Accéder au contenu principal

Dans la forêt de Jean Hegland


Les romans d'anticipation son pléthores en librairie aujourd'hui. Il en sort un presque tous les mois, c'est devenu le genre préféré des maisons d'éditions généralistes qui ne veulent pas avouer que c'est de la science-fiction parce-que-c'est-pas-assez-sérieux-et-littéraire, mais l'anticipation ça vend. Pourtant l'anticipation c'est de la science-fiction, et ça peut très bien être littéraire aussi. Comme ce roman que je viens juste de terminer et qui m'a totalement bouleversé. Vous savez ce genre de roman qui vous touche intimement, qui vous fait longuement réfléchir, et qui vous fait questionner tout ce qui vous entoure ? Ben comme ça.
Paru en 1996 aux Etats-Unis, Dans la forêt a donc trouvé son éditeur français : Gallmeister, éditeur de romans principalement américains, spécialiste du nature writing, ou de la littérature des grands espaces comme on dirait en français (que j'apprécie beaucoup, soit dit en passant). Il n'est pas assumé comme roman d'anticipation, mais s'en est clairement un, et un très bon. Dans la forêt rentre effectivement dans ces deux catégories, et bien plus encore. 




Nous suivons le témoignage de Nellie, dix-sept ans, qui vit avec sa soeur Eva dans une grande clairière bordée d'une vieille forêt, à 50km de toute civilisation. Leurs parents avaient un style de vie excentrique : ils avaient un potager, des poules, et n'aimaient pas le consumérisme. Leur mère, ancienne ballerine, tissait des tapisseries, et leur père était directeur d'école bricolo à ses heures. Malgré ça, les filles n'étaient pas scolarisées. Elles apprenaient à leur rythme et ce qu'elles voulaient, ce qui a fait de Nell une accroc des études qui ne jure que par son entrée à Harvard, et d'Eva une danseuse classique de talent avec une brillante carrière en perspective.
Mais les choses n'ont pas tourné comme elles le devaient. Le cancer emporta d'abord leur mère, détruisant leur père et bouleversant l'équilibre familial. 
Puis vint la crise, la guerre, et petit à petit, le manque. Ce fut d'abord très subtil, quelques coupures d’électricité, quelques denrées qui vinrent à manquer. Puis plus d’électricité, plus de technologie, plus d'essence, et de moins en moins de vivre. Enfin, l'accident qui les a privé d'un père.
Nell et Eva attendent, et espèrent ce retour à la normale dont les adultes parlaient. L'électricité devra forcément revenir. Quelqu'un viendra les aider. C'est leur histoire et leurs espoirs que nous écrit Nell sur un vieux cahier d'école, à la lueur d'un poêle.

Je pense ne pas être la seule à m'être demandée quoi faire en cas de fin du monde : j'entends par là, la fin du mode d'existence tel qu'on le connait. Ce sera peut-être une catastrophe climatique, une catastrophe épidémique, ou bien une guerre nucléaire. Ou encore, comme dans Dans la forêt, l'effondrement de la société.
Je me dis toujours que ceux qui vivent à la campagne, ou en tout cas qui ont un jardin, seront toujours plus chanceux que les citadins. Si un jour l'électricité s'éteint, l'essence vient à manquer, et les commerces sont vidés, il serait bien pratique d'avoir un lopin de terre, d'y planter des graines, et de vivre comme nos ancêtres le faisaient. Essayez de faire ça sur un balcon en région parisienne, et bon courage !
Mais aussi faut-il savoir comment se débrouiller, en avoir la force physique et morale alors que tout s'effondre autour de vous, que des gens meurent de faim, ou de maladie parce qu'ils ne peuvent plus se soigner, ou juste parce qu'ils ne peuvent pas se défendre contre les immanquables pillards et autres vautours qui apparaissent toujours à ce moment là.

Eva et Nell nous racontent donc ça : deux adolescentes de seize et dix-sept ans, livrées à elle-même, avec pour seule béquille l'héritage de leurs parents, une vieille maison en bordure de forêt qui va devenir à la fois le garant de leur survie et leur nouvelle prison. Les épreuves seront nombreuses pour ces deux jeunes femmes pas encore adultes, mais forcées de grandir trop vite dans un monde apocalyptique où la civilisation n'a plus sa place. C'est l'une des choses difficiles à lire concernant ces deux personnages. Bien que leur père les ait éduqué d'une manière très libre, leur donnant les moyens de s'occuper d'elles-mêmes alors que n'importe quel gamin de la ville n'aurait pas fait long feu dans leur situation, elles n'ont pas pleinement vécu une adolescence normale. Elles n'ont pas ou très peu d'amis - compliqué d'entretenir les liens lorsque vous n'allez pas à l'école et fréquentez la ville seulement les samedi soirs - n'ont jamais vraiment voyagé ou vu le monde, elles n'ont jamais pu expérimenter par elle-même la vie dans ce monde qui les a vu naître, qu'on leur a appris a appréhender, mais qu'on leur a repris de force avant qu'elles n'aient pu en profiter.
Leurs rêves et leurs aspirations ont été écrasés par la disparition du pays, Nell ne pourra pas rentrer à Harvard, Eva ne pourra pas devenir ballerine à San Francisco.
La manière dont Nell raconte ça, au jour le jour, avec ses mots de jeune femme et ses émotions en ébullition est particulièrement touchante. La solitude est parfois difficile, l'ennui aussi, tout comme la faim qui commence à les tenailler. Et le passé ne cesse de les harceler dans cet endroit où tout objet leur rappelle ce qu'elles ont perdu, un père et une mère qui les aimaient et les soignaient, les seules personnes qu'elles avaient au monde. Elles s'accrochent à l'espoir que leur père leur a transmis, elles se soutiennent l'une et l'autre comme elles peuvent pour ne pas sombrer dans le découragement et la folie grâce à leur envie de vivre.
Dans la forêt est un roman profondément marquant, qui m'a fait longuement me remettre en question. Je me suis rendue compte que si un jour je ne devais compter que sur moi-même, je n'étais pas particulièrement bien équipée dans la vie pour survivre. Je ne connais rien de très utile en bricolage, en jardinage ou en médecine. Je ne saurais même pas reconnaître une plante comestible d'une autre toxique dans une forêt, ni ne saurais conserver mes aliments pour les rationner, ni planter et entretenir un potager si j'en avais un sous la main. J'imagine que mes ancêtres seraient outrés de savoir ça. Sans la civilisation et sa technologie actuelle à laquelle je suis complètement conditionnée, je serais complètement perdue. Bon, je sais au moins faire un feu, des latrines et un super tipi pour dormir, et je crois que c'est déjà pas mal plus que ce que connaît une grande partie de la population qui m'entoure : merci mes années scouts (haaan, elle a été scoutee ! Ouais, ben en cas d'apocalypse mois j'sais faire des super sièges de toilettes en rondins de bois : deal with it !)

Il m'a aussi fait me questionner sur la nécéssité de tout ce qui nous entoure pour être heureux. On amasse, on collectionne, on se définit par nos objets du quotidien et ce qu'on peut acheter ou obtenir, on ne se satisfait plus du reste : des autres, la famille, les amis, et des plaisirs simples.

Même si c'est de la fiction, ce qui est sûr c'est qu'en période de fin du monde, j'aimerais bien avoir une Nell et une Eva à mes côtés.

Commentaires

  1. Je conseille le très bon film Les Combattants de Thomas Cailley où une jeune fille se prépare à la fin du monde. Ce n’est pas de l’anticipation mais ça mérite le détour.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Édification d'un rêve, ou la librairie fantastique.

Dessin de Tom Gauld Combien de fois dans mon entourage (le peu qui lisent mes chroniques en diagonale) m’a demandé quels étaient ces plans « top secrets » dont j'ai fait état dans plusieurs de mes billets. Ceux qui m'ont posé la question sans détour ont obtenu l'information claire et définitive que je partage avec vous ici : je veux créer ma boîte. Je vous ai déjà parlé avec nostalgie et envie de mes rêves. Depuis mon adolescence je fantasme sur cette possibilité. J’ai vécu dans le rêve brumeux et cotonneux de posséder ma propre librairie. Je l’ai imaginée, décorée, rempli et re-imaginée des centaines de fois. Parfois elle ressemblait à l’ancien local de la librairie Imagin’ères à Toulouse, une toute petite pièce au plancher craquant et aux étagères ployant sous des rayonnages de livres de SF, la musique de Loreena McKennit se mêlant aux effluves de patchouli. Parfois elle ressemblait au Forbidden Planet de Londres, gigantesque, fournissant profusion de Bds

La singulière tristesse du gâteau au citron - Aimee Bender

Ça fait un bout de temps que mes doigts n’ont pas effleuré le clavier. Je me laisse aller les amis. Pourtant j‘en ai des choses à raconter, mais bon, que voulez-vous, je passe trop de temps dans mes pensées et dans mes livres, ou bien à gratter le bedon du félidé. Tenez récemment j’ai lu un livre au titre plus qu’improbable, La singulière tristesse du gâteau au citron aux éditions de l'Olivier. Non, ce n’est pas Katherine Pancol, mais je vous accorde qu’elle aurait pu être l’auteur de ce titre fantaisiste. Nous n’oublierons jamais Les yeux jaunes des crocodiles , La valse lente des tortues , mais surtout le fameux Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi (et seulement le lundi, car Katherine Pancol détient une vérité ultime et dérangeante de la vie des écureuils New-yorkais). L'auteur se nomme Aimee Bender, et ce quatrième roman génialissime est celui qui l'a fait connaître outre-Atlantique. Mais allez plus loin que le titre, et plus loin que ce

Les visages, de Jesse Kellerman

Des Visages et des Cracke Il y a seulement deux semaines, je montais ma nouvelle bibliothèque Expedit de chez Ike* toute seule ! Non, le félidé n'a toujours pas de pouces opposables et n'en branle pas une ramée pour monter nos meubles,  sur lesquels il adore se prélasser, au passage ! Crénom j’en étais fière. Il faut considérer que j’avais passé ma semaine à déménager, empaqueter, porter des cartons, monter des meubles, pousser des meubles, bref mes petits muscles étaient déjà en souffrance. J’ai donc monté cette bibliothèque seule, moi petit être frêle, (je dis Shu* u* aux mauvaises langues qui pensent déjà « pfff vas-y trop facile moi j’t’en monte 10 quand tu veux là ! » ouais ben allez-y, ça fait mal aux mains d’enfoncer des petits bitoniaux en bois à fond !) parce qu’il fallait bien que je case mes derniers cartons de livres. Ils trainaient par terre, et je déteste ça (au contraire le félidé avait élu domicile dans les cartons, la truffe enf