mardi 26 avril 2016

La trilogie du subtil changement, de Jo Walton


J'ai toujours été timide avec les auteurs. Déjà dans les salons et festivals j'hésitais à faire la file pour me faire dédicacer un ouvrage. Il m'a toujours paru difficile de parler avec eux de mon interprétation très personnelle de leur oeuvre. L'anonymat de l'auteur, c'est à dire la connaissance de son écriture et de son univers littéraire seulement, et pas de son visage, de sa voix et de sa personne en elle-même, me convenait parfaitement, parce que les rencontrer en chair et en os me terrorisait. 

Je me retrouvais souvent bête devant ces hommes et femmes dont les mots changeaient ma vie à chaque lecture. Comment leur expliquer, comme tant d'autres avant moi, que leurs romans étaient des pièces importantes de ma vie, et que je louais leur génie pour ça, et que je les remerciais du fond du cœur d'avoir partagé ça avec moi, pauvre petite lectrice. Je ne trouvais pas mes mots, je bafouillais, je disais "merci beaucoup, j'adore vos romans, je les ai dévoré". Et des dizaines, centaines de personnes l'avaient déjà dit avant moi.

Aujourd'hui je suis amenée à en faire venir dans ma librairie, et à organiser moi-même ces séances de rencontres entre les auteurs et leurs fans. Et pour tout avouer, je ne sais toujours pas quoi leur dire, je me sens toujours aussi gauche et pétrifiée d'admiration ! J'aurais toujours cette petite fille pétrie d'adoration au fond de moi qui me fera rougir pendant la conversation.
J'essaye néanmoins d'être à l'aise, de poser des questions intelligentes et de ne pas les ennuyer avec toutes sortes de demandes qu'ils doivent recevoir constamment, que ce soit en signature ou dans leur correspondance.
Et je suis heureuse de pouvoir les rencontrer, et de les voir rencontrer leur public. En les observant, je me rends compte qu'ils y prennent (la plupart du temps) aussi beaucoup de plaisir, et que même les questions les plus idiotes donnent des réponses passionnantes.

Alors très bientôt je reçois avec Ju une grande dame de la littérature fantastique, j'ai nommé Jo Walton.



J'ai terminé le mois dernier Hamlet au paradis, le second volume de la Trilogie du Subtil changement aux éditions Denoël, et j'adore toujours autant son univers uchronique ! Nous la recevons d'ailleurs à l'occasion de la parution du dernier volume de la trilogie : Une demi-couronne.
Je vous avais déjà chroniqué l'année dernière Le cercle de Farthing, premier opus de la série.

Le second tome m'a tout autant plu, et j'étais heureuse de retrouver les aventures de l'inspecteur de Scotland Yard Carmichael.
La fin du premier tome m'avait laissé sur ma faim, car tout n'était pas rose, et ce pour aucun des personnages principaux.  Pour resituer à ceux qui n'ont pas lu le premier sans faire aucun spoiler : Dans ce volume, Jo Walton créée une timeline alternative à notre propre Seconde Guerre Mondiale, où l'Angleterre laisse agir l'Allemagne en toute impunité pour se préserver des massacres, et sombre petit à petit elle-même dans un racisme exacerbé... Le cercle de Farthing est un cercle de politiciens et d'aristocrates anglais qui ont réussi à signer un traité de paix avec l'Allemagne nazie en 1941, traité retirant l'Angleterre de la liste des ennemis du Reich, en faisant un territoire neutre et pacifique.
Huit ans plus tard, le Cercle de Farthing vole en éclat avec le meurtre orchestré de façon macabre de l'un des fondateurs du traité. L'inspecteur Carmichael de Scotland Yard mène l'enquête, et se rend vite compte que le suspect que tout le monde montre du doigt (un juif, forcément) n'est peut-être pas le criminel recherché dans ce cas. 

Le second tome commence deux semaines plus tard (attention, risque de spoilers) Carmichael sait qu'il est en position précaire au sein de Scotland Yard et que son supérieur le manipule aisément, et l'Angleterre sombre petit à petit dans un fascisme de plus en plus virulent. D'un autre côté, la comédienne Viola Lark, ancienne aristocrate qui a rompu avec sa famille, se fait approcher par un groupe de rebelles prêts à en découdre avec le gouvernement actuel : le rapprochement du premier ministre et du Fürher n'est pas passé inaperçu et créé de nombreux troubles dans la capitale anglaise.

Encore une fois, Jo Walton mêle habilement suspense et histoire. Contrairement au premier volume, le lecteur comprend très rapidement quel est le dénouement de l'enquête en cours. Elle suit en parallèle l'évolution des deux histoires, celle de Viola Lark et du groupe d'activistes qui veut la débaucher, et l'enquête de Carmichael inextricablement liée aux agissements de Viola Lark.
Et à travers ces deux intrigues, elle déploie un Histoire encore plus terrifiante que l'Histoire réelle de la Seconde Guerre Mondiale en Angleterre. Le déclin de l'empire Britannique qui se laisse tranquillement phagocyter par l'Allemagne nazie glace le sang.
Le personnage de Viola Lark est apolitique, et à travers ses yeux c'est la vision d'un anglais moyen que nous lisons, juste un citoyen lambda - ni juif ni communiste - qui essaye de continuer à vivre malgré la guerre qui rugit aux portes du pays et malgré les dérapages gouvernementaux qui, petit à petit, réduisent les libertés de chacun dans un pays pourtant en démocratie.
Et Jo Walton pose là les questions que nous nous posons tous : qu'aurais-je fait, dans une telle situation ? Collaboré ? Résisté ? Ou tout simplement me serais-je laissé emporter par les vagues, sans prendre de décisions, laissant les autres choisir pour moi. Tout le monde n'a pas la force de se dresser face au pouvoir en place, il n'est pas simple de faire le choix d'agir, de mettre sa vie en danger, et parfois celle de ses proches, pour tenter d'enrayer la machine. Et lorsque l'on se met à la place de Viola Lark, simple comédienne qui n'a pas d'autre objectif que de vivre sa passion du théâtre en paix, sans s'occuper des autres, on peut le comprendre aisément. 
Pour Carmichael, les choses sont aussi teintées d’ambiguïté. Ce que lui ordonne Scotland Yard le révulse. Sa vision de l'ordre et de la justice ne correspond pas au système corrompu pour lequel il travaille. Et lorsqu'il s'en rend compte et essaye d'agir pour faire surgir la vérité, des détracteurs l'acculent et le menacent de révéler sa vie intime, risquant ainsi de lui faire perdre son travail, ses proches, et son statut social. Dès lors il collabore malgré lui, pour sauver sa famille, pour sauver son honneur, et pour garder un semblant de libre arbitre.
Ce n'est pas dans ce tome qu'il va encore changer le monde, pour ça j'attends de lire le troisème volume de la série, qui, je l'espère, sera plus positif que les deux premiers. Les deux premiers sont excellents, mais ils sont aussi terrifiants et ne laissent pas beaucoup d'espoir.
J'espère que le troisième finira sur une note d'espoir pour ce monde violent et horrifiant décrit par Jo Walton.



Pour les amateurs d'uchronie, d'Histoire et de romans policiers, La trilogie du Subtil changement est pour vous ! Et si vous voulez découvrir son auteur, Jo Walton sera à la librairie La dimension fantastique le mardi 10 mai à partir de 18h30 ! Moi qui ai toujours eu du mal à confronter les auteurs, je vais même organiser une petite interview avec elle à partir de 19h, la questionner sur La trilogie du Subtil changement, mais aussi sur son roman fantastique Morwenna, une oeuvre magnifique dont je vous parlerai dans un prochain billet.

Si vous aimez Jo Walton, passez le mot ! Elle ne vient pas très souvent en France, là elle profite de ses vacances pour nous rendre visite, et nous lui en sommes vraiment reconnaissants ! Ainsi qu'à son éditeur, Gilles Dumay, qui a fait deux libraires heureux lorsqu'il nous a proposé cet événement.
Rendez donc d'autres lecteurs heureux, et n'hésitez pas à venir rencontrer la romancière à Paris au mois de mai ! Pour ceux qui ne pourraient faire le déplacement, nous pouvons malgré tout vous envoyer un exemplaire signé si vous le désirez. Et nous tenterons de consigner l'entretien sur internet pour que vous puissiez en profiter.

L'année dernière je parlais du Cercle de Farthing dans les circonstances dramatiques de la mort du grand auteur Terry Pratchett. J'en profite dans celui-ci pour dire que sa maison d'édition française lui rendra hommage en faisant une soirée de lancement conviviale et chaleureuse dans notre librairie pour le dernier tome des Annales du Disque-monde le mercredi 18 mai
Amoureux de cet univers déjanté et culte, n'hésitez pas à venir faire un tour chez nous pour fêter ce dernier né de la grande saga de fantasy de Sir Pratchett.


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2 commentaires:

  1. J'ai craqué aujourd'hui... Et pris les trois, à la librairie justement ! J'avais été complètement séduite par Morwenna, je suis sûre que Jo Walton saura de nouveau m'emporter avec cette trilogie :) Cette chronique, en tout cas.. C'est un pousse au crime :D

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    1. J'arrive bien après la bataille (je délaisse trop mon blog...)
      Je conseille le nouveau de Jo Walton alors : Mes vrais enfants

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