région : une jeune fille récemment enterrée retrouvée exhumée de sa tombe au cimetière, à moitié dévorée par ce qui semble être les restes d'un monstre anthropophage...
Ni une ni deux, nous voilà embarqués dans le quotidien du jeune Will, assistant d'un professionnel des monstres au caractère irascible (Warthrop est particulièrement détestable mais tellement comique !) dans l'atmosphère gothique des Etats-Unis du XIXème siècle. La première moitié du roman rapporte surtout la relation entre Will Henry et son maître, elle peut paraître à certains un peu longue car c'est particulièrement psychologique, beaucoup de dialogues qui nous permettent de découvrir les personnages, leur histoire et leurs caractères. Mais ce sont justement ces dialogues, souvent cocasses (avec un l'humour grinçant très appréciable), et la plume subtile et soignée de Yancey qui m'ont accroché.
La seconde partie nous fait rentrer dans l'action, des rencontres avec de sinistres personnages dans de vieux sanatoriums lugubres (un moment particulièrement glauque que j'ai trouvé assez exceptionnel) et des chasses aux monstres sous tension où l'auteur sait magnifiquement gérer le suspense et harponner son lecteur. Loin d'être un roman pour enfant (à ne pas conseiller en-dessous de 14 ans), Le monstrologue est un roman fantastique plein de suspense dont le bestiaire monstrueux ravira les amateurs de macabre comme les passionnés d'aventure et d'histoire. J'essaye de le mettre entre de nombreuses mains, oubliez la collection "adolescente", oubliez que c'est l'auteur de La 5ème vague, testez juste ce petit bijou de lecture surréaliste et appréciez le voyage.


Je suis ton ombre, de Morgane Caussarieu



Je l'ai découvert l'an dernier à l'occasion d'une rencontre autour des éditions Mnémos à La dimension fantastique.
Pour ceux qui aiment l'atmosphère moite et glauque de la Nouvelle-Orléans, ou les romans gores et dérangeants de l'auteur américaine Poppy Z. Brite, vous devriez adorer les oeuvres de Morgane Caussarieu.
Dans Je suis ton ombre, on découvre l'histoire de Poil de Carotte, un gamin bizarre qui vit avec son père handicapé dans le Sud de la France. Très vite, on comprend pourquoi Poil de Carotte est un vrai paria dans le village, à l'école, et même dans son propre foyer. Son frère jumeaux est mort dans le même accident qui a gravement défiguré son père, et dont il est plus ou moins responsable. Son comportement odieux et déviant envers sa famille, ses camarades et même le seul ami qui lui reste le rendent particulièrement détestable. Poil de Carotte est sur le fil, et il va définitivement sombrer dans la folie lorsque le fantôme de son frère commence à lui apparaître. Un jour où il s'aventure dans les décombres d'une vieille ferme calcinée, il va faire la découverte d'un journal qui aurait été écrit par deux jumeaux en Louisiane... il y a plus de trois cent ans. Peu à peu, les deux récits vont s'entremêler et basculer dans l'horreur.
Je suis ton ombre mêle habilement chronique sociale, à travers l'histoire de Poil de Carotte, et le roman vampirique par le biais du carnet des jumeaux de la Nouvelle-Orléans. Le récit de Poil de Carotte est à la fois fascinant et dérangeant, on éprouve une sorte d'empathie pour cet enfant malsain et perturbé, on s'y attacherait presque malgré les événements dramatiques qu'il sème sur son chemin. Le vieux journal quant à lui est superbement bien écrit, Morgane Caussarieu use d'un style soutenu et raffiné qui tranche avec l'histoire parfaitement sordide et gore des deux enfants. Certains passages sont particulièrement insoutenables, et j'ai du poser ma lecture quelques minutes pour reprendre mes esprits au moins à une reprise. Je le conseillerai à ceux qui ont le coeur bien accroché et qui aiment les ouvrages glauques et sanglants, âmes sensibles s'abstenir.

Voilà donc de quoi vous mettre un peu d'épouvante sous la dent !

Pour ceux qui apprécieraient Le Monstrologue, je recommande par la suite la lecture de Lockwood and Co (Albin Michel et LGF) de Jonathan Stroud - sorte de Ghostbusters à la sauce humour anglais - ainsi que Les soeurs Carmines de Ariel Holzl (Mnémos collection Naos), dont l'atmosphère lugubre teintée d'humour absurde ravira les amateurs de fantastique légèrement horrifique.
Et pour les fans de Morgane Caussarieu et de lectures glaçantes, jetez un coup d'oeil aux ouvrages de la grande Poppy Z. Brite (notamment Âmes perdues - Albin Michel et Folio).




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jeudi 19 octobre 2017

Libration, de Becky Chambers


J'ai découvert Becky Chambers avec L'espace d'un an (The long way to a small, angry planet), aussi paru aux éditions L'Atalante l'année dernière. J'avais refermé L'espace d'un an en me disant que ses personnages hauts en couleur, plein d'humanité et son univers riche et fascinant allaient terriblement me manquer.




On y suivait les aventures d'un vaisseau foreur de trou de vers (Le Voyageur - The Wayfairer) et de son équipage composé d'humains et d'extraterrestres de l'Union Galactique, en route pour une mission périlleuse aux abords d'une planète en plein cessez-le-feu.

Libration (A closed and common orbit) est le deuxième roman de l'univers de Becky Chambers. On y retrouve l'un des personnages secondaires intervenant dans le premier opus (Poivre), qui nous dévoile ses origines et son histoire.

L'univers de Becky Chambers, c'est une Union Galactique (l'U.G) composée de différentes races extraterrestres (les Intells) dont l'humain est l'un des derniers ressortissants - et l'un des moins évolués. Au fil des romans, on comprend que l'humanité à rendu la Terre inhabitable, n'a survécu que grâce à la colonisation et habite désormais sur Mars ainsi que sur d'autres planètes extraterrestres où les différentes races cohabitent en paix. Une paix issue de nombreuses guerres dévastatrices entre les Aandrisk, les Aeluons, les Grums ou encore les Harmagiens.

C'est certainement la découverte des moeurs et de l'histoire des différentes races intelligentes qui peuplent l'espace qui rend les oeuvres de Becky Chambers aussi fascinantes : lorsqu'elle nous parle des guerriers Aeluons, race humanoïde qui n'a pas de cordes vocales et qui communique à travers les différentes couleurs qui pigmentent leurs joues, ou bien des reptiles Aandrisk et de leur plumes chatoyantes qui ont une vision étonnante et complexe de la famille, des Harmagiens aux nombreuses tentacules qui trouvent les êtres humains particulièrement laids, ou encore du peuple Sianat dont certains vivent en symbiose avec des parasites leur permettant de devenir les meilleurs scientifiques et explorateurs de l'espace (et réduisant considérablement leur espérance de vie).

Si Libration est en lien direct avec L'espace d'un an, les deux peuvent tout de même se lire indépendamment - même si je conseille de commencer par le premier paru pour une meilleure compréhension de l'univers. 
Libration raconte l'amitié qui va lier Poivre, une jeune humaine mordue de tech au passé tourmenté et de Sidra, une intelligence artificielle qui se trouve transféré illégalement dans un corps biologique et qui lutte pour trouver sa place entre l'univers robotique et l'univers des Intells.




Becky Chambers aborde différents thèmes que l'on retrouve actuellement beaucoup dans la SF (et même dans l'actualité !) mais à sa sauce ; des intelligences artificielles qui luttent pour trouver une place dans un monde d'Intells où ils ne sont pas reconnus, le rapport au genre via le sexe des Aeluons, les rapports sociaux entre chaque espèce et les liens qui se tissent à travers la mixité des races et des classes sociales, le clonage et son éthique, l'eugénisme et ses dérives... etc. Elle explore le rapport des humains avec les modifications génétiques par le biais des origines de Poivre et de son compagnon Bleu : Poivre était utilisée pour des usines de triage de tech dès la naissance, et Bleu a été abandonné par sa famille à cause d'un handicap alors qu'il devait être parfait. 

Vraiment, l'auteur réussit encore avec son deuxième roman un tour de force. Ses livres ne sont jamais violents, ce ne sont pas des space-opéra qui décrivent de longues batailles spatiales, ni des enquêtes scientifiques jalonnées de meurtres et disparitions mystérieuses et de théories complexes, c'est plutôt la cohabitation dans l'univers d'espèces différentes et des liens qui se tissent entre eux. Tous les personnages de Becky Chambers sont réellement attachants et intéressants. Ce sont souvent des marginaux dans leur propre monde, soit parce qu'ils ont des façon de vivre considérée comme déviantes dans leur culture, ou des handicaps impardonnables par leur propre peuple, ou un passé empreint traumatisant qui les a poussé à s'éloigner de leur foyer d'origine. Ces blessures, ces différences, les rendent d'autant plus aimables, car ce sont des personnages qui possèdent en conséquence une grande ouverture d'esprit et une nature profondément généreuse.

L'espace d'un an et Libration pourraient être ce qu'on appelle des Feel good books, on en sort la tête farcie de bons sentiments et, diantre !, ce que ça fait du bien ! Enfin un roman de science-fiction avec des extraterrestres travaillés et originaux (tant au niveau de leur histoire que de leur description physique, ça change des bébêtes à la Alien ou des petits bonshommes verts) et qui ne sont pas les méchants de l'histoire !
Enfin un univers où l'on sort de sa lecture avec des étoiles plein les yeux et l'envie de visiter toutes ces incroyables planètes - qu'elles soient arides, plongées dans la nuit, glaciales ou densément peuplées - et de découvrir l'histoires et la culture de tous ces différents peuples.





Libration, comme L'espace d'un an, bouscule et marque profondément. Becky Chambers sait parfaitement mener sa narration, elle arrive à alterner ses descriptions et découvertes de folklores et cultures avec des chapitres pleins de suspense. Elle sait faire monter la pression mais n'en fait jamais trop. Certains s'attendront peut-être d'ailleurs à plus d'action, mais les romans de Becky Chambers ne sont pas des des page-turner américains où les péripéties s'enchaînent à un rythme effréné, au contraire l'auteur n'hésite pas à nous plonger dans le quotidien de ses personnages, leurs petites joies et leurs routines apaisantes. Pour autant je ne me suis jamais ennuyée, car ces moments plus contemplatifs apportent toujours quelque chose.
Ce sont des romans qui utilisent parfaitement la science-fiction pour être les vecteurs de messages qui me semblent aujourd'hui essentiels.

Et que dire des dialogues de Becky Chambers ! Ses personnages ont certes une histoire passionnante, mais ce sont les dialogues très spontanés qui soutiennent aussi le roman. Ils représentent bien la liberté et la joie de vivre qui animent ses personnages.  L'écriture de Chambers n'est pas riche et soutenue, elle utilise un langage familier naturel, instinctif, qui nous rapproche encore plus des personnages. Elle m'a fait rire de nombreuses fois grâce à sa plume, qui passe aisément du mélodrame à l'humour. J'apprécie aussi beaucoup l'utilisation du "iel" pour le rapport au genre. Certaines des espèces décrites par l'auteur n'ont pas deux genres définis comme le nôtre, et sa façon de l'inscrire dans l'histoire semble parfaitement naturelle et tout à fait rafraichissante.

En bref, pour moi Libration et L'espace d'un an piochent habilement dans des références telles de Firefly (pour les dialogues et les personnalités) ou Farscape (pour la diversité des races extraterrestre et la richesse de leur background) avec leur propre touche d'originalité. Les amateurs de SF plus classique devrait tout à fait y trouver leur compte, et les non-lecteurs de SF devraient aussi se laisser charmer. Pour ce qui est des fans de romans bourrés d'action, c'est plutôt raté.

Je les conseille donc fortement (et j'ai conseillé L'espace d'un an à tour de bras depuis sa sortie en librairie !), je les relirai avec grand plaisir et espère vraiment que l'auteur continuera à explorer l'Union Galactique pour nous abreuver de romans de SF aussi bien ficelés et nous faire découvrir l'étendue de son imagination.






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