jeudi 13 février 2014

Et nos yeux doivent accueillir l’aurore, de Sigrid Nunez


Ça fait longtemps rien que je ne me suis pas dégourdie les doigts en vous tapant un petit article. Alors profitons du fait que j’ai terminé hier ma lecture d’un roman de Sigrid Nunez aux éditions Rue Fromentin avec son titre dégoulinant et bien trop long MAIS tiré d’une chanson de Dylan (là on peut pardonner) Et nos yeux doivent accueillir l’aurore. Comme toujours, je suis friande des romans américains, j’ai une certaine tendance à les apprécier encore plus quand ils se situent dans le passé et quand j’en apprends plus sur l’Histoire. Alors ce roman mi roman de campus mi roman soixantuitard me tentait carrément bien.



Situons un peu l’histoire, si vous le voulez bien. George, de son vrai nom Georgette George (à dire à l’américaine, of course), nous raconte l’histoire d’une amitié peu commune qui marquera sa vie à jamais. Pendant la guerre du Vietnam, elle intègre le campus de Barnard, pendant féminin du fameux Columbia de la grosse pomme. Elle débarque du fin fond de l’état de New York, et contrairement aux autres jeunes femmes qui peuplent le campus, elle vient d’une famille nombreuse et pauvre avec une mère abusive, un père fuyard et des frères et sœurs qui n’ont pas sa chance. Aussi est-elle étonnée lorsqu’elle apprend que sa camarade de dortoir, Dooley, a demandé expressément à partager sa chambre avec « une camarade aussi éloignée de son milieu que possible ». Dooley se fait désormais appeler Ann, elle a abandonné le nom donné par ses riches parents issu d’un ancêtre esclavagiste. Ann aurait préféré partager sa chambre avec une femme noire, parce qu’elle aurait aimé naître noire et pauvre et rejette avec férocité son origine blanche synonyme pour elle de bourgeoisie, de richesse et de racisme. Durant leurs années à la fac, elle recherche l’amitié de George comme un enfant recherche l’amour de sa mère, avec une envie et un plaisir qui effraient George, la mettent mal à l’aise : comment peut-on cracher sur sa bonne fortune et clamer à tout va qu’on aurait voulu naître pauvre et en marge de la société ? Pour George qui a connu une enfance de cette sorte, l’engagement d’Ann, son combat militant extrême contre les inégalités et la guerre, son honnêteté à toute épreuve et son rejet de la richesse sont une hérésie. Malgré tout, une amitié indéfectible va lier les deux jeunes femmes, jusqu’à une dispute violente qui séparera leurs chemin plus de trente ans. Et lorsque George apprend que sa vieille amie est condamnée à perpétuité pour un crime contre un policier blanc, elle ne peut croire comme le disent les médias que c’est purement par haine de la race blanche et par plaisir. Mais depuis leur jeunesse dans les années 60, les mentalités ont encore changé, et personne n’a envie de donner sa chance à Ann Drayton, devenue une tueuse de flic blanc.

Sachez-le, la période qui raconte les années campus de George et Ann est finalement assez réduite, à peine un quart du roman, puisque de toute façon l’une et l’autre abandonneront leurs études rapidement, chacune pour des raisons bien particulières. Plus qu’un roman d’amitié, plus qu’un roman féminin, pour moi Et nos yeux doivent accueillir l’aurore est le portait d’une époque et d’une génération, celle de Ann et George, mais aussi de tous les personnages secondaires qui graviterons autour d’elle, car si le résumé vous a paru dense, le roman l’est encore plus.
Sigrid nous conte l’histoire de ces deux femmes avec la voix de George, désormais âgée, et qui jette un regard sur une amitié qui aura impacté sa vie comme aucune autre. Ann était pour elle une amie particulière, une femme comme on en rencontre peu. Elle établit même une comparaison avec Simone Weil, et dresse le portrait d’une femme rêvant pratiquement de devenir martyr, une femme 0d’une sensibilité extrême, dévouée corps et âme à ses valeurs et opinions, avide de faire le bien autour d’elle et de rétablir les choses dans un ordre qu’elle considère juste sans se soucier du mal qui peut aussi en découler par ailleurs, un mal qui la touche elle-même comme il touche ses amis proches et sa famille. Ann est un personnage entier, dont l’honnêteté heurte, brusque et déplait souverainement, dont les idées innovantes choquent la majorité des américains, et dont la vie est dévouée à l’engagement à une cause pour les autres et non pas à une vie pour soi. 

L’inverse de George, bien entendu, qui ressemble plus à une madame tout le monde et l’assume pleinement, c’est comme ça qu’elle est heureuse. Enfant et ado, elle se laisse porter par le courant, on la dit douée et intelligente, sa professeur la pousse à faire de hautes études, lui trace un chemin de sortie qu’elle emprunte avec plaisir mais sans grande conviction et qui lui permettra d’éviter de rester dans le trou à rat où végète sa famille. Chacun de ses frères et sœurs trouvera un moyen de faire de même, son grand frère par la guerre et la drogue, sa cadette par la fugue, la benjamine par le voile. Mais George n’a pas eu la chance comme Ann d’avoir confiance en elle dès son plus jeune âge, celle-ci d’ailleurs lui reproche de partir « toujours battue d’avance ». Elle se laisse d’abord bercer par la douceur de vivre de l’époque qui règne à la fac, se laisse entraîner quelque peu par les idéaux de son amie, devient une « hippie » et s’enfonce dans les drogues qui circulent comme des bonbons à la menthe entre les mains des étudiantes. D’ailleurs, elle aura sa meilleure note après avoir écrit un essai sur l’oeuvre de Fitzgerald intitulé « Pourquoi Gatsby n’est pas un chef-d’œuvre » dans un état de trip très avancé. Elle nous décrit cette époque avec une certaine nostalgie (les jeunes faisaient du stop et pouvaient parcourir les Etats-Unis sans problèmes, même le viol n’en était plus un, tout le monde voulait coucher avec tout le monde, l’ouverture d’esprit était plus branchée que jamais, la drogue plus accessible encore et la création musicale en plein essor) et une distance un brin désabusé (nombreux sont ceux qui se sont flingués la santé et la vie à vivre le rêve « peace and love », notamment sa jeune sœur Solange, fugueuse de 14 ans dont les abus inconsidérés provoqueront de graves problèmes de santé).
J’ai adoré qu’elle nous raconte cette période, le militantisme ambiant, les années Woodstock, le rêve d’une jeunesse nouvelle en quête d’un nouvel ordre mondial, avec ses bons et ses mauvais côtés.

Puis les deux jeunes femmes grandissent, et pendant une deuxième partie du roman, George nous raconte sa vie après la fac, comment elle a troqué son costume de hippie contre une place dans un magazine féminin de bonne réputation, oublié ses rêves de hautes études pour une envie de fonder une famille et de trouver un mari, redevenant ainsi une femme aux aspirations clichés telles que sa bonne amie Ann les déteste. Son manque d’ambition, son manque d’opinion et sa recherche d’un certain confort pousseront les deux jeunes femmes à se disputer violemment, et jetteront un voile sur leur amitié plusieurs décennies durant.

Enfin George raconte les circonstances du meurtre commis par Ann dix ans après leur dispute, comment elle a voulu sauver l’amour de sa vie, comment elle a tué un homme blanc, un flic de surcroît, comment elle n’a éprouvé aucun remords devant la cour et comment elle a été condamnée sévèrement par un juge qui abhorre les militants politiques. Puis sa vie en prison, son dévouement à la cause des prisonnières, sa lente agonie volontaire, sa fin…
Ce chapitre là m’a particulièrement touché, c’est fou comme Sigrid Nunez -  qui pourtant fait le récit de la vie de George et Ann d’une façon très factuelle la plupart du temps - arrive à nous rendre les événements très vivants, grâce à un nombre de détails incroyables, beaucoup de ressenti et de sentiments, et un mode de narration non linéaire vraiment original. George regrette certaines choses mais raconte son histoire sans amertume, sans mélo, sans tomber dans la caricature ou l’outrance. C’est un récit fictif qui me semble (j’ai bien dit me semble, je n’ai pas vécu cette époque autrement qu’à travers des films, documentaires et livres) coller fidèlement à une certaine réalité, décrivant avec exactitude deux types de vie de cette époque, celle de George, à la recherche d’une certaine banalité, d’une facilité, d’un confort modeste mais contentant (bien que sa vie fut loin d’être banale) le rêve américain en somme…, et celle d’Ann, femme martyr, dont la vie ne lui a jamais véritablement appartenue et ce volontairement, dévouée aux autres, s’oubliant soi-même, pleine d’opinions et d’idéaux parfois justes et quelquefois trop extrêmes, une militante hors du commun, un être qui marquera les esprits et restera plus un symbole aux yeux du monde qu’une femme de chair et de sang.

Non, on ne peut pas dire que ce roman soit léger, bien qu’il ne soit pas difficile à lire ; l’écriture de Nunez est fluide, agréable, entraînante, bien que jamais réellement gaie ou drôle. C’est un roman puissant, au ton changeant comme les époques qu’il passe successivement, un très bon roman que je conseille pour les amateurs de cette période, des années 60 à 80 aux Etats-Unis, aux amateurs de récits de vie et de femmes plus particulièrement, pour ma part je l’ai refermé comblée, heureuse d’avoir découvert cette auteur talentueuse, que je vous conseille sans hésitation.

Il faut dire que j’ai lu ce roman juste après avoir avalé d’une traite ou presque Né un 4 juillet de Ron Kovic paru récemment aux éditions 13ème note, livre éponyme du film avec Tom Cruise, témoignage douloureux d’un vétéran du Vietnam devenu le militant le plus acharné pour la paix après être revenu paraplégique du combat. Sa voix, son désespoir, son mal-être faisaient écho au roman de Sigrid Nunez, au militantisme de Ann, et son histoire me servait de cadre pour cette époque noire et contrastée de l’histoire américaine. Si vous avez vu le film, sachez que le livre est tout aussi bien, même certainement mieux (Ron Kovic écrit très bien), et je vous conseille aussi de le lire, cette fois non comme un roman même s’il est parfois écrit comme tel, mais comme un document nécessaire à la culture générale de tout un chacun.



Après vous avoir pondu cette chronique quelque peu indigeste mais nécessaire, je vais maintenant me laisser aller au bras de Morphée, la morve au nez et le front brûlant. Pfiouu, j’ai comme écris cet article dans un état second, une rhinopharyngitedemesdeux m’enserre le crane, me gratte la gorge et me bouche les narines, les médocs me brouillent complètement les idées mais je tenais tout de même à écrire, une envie pressante, urgente, inexplicable. Malgré mes nombreuses relectures je vais certainement laisser passer fautes et incohérences, n’hésitez pas à me reprendre.


A la revoyure, donc, pour de nouvelles aventures.

CITRIQ
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