jeudi 26 septembre 2013

Survol de la rentrée littéraire 2013

Aujourd'hui, pas d'article sur un livre en particulier.

Je dois vous avouer qu'après mes deux mois d'été fort en chocolat au niveau des lectures, mon mois de septembre s'enfonce dans la non-envie de lire. Je fais passer les BD en premier (je gère les deux rayons dans ma librairie), et relègue les romans dans un coin. Ça ne veut pas dire que je ne lis plus, je suis en train de finir Neige d'Anna Kavan chez Cambourakis, réédition des années d'un très bon roman des 60, et je vais entamer Et quelque fois j'ai comme une grande idée, de Ken Kesey, auteur génial de Vol au-dessus d'un nid de coucou, grâce aux éditions Monsieur Toussaint Louverture.

En attendant je vous prépare un petit article sur un projet personnel qui me tient à coeur et pour lequel j'attends votre soutien, et aujourd'hui je vous fais part d'une petite liste de ma rentrée littéraire que j'ai établie sur le site de critiques Senscritique.com.


Car j'ai beau écrire des chroniques sur ce blog, je ne chronique absolument pas tout ce que je lis. Parfois je n'en ressens pas l'envie, tout simplement... même si j'adore écrire. J'écris souvent sur mes préférés, ou ceux sur lesquels j'ai vraiment des chose à dire.
Donc voilà, une petite liste modestement intitulée "Rentrée littéraire 2013 ou une poignée des 555 (trop nombreuses) parutions". Entre autre Thomas Gunzig, Cécile Coulon, Yannick Haenel, Tom Drury et Paolo Giordao, m'enfin... à petite dose. Ne vous attendez pas à des argumentaires très détaillés, c'est un survol de mon propre survol de la rentrée, de quoi satisfaire votre curiosité sur les quelques nouveautés qui ont pu attirer mon attention.


A bientôt pour une nouvelle aventure !
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jeudi 12 septembre 2013

American Prophet, de Paul Beatty


J’aime ça, rentrer de vacances et retrouver dans mon casier un service de presse inattendu et béni. Je suis pas toujours très au fait de ce qui sort, d’une part parce que je ne gère pas seule les nouveautés de mes propres rayons
(une super gestion des rayons de ma librairie actuelle veut ça, ce qui est totalement illogique,pas très professionnel et très frustrant, mais c’estcommeçaunpointc’esttout.), donc je ne vois pas passer certains très bons titres que mes représentants viennent travailler avec nous. D’autre part je ne lis pas les journaux ni magazines, n’écoute pas les émissions littéraires de radio et de télé, et ne suis donc pas toujours au fait de tout ce qui sort (mauvaise fille, mauvaise libraire, pas bien). Donc j’étais passé à côté de la sortie d’American Prophet de Paul Beatty, ce qui me rend chagrine parce qu’il est venu en juin à Paris, et j’aurais aimé le rencontrer. Heureusement, j’ai découvert ce beau service de presse dans mon casier, des « épreuves » (blanches, sans mise en page), que j’ai gardé précieusement pour le lire avant sa sortie la semaine dernière.


Et cette couv', diantre, une bôôôté.

Je vous ai parlé du canidé ? Ma moitié l’a adopté après notre retour de vacances, un chien saucisse haut comme trois pommes, aux canines promptes à déchirer tout ce qui lui passe sous la main : vêtements, meubles, félin, mais surtout livres. « Il fait ses dents », je me répète ça pour ne pas lui casser sa petite tête avec un casse-noix (bon, et je l’aime quand même un peu d’amour, ça aide à oublier), mais je l’ai eu un peu mauvaise quand j’ai découvert qu’il avait mâchonné mon American Prophet comme si c’était un os en peau de buffle pendant mon absence. J’ai retrouvé les vingt dernières feuilles en tas, sur la table, et heureusement il ne s’agissait que de notes, ma lecture était sauve. Parce qu’après deux lignes j’étais déjà accro, alors ça m’aurait bien fait caguer.

Bon, pour parler un peu du roman lui-même, je connaissais Paul Beatty pour avoir testé son premier roman, Slumberland, que je n’avais pas été capable d’apprécier à sa juste valeur. Il faut dire qu’il mettait en scène un jeune compositeur de musique électronique afro-américain exilé à Berlin, et les références musicales étaient bien trop poussées pour moi. Certainement n'étais-je pas assez mature (seulement 20 ans et toutes mes dents), allez savoir.

American Prophet ne traite en aucun cas de musique électronique, et se passe cette fois dans les environs de Los Angeles dans les années 90. Gunnar Kauffman passe son enfance avec sa mère et ses deux sœurs à Santa Monica, une enfance middle-class dans des écoles truffées de petits blancs proprets où il devient le « noir cool ». Alors que sa mère veut leur faire connaître la culture afro-américaine, lui et ses sœurs s’exclament qu’ils ne veulent pas rencontrer ces gens qui « ne sont pas comme eux ». Ni une ni deux, voilà la petite famille de Gunnar qui emménage dans les quartiers chauds de Hillside, où il va devoir apprendre à être un vrai noir pour ne pas se faire tabasser par les autres jeunes du quartier à chaque coin de rue. Plus que ça, Gunnar va lier des amitiés très fortes avec Scoby, basketteur de génie et amateur fini de Jazz, et avec l’un des plus dangereux psychopathes et chefs de gang du quartier, Psycho Loco, qui vont tous deux bouleverser définitivement sa vision du monde, de son héritage, de sa famille et de son futur. Peinturlurant les murs du quartier de ses haïkus endiablés, dribblant de son mètre quatre-vingt-dix comme une furie dans les terrains du quartier, il va devenir le poète afro-américain le plus reconnu des Etats-Unis, et le nouveau prophète de la communauté noire malgré lui.

Ce qui impose, dans ce roman, c’est la prose de l’écrivain. Comme je disais, Paul Beatty est un écrivain mais surtout un slameur reconnu depuis longtemps aux Etats-Unis, et dans son style tout sonne juste, comme si chaque mot et chaque phrase s’ajustaient avec un naturel confondant. Pourtant Paul Beatty mélange langage soutenu et argot de rue, verlan et belles tournures de phrases, mais contrairement à d’autres auteurs dont le langage semble éructer les phrases avec maladresse, les siennes coulent de source, s’élancent poétiquement, même dans la situation les plus cocasses et les plus violentes.

Ce que j’ai aimé, aussi, d’American Prophet, c’est cette fresque de personnages décalés et déjantés. Gunnar n’est pas en reste, on sent dès le départ sa personnalité très marquée, ses idées singulières, mais autour de lui évoluent une galerie de personnages tous hauts en couleur, à commencer par sa propre famille. Le début du roman, qui s’ouvre sur un exposé de Gunnar sur son arbre généalogique et les hauts faits de ses ancêtres noirs totalement soumis à l’homme blanc, est un concentré d’excentricité, de loufoquerie, le tout mêlé à l’histoire des Etats-Unis depuis le XVIIIè siècle jusqu’au récit sur son père, portraitiste pour la police de L.A., qui ne moufte pas lorsque les victimes dépeignent automatiquement leur agresseur en se servant de ses propres traits pour le définir. Et que dire de ses amis, tous plus frappés les uns que les autres, à la fois impressionnants, fous et détestables, mais sans conteste vivants, bien plus vivants que les amis de son enfance blanche dans l’idyllique Santa Monica.

Ce qui est intéressant, c’est ce regard que porte Gunnar sur le monde, et sur la communauté noire des Etats-Unis, sur leur histoire et l’état des choses au moment où le roman se passe, avec une sorte de distance volontaire. Gunnar est élevé dans une école blanche, et voit d’abord l’univers afro-américain de loin. A part sa famille, il ne fréquente pas d'autre noir. Il passe une enfance tranquille, en apparence heureuse, légèrement sans saveur, mais relativement sécurisée. Puis vient Hillside, les bastonnades de départ, il s’exprime d’un langage châtié et ose promener avec lui un livre d’Homère plutôt qu’un gun, ce qui lui vaut l’inimitié du voisinage. Il a beau être noir, il a l’air, la démarche et les mots d’un blanc. Puis vient la compréhension de ce qui l’entoure, de ces jeunes tous embrigadés dans un gang, de cette façon de vivre qui règne à Hillside, quartier livré à lui-même, contraint d’être dangereux puisqu’on (comprenez les autres) l’a voulu comme tel. Les habitants du quartier se traitent entre eux et traitent surtout les étrangers comme le monde les traite : plutôt mal. La prose de Gunnar se teinte de cynisme, se pare d’engagement, de réflexions idéologiques. Il devient un modèle, il devient celui qui réussit, celui qui se bat avec les mots, celui qui représente la dureté ou la détresse de son peuple avec des belles phrases ampoulées et des poèmes stylisés. Les noirs l’adorent, les blancs l’adulent, il devient figure de proue d’une cause qui s’est chevillée à son corps sans même en avoir conscience.

On dirait pas comme ça, mais en plus c’est drôle, drôle et parfois émouvant. Mais surtout drôle, teinté d’envolées jazzy, de moult références culturelles, un texte fort, rythmé et puissant. Une petite phrase tirée du roman pour vous montrer de quoi à l’air la prose de Beatty «Soudain, il m’est venu à l’esprit qu’un poème était peut-être comparable à un rhume. Peut-être qu’un jour j’en sentirais un s’emparer de moi. Une sorte d’oppression dans la poitrine, les yeux qui soudain larmoient ; des bouffées de chaleur et un sifflement dans les oreilles, annonciateur de l’arrivée d’un vers éternel.»
Il ne faut pas oublier le rôle des traducteurs, et surtout pour American Prophet où la traduction des dialogues ne devait pas souvent être évidente. Beaucoup de jargon de quartier, et surtout la poésie qui imprègne le roman qu’il fallait pouvoir retranscrire avec fluidité, pour faire véritablement mouche. Or Nathalie Bru fait un travail extraordinaire, et il faut le souligner.

Alors voilà, American Prophet est un roman coup de poing qui bouscule les préjugés, ordonne les esprits et porte un message social fort et important. Et ça, Paul Beatty réussit à le faire sans verser dans la caricature (à ce point-là ses personnages, bien que complètement dingues, semblent plus vrais que nature), sans tomber à côté de la plaque, avec adresse et excellence. On  sourit et on rit, on se laisse embarquer par ce destin hors norme d’un héros atypique. C’est remarquable, ça ébranle sans être dérangeant (ce n’est pas le cas de tous les romans engagés comme celui-ci qui tendent à embarrasser le lecteur par trop de ferveur), c’est un roman de génie.

Alors oui, je sais, y a le nouveau bidule et le dernier roman de truc, mais franchement, c'est pas cool d'essayer un roman un peu original ? Paul Betty mérite un large public, pour ma part je vais le pousser de toutes mes force, rependre la bonne parole. vous cherchez un roman léger ? que dalle, c'est American Prophet que vous voulez, vous le savez au fond de votre cœur, deep down, il mérite de passer sous le scanner de vos yeux, d'être dans votre bibliothèque, de figurer à votre palmarès de la rentrée. il fait bon d'en parler en société, mais surtout c'est bon pour le moral et les neurones de s'abreuver d'une si bonne lampée de littérature. Vous en prendrez bien un p'tit coup ?

CITRIQ
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