samedi 27 février 2016

La Maison dans laquelle, de Mariam Petrosyan


Parfois je me demande comment vous parler de certains livres qui m'ont ému de manière troublante. Ce sont ces œuvres tellement bouleversantes qu'on ne trouve pas les mots pour les définir. 
Leur lecture vous laisse flotter entre deux eaux, captif, et hébété face à tant d'émotions à la fois.
C'est ce que j'ai vécu lors de ma lecture de La Maison dans Laquelle de Mariam Petrosyan aux éditions Monsieur Toussaint Louverture.
Ce roman est une montagne de mots éblouissants qui ne veulent plus aujourd'hui se décoller de ma rétine.




Lorsque j'ai entrepris mon voyage avec Fumeur dans le premier chapitre, je ne m'attendais pas à ça. J'étais un peu confuse, perdue dans ce monde inquiétant et bizarre où se promènent des bandes d'ados grandiloquents aux paroles sibyllines. Comme Fumeur, je suis entrée dans la Maison en touriste, et elle m'a recraché d'entre ses murs marquée à jamais.
Et la Maison ne fait rien au hasard...

Le roman de Mariam Petrosyan raconte la vie de cette antique Maison lézardée et plantée au milieu de cités de béton arides, cette Maison inquiétante que ses voisins regardent de travers et que ses habitant vénèrent. La Maison est un pensionnat peu ordinaire : c'est le foyer d'enfants et d'adolescents brisés, physiquement et psychologiquement, des handicapés ou des laissés pour compte supervisés par une poignée d'éducateurs paumés et creux.
Cette Maison avec ses salles de classe, sa cantine, son infirmerie et ses dortoirs, a l'air tout à fait normale, mais en son sein la réalité et le temps se confondent dans un monde parallèle sans limite, où les nuits durent des jours et les murs s'étirent à l'infini.
Dans la maison, votre identité passée n'a plus lieu d'être, chacun y trouve un nouveau nom et une nouvelle place, chacun y choisit sa communauté et découvre ce qu'est l'amitié, la loyauté, l'amour, la rivalité ou la haine... quand on n'y trouve simplement pas la mort.

La vie dans la Maison n'a rien à voir avec celle dans l'Exterieur, la vie dans la maison est épique, fantastique et fiévreuse. Chaque jour apporte son lot de mythes et de contes, grattés de la pointe de l'ongle dans le plâtre des murs ou dessinés au feutre le long des corridors. Chaque pièce, chaque pan de couloir et chaque porte raconte une histoire écrite avec la langue de la maison, un vocabulaire unique et qui ne parle qu'à ceux qui s'en imprègnent. Et les nouvelles générations recouvrent petit à petit les histoires des anciens habitants sous des couches de graffitis, tout en continuant à les faire vivre par la tradition orale.
Il faut savoir écouter la maison, la comprendre, car elle parle à ses pensionnaires et ses pensionnaires parlent à travers elle. 
Hors de leurs salles de classe, les élèves apprennent une autre école, plus dure, plus violente, plus terrifiante, mais surtout plus passionnante et plus libérée. Et eux, ces enfants cassés dont l'avenir est incertain, peuvent faire le choix d'embrasser un nouveau monde adapté à leur envies et leurs désirs, où ils n'ont besoin de personne, surtout pas des adultes qui les sous-estiment et les prennent en pitié ni de tous ces gens qui les voient seulement comme des objets inutiles. Une réalité où ils peuvent s'épanouir et devenir un autre, plus beau, plus grand, plus important, et faire la différence.
Bien-sûr la Maison n'accepte pas tout le monde en son sein, certains ne seront que des voyageurs de passage qui l'admireront avec fascination mais ne la comprendront jamais vraiment, d'autres la rejetteront par peur, ou par rancoeur.

La Maison dans laquelle, c'est bien plus qu'un roman initiatique. Au départ, je voguais entre les chapitres à travers les pensées du premier narrateur, Fumeur, et comme lui je ne voyais que des grands enfants jouer et se donner des airs. Puis la narration alterne et le roman nous fait voir les aspects de la Maison à travers les yeux de différents protagonistes et sur plusieurs périodes. La Maison est un lieu complexe et dense, ses subtilités se dévoilent au compte goutte et tout se met à faire sens : là, sa magie se met à l'oeuvre et vous ensorcelle. 
Sphinx, Lord, Chacal, Roux, Bossu, Vautour, l'Aveugle ou Loup, leur univers au premier abord désordonné et extravagant, plein de superstitions et d'invocations mystiques, vous colle à la peau ; leurs manies obsessionnelles, leurs conversations impénétrables et leurs divagations lyriques emplissent chaque page et vous transmettent des frissons d'exaltation, vous ressentez à présent leurs peurs, leurs joies et leur fureur. Ils sont attachants autant qu'ils sont énervants, mais surtout ils sont bouleversant d'authenticité, dans la recherche de leur identité et dans leur envie d'exister. C'est bien là le reflet de l'adolescence, la recherche de soi-même, de la vérité et du bonheur, quitte à brûler tous les ponts et à vivre dangereusement pour y arriver.

Mais les lois et traditions de la Maison ne sont pas que du folklore, le fantastique a la part belle au coeur du récit convulsif et grandiose de Mariam Petrosyan. Il se met à transpirer des chapitres au fur et à mesure de la lecture, et l'autre réalité, celle des pensionnaires, devient plus tangible et significative que celle de l'Extérieur, ce terne et redoutable monde des adultes tapi derrière chaque coin de page. On est bien parmi eux, dans ce microcosme flamboyant où le temps s'écoule différemment et la vie est plus ardente.

J'ai terminé ma lecture encore affamée des aventures de la Maison. Je me suis dit que Mariam Petrosyan était un génie, et que j'aimerai bien faire un tour dans sa tête un jour voir si d'autres chefs-d'oeuvre de cet acabit ne s'y planquent pas.
J'avais envie de retrouver Sauterelle, Putois, Beauté, Gros Lard, Chenu, Sorcière et les autres, car je me sentais l'âme de Sirène, ce personnage fluet qui regarde le monde derrière ses rideaux de longs cheveux mêlés de tresses et de clochettes, et qui adore écouter inlassablement les histoires de la Maison. Je me suis vraiment retrouvée en elle, je pense d'ailleurs que tout le monde trouvera en l'un des personnages une part de son moi adolescent, celui qui écrivait sur les murs, celui qui grattait sa guitare, celui qui se cachait derrière l'extravagance pour s'exprimer ou derrière l'anonymat le plus complet pour se préserver, celui qui vivait à travers ses passions pour trouver un sens à tout ce qui l'entourait et éloigner la solitude, que ce soit les livres, les collections d'objets divers et variés, les t-shirts à messages enragés, la musique, les sensations extrêmes, ou tout simplement l'enivrement de l'amitié pure et sincère.

Je vous conseille de lire La Maison dans laquelle, c'est une brique de presque mille pages, une lecture ardue et abondante, mais le chemin y est clair et lumineux, et vous en ressortirez dévastés... mais définitivement plus heureux.

"Plus tard, il remarqua que la Maison était vivante et qu'elle était capable d'aimer, elle aussi. D'un amour unique en son genre ; inquiétant parfois, jamais terrifiant. Rien de plus normal, après tout : Élan étant un dieu, il était logique que l'endroit où il vivait ne soit ni ordinaire ni malveillant. A force de questions restées sans réponses, l'Aveugle avait déduit qu’Élan gardait pour lui la vérité sur la Maison, un grand secret que l'on ne pouvait évoquer à voix haute, même entre personnes de confiance. Il n'insista donc plus et se contenta de faire entrer la Maison dans son cœur comme nul autre avant lui. Il aimait son odeur, ses longs murs humides dont on pouvait gratter et manger le plâtre, sa grande cour et le dédale de ses couloirs, propices aux découvertes. Il aimait aussi ses fissures, ses recoins sombres, ses pièces abandonnées, et sa manière unique de conserver longtemps la trace de ses occupants. Il aimait enfin ses fantômes accueillants et les chemins infinis qu'elle traçait devant lui. Là d'où il venait, les adultes étaient omniprésents et surveillaient chacun de ses pas ; ici, il pouvait faire tout ce qu'il voulait."

La maison dans laquelle, de Mariam Petrosyan, éditions Monsieur Toussaint Louverture, traduction de Raphaëlle Pache, p. 47.


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lundi 22 février 2016

Les Nefs de Pangée, de Christian Chavassieux


Sachez que si j'ai délaissé mes prérogatives de blogueuse c'était pour mieux me consacrer à la création de ma librairie, et à toutes les choses que cela implique : créer une clientèle, créer une programmation d'animations pour la faire vivre, entre autres choses... 

L'une de ces choses, c'était d'animer un club de lecture. Oui oui, vous avez bien entendu, un Club de lecture ! C'est comme Glee mais sans le chant, les paillettes et les pom pom girls, et avec un peu plus de café et de thé (et de la bouffe en masse, la Guix aime se goinfrer, mes ses comparses du Club aussi !). Et donc ce n'est pas un club avec des enfants, mais bien un club avec des adultes ! A l'américaine, siouplait. Alors bon, vous devez vous imaginer une bande de vieilles femmes permanentées (style grand-mère Yeta) qui parlent avec amour et passion de 50 nuances de fesses, mais non, il s'agit d'un groupe qui compte en son sein quatre jeunes hommes bien portants et, bon, oui, huit nénettes qui ont tendance à un peu trop aimer les fées et les licornes. Mais qui sont très ouvertes d'esprit ! (On a bien le droit d'aimer les fées et les licornes mais aussi les livres bien trash et les chefs d'oeuvres bien tournés qui te retournent le cerveau, non mais.)

L'un des livres que nous avons choisi au club a été un coup de foudre pour moi, il s'agit de Les nefs de Pangée de Christian Chavassieux, publié au éditions Mnémos. Déjà sa couverture m'avait bien accroché - une peinture de John Martin intitulée Destruction of Tyre et que je trouve juste sublime - , mais en plus les critiques étaient très bonnes.

Les nefs de Pangée, c'est l'histoire d'une civilisation qui va se dérouler sur plusieurs décennies. Les Ghioms vivent paisiblement en Pangée, un continent vaste où cohabitent de nombreux peuples qu'unissent la tradition de la Chasse à l'Odalim - le maître des eaux - créature marine gigantesque très difficile à abattre. Sa mort apporte cohésion et prospérité à tout le continent, alors lorsque la Neuvième Chasse revient bredouille, sa flotte décimée par l'Odalim, c'est tout l'avenir de Pangée qui est menacé. Les Vénérables de chaque peuple décident d'amasser une flotte trois fois plus grosse pour la Dixième Chasse, le dernier échec ayant déjà ébranlé la fragile union des différents ghioms de Pangée une nouvelle débâcle annoncerait des années de guerre et de misère...

Logal, dit "le baclé", second fils de la Vénérable Mère de la grande cité de Basal, part avec les Oracles trouver celui qui deviendra le commandant de la nouvelle Chasse à l'Odalim, pendant que son frère - favoris de leur mère - tente de changer à jamais les traditions de la civilisation ghiom afin de la débarrasser de ses superstitions ancestrales et de la faire évoluer.



Ça, à première vue, c'est ce qu'on appelle de la Fantasy, de la vraie ! Mais Les nefs de Pangée, c'est bien plus que ça. Déjà, c'est une écriture dont je suis tombe amoureuse : une écriture déliée, poétique et enveloppante. Christian Chavassieux est un conteur, et il nous raconte ces années de l'existence de Pangée avec brio. On pourrait largement se perdre dans cette civilisation inconnue qui utilise des termes nouveaux pour définir sa société, les ghioms, l'Odalim et autres particularités propres au roman peuvent dérouter. Mais justement, le style de Chavassieux, avec effectivement de nombreuses descriptions de son univers, nous guide aisément dans ce dédale de références. Le premier tiers du roman est assez contemplatif, il se déroule sur plusieurs années et ne comporte que très peu de scènes d'action. L'auteur pose les bases de son récit, et nous permet justement de mieux comprendre les enjeux de toutes les traditions de la civilisation ghiom. Pangée est composé de peuples avec un folklore très riche et une Histoire nébuleuse que chaque population vient étayer de ses superstitions et ses ouï-dires. A travers les pérégrination de Logan, c'est le continent entier qui se dévoile, et l'étendue de la culture de ses habitants.

Le roman prend de l'ampleur lors du lancement de la nouvelle chasse, le récit se fait plus tendu, les personnages sont enfin face à leur destin et celui-ci repose sur une guerre sans merci avec l'Odalim. Le lecteur comprend mieux à quoi les ghioms font référence lorsqu'ils parlent de ce vénérable monstre marin, qui n'a finalement pas grand chose d'une baleine ! Mais surtout, le lecteur va enfin voir le roman s'engager dans une histoire moins contemplative, et se laisser entraîner dans une succession d'actions qui auront un véritable impact sur le récit d'origine et sur ce qu'il pensait avoir acquit de connaissances sur l'univers de Pangée.

Et c'est là que le roman se différencie largement des autres ouvrages de fantasy, car Chavassieux commence à jouer avec différents genres.

L'oeuvre prend une nouvelle dimension, gonflée par un souffle épique incroyable, et s'achemine tranquillement vers la perfection. Alors certes, il faut dépasser au moins 150 pages pour enfin accéder à cet incroyable retournement de situation, et pour ceux qui n'accrochent ni au style ni à l'univers, c'est chose impossible. Mais pour ceux qui ont la patience d'aller jusque là, ils seront récompensés au-delà de leurs espérances !
Les nefs de Pangée est une oeuvre dense, profonde et lyrique. Sa lecture restera encrée en moi grâce son originalité, elle arrive à se démarquer de ses pairs comme l'a fait avant elle La horde du contrevent ou Gagner la guerre : grâce à une langue émouvante, une trame novatrice et un ensemble harmonieux.

J'ai maintenant envie de lire ses autres oeuvres publiées chez Ménmos, Chavassieux a en effet écrit des romans qui explorent différents genres romanesques : science-fiction pure, roman historique, récit horrifique et j'en passe, il a plus d'une corde à son arc et semble savoir passer d'une forme à l'autre assez habilement.

Pour le moment il s'agit de mon seul coup de coeur parmi les ouvrages du Club de lecture, les autres ne m'ayant pas transcendés (c'est sans compter l'excellent roman graphique de Joshua Cotter Deplasma, oui on choisit des Bd, de temps à autre). Nous sommes là de Michael Marshall fut pénible à lire et Docteur Rat aux éditions Cambourakis m'a laissé une impression mitigée.

Le prochain en date est Techno Faerie de Sara Doke publié aux Moutons électriques. Je suis assez perplexe face à l'ouvrage que j'ai seulement eu le temps de feuilletr pour lemoment, mais je vous en dirais certainement des nouvelles bientôt.

Sur ce, bien fatiguée d'avoir pondu un second article en si peu de temps, je vais reposer un peu mes menottes.

Tchô.






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mercredi 17 février 2016

Rattrapons le temps perdu - La Passe-miroir, de Christelle Dabos


Mais où était-elle tout ce temps ? 

Personne ne se le demande, parce que depuis mon arrêt brutal (mais temporaire) de ce blog, sa fréquentation a lamentablement chuté ! (Logique, me direz-vous).

Pourquoi ?, surtout ! Telle est la question que personne ne pose et à laquelle je vais répondre.

Je pourrais prétendre que je n'ai pas eu le temps d'écrire (une fausse vérité, ou un vrai mensonge, au choix), que je suis débordée (bon ça c'est vrai, mon boulot me prend quand même beaucoup de temps) et que j'étais trop fatiguée pour écrire en rentrant chez moi (bon, ça aussi c'est vrai, j'étais même trop fatiguée pour sortir mon chien, faire à manger, enlever mes chaussures et changer mes draps, donc bon tu vois... "mais où est cette fausse vérité", me crie-t-on !).

La vérité vraie c'est que j'ai oublié.

Oublié combien j'aimais écrire, vous parler de mes lectures, partager mes pensées.
J'ai oublié combien j'aimais lire aussi. Vraiment lire, me poser dans mon lit, sur une chaise, un strapontin de métro, un bout de jardin, et lire pendant des heures et des heures.
J'ai oublié parce que mon esprit était trop plein d'autres choses (de stress, majoritairement).
Puis récemment j'ai eu envie de me remettre à écrire. Je me suis dit que j'allais venir refaire un tour ici, pour parler de mes lectures, mais rien ne me venait. J'avais pourtant eu quelques bonnes lectures (La voie des rois, Les nefs de Pangée, pour n'en citer que deux), mais je n'avais pas envie d'écrire sur ça.
Non en fait j'avais envie d'écrire une histoire. Une histoire comme quand j'avais 15 ans et toutes mes dents, comme quand je passais mes soirées à échanger des idées de scénar' avec mes copaings du net (Messenger était mon meilleur ami, MSN aussi).
Je suis allée acheter un cahier à carreaux chez Carrouf', j'ai prix un vieux Bic mâchouillé et j'ai noté toutes les idées débiles, farfelues et mauvaises qui me passaient par la tête. J'ai ébauché un univers, que je développe dans mon coin, quand j'ai le temps, quand l'envie m'en prend, et je tartine mon cahier puis une page Word de mots mal orthographiés et de phrases à la syntaxe bancale (ma marque de fabrique).
Étonnamment ça m'a aussi donné l'envie de lire, de lire des choses que j'avais vraiment envie de lire du fond du cœur et que je mettais de côté. Comme la saga de La Passe-miroir de Christelle Dabos.
Alors j'ai lu, et même beaucoup lu. Exit les séries Netflix anti-stress, retour à l'imaginaire de papier.
Donc voilà, maintenant que j'ai retrouvé l'amour des mots et l'amour de la lecture, je vais pouvoir vous parler de La Passe-miroir, ce roman incroyable qui m'a happée dans sa Citacielle pour ne plus en redescendre.

Le roman de Christelle Dabos, c'est quoi ?

Le premier tome s'intitule Les fiancés de l'hiver. Il est doux, long et lunaire, comme mon imaginaire. C'était parfait.

Ophélie vit sur Terre, mais une Terre éclatée en mille morceaux. Elle vient de l'arche Anima, où vit la grande famille des Animistes, des humains dotés d'un don qui leur permet d'animer tous les objets. Sur Anima, les maisons ont beaucoup de caractère - comme leurs maîtres -, les écharpes se lovent au creux de votre cou comme un animal domestique, et les portes ne vous laissent entrer que si ça leur chante.

Ophélie possède ce don, comme le reste de sa famille, mais c'est aussi une très bonne liseuse, ce qui n'est pas donné à tout le monde : elle peut lire l'histoire de tous les objets qu'elle touche et remonter les vies de ses différents possesseurs. Mais ce qui la différencie d'autant plus des autres, c'est sa capacité de Passe-miroir. Chaque miroir que croise son reflet devient un chemin praticable pour se rendre d'un endroit à l'autre. Ophélie peut donc tout à son aise aller de sa chambre jusqu'au Musée des arts primitifs où elle travaille (comprenez des arts d'Avant La déchirure) en passant par les miroirs.

Malgré toutes ces capacités hors du commun, Ophélie est une petite chose brune et bouclée toujours vêtue d'habits de grands-mères, les yeux cerclés de culs-de-bouteille dont la teinte varie selon ses humeurs. Douce et discrète, elle n'en est pas moins indépendante et a déjà refusé deux mariages arrangés avec des cousins lointains.
Mais cette fois, elle ne peut pas se dérober. Les doyennes d'Anima et l'Esprit de famille Artemis (la mère de tous les Animistes) ont décidé de la marier à un homme du Pôle, une arche bien plus au nord dont personne ne sait grand chose. Impossible de se défiler sous peine d'être répudiée, et c'est le cœur lourd qu'elle quitte son musée bien aimé avec son fiancé Thorn, aussi sec et patibulaire qu'il est grand et blond, pour rejoindre la Cour du Pôle dans la grande Citacielle. Accompagnée de la Tante Roseline comme chaperonne (vieille fille au chignon serré dont le seul amour est la réparation du papier) et de sa fidèle écharpe demandeuse de caresses, elle va découvrir un univers bien différent - et beaucoup plus dangereux - que celui de la calme et pittoresque arche d'Anima.



Pfiou, ça c'est un sacré résumé des premières pages. J'étais obligée de vous parler de l'écharpe et d'appuyer sur son existence, car c'est la première chose qui m'a fait tomber amoureuse d'Ophélie et de l'univers de Christelle Dabos. L'entrée en matière du premier tome, dans les archives du Grand Oncle d'Ophélie, vieillard aussi caractériel qu'il est attachant, avec cette description surréaliste et magnifiquement écrite de ce qu'est la vie d'Ophélie m'a tout de suite captivée. L'écharpe d'Ophélie est un personnage à part entière, plus proche du chat que de l'objet, plus proche du chien que du simple accessoire, je crois qu'on aimerait tous avoir une écharpe comme elle (utile Et affectueuse, que demander plus ?).

Bon mais ça ne fait pas un roman vous me direz. Parlons de l'écriture de Christelle Dabos. J'ai été surprise et enchantée par sa manière de dépeindre les événements, les personnages ne parlent ni ne bougent, ils se grincent et se déplient, leurs gestes et leurs actes sont écrits de manière tellement imagée que le lecteur les voit et les entend de façon très claire. Son style est vraiment rafraîchissant et ses descriptions toujours très agréables. Le tout mêlé d'une touche d'humour décalé qui finit de vous emballer et vous rend accro à ses paragraphes, vous poussant à continuer chapitre après chapitre avec avidité.

Le style change subtilement lorsque Ophélie est au Pôle, l'influence "Animiste" se sent moins, l'histoire se fait plus froide, plus brutale, mais toujours contée au travers des yeux de ce petit bout de femme, bien plus fort qu'il en a l'air. Ophélie est l'inverse des héroïnes des romans que l'on voit habituellement. Sa maladresse, son absence de sens de l'esthétisme, sa discrétion et son négligé poussé à l'extrême permet à de bien nombreux lecteurs de se mettre à sa place. Ici les protagonistes bien roulés ne sont pas au premier plan, tout ne se joue pas dans la séduction, les rapports sont plus intelligents, plus fins. Ophélie s'impose petit à petit comme un personnage fort et convainquant, sa réserve des premiers temps s'efface pour laisser place à des opinions et des volontés bien trempés. Ce petit personnage sensé est propulsé dans un monde de décadence, d'hypocrisie et d'illusions dans lequel elle va bien tenter d'imposer sa simplicité et sa droiture, qu'importe les conséquences.

Thorn est un autre personnage fort du roman. Ce grand échalas à la peau blafarde, la raie bien au milieu et bardé de tocs est l'opposé du prince charmant que l'on imaginait pour Ophélie. Il n'en est pas moins attendrissant, sa froideur ne cache pas totalement les profondes blessures (autres que les nombreuses cicatrices qu'il arbore sur son visage et ses bras) qui le composent. Ses rapports malaisés en société et son obsession de la rigueur sont des symptômes qu'Ophélie va devoir décrypter pour mieux comprendre quel est l'homme qu'elle s'apprête à épouser.

Enfin, la Tante Roseline m'a donné des fous rires. ses manies de vieilles filles, sa pudeur outrancière et sa franchise coupante en contraste avec la vie glamour et licencieuse du Pôle et de Dame Bérénilde (La tante de Thorn à la beauté fatale, protectrice d'Ophélie et favorite de l'Esprit de famille du pôle, le seigneur Farouk) étaient à mourir de rire !

Bon, voilà le topo. J'ai rarement été aussi emballée par un roman dit "jeunesse", le dernier en date était Et plus encore de Patrick Ness mais pour plein d'autres raisons, et malgré tout je n'avais pas eu un aussi gros coup de cœur. Honnêtement je le conseille dès 12 ans, mais il n'y a pas d'âge pour le lire, il est d'ailleurs bien plus subtil qu'il n'en a l'air et plus violent (on peut dire que la pauvre Ophélie s'en prend plein la tronche).
Je le place même à la hauteur d'un bon Harry Potter ou d'un A la croisée des mondes, pour vous dire !
J'attends la suite avec impatience, m'étant enfilée les deux tomes d'une seule traite, tellement accro que ma pause déjeuner était devenu le plus beau moment de la journée - et le plus attendu - !

Je suis vraiment heureuse de l'avoir découvert, un peu triste d'avoir dû m'en décrocher et de devoir attendre la suite, et j'aimerai vous partager mon enthousiasme et mon affection pour cette oeuvre originale et ensorceleuse d'une jeune auteur française prodigieuse.

En espérant vous avoir transmis un peu de mon engouement, ou vous avoir au moins titillé la curiosité, je regagne mes pénates après une journée à la librairie quelque peu morose.
(Mais où êtes-vous bon sang !? C'est pourtant la semaine prochaine les vacances ? Et que faîtes-vous dans la vie si vous ne lisez pas ? Ah. Vous aussi vous avez Netflix...)

See you soon.

Guixxx.

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