vendredi 26 juillet 2013

Le Quatrième mur, de Sorj Chalandon

Vous vous rendez compte qu’on est déjà à la fin du mois de juillet ? J’ai l’impression qu’hier encore je partais en vacances, des étoiles plein les yeux, des rayons de soleil me réchauffant le cœur. Finit les vacances pour moi, mais pour certains d’entre vous elles commencent à peine.

De mon côté, j’ai repris la lecture, et j’entame ma pile de parutions de la rentrée littéraire. Vous l’avez peut-être déjà remarqué avec Wunderkind et Même pas mort qui ne sortent que fin août. Cette année, énormément de romans me font de l’œil, chose rare. Surtout en littérature française. Surtout. Vous savez bien ce que je pense de la littérature française, souvent trop nombriliste et expérimentale à mon goût.

Et pourtant ma dernière lecture m’a mis une claque, et c'est un roman français. J’ai encore du mal à m’en remettre, le roman suivant à intérêt à tenir la route parce que la barre est haut placée ! C’est à cause de Sorj Chalandon, quelle idée de faire des romans aussi coup de poing, aussi bons que Le Quatrième mur ?
Je le connaissais de réputation, beaucoup de monde – dont mes collègues - louaient son talent, et son passé de primé (Médicis en 2006, Académie Française en 2011) en rajoutait une couche. Alors je me suis dit qu’il était peut-être temps de goûter aux dons d’écrivains de Sorj, d’autant plus que l’histoire du Quatrième mur était particulièrement attirante.



Georges à la trentaine. Ancien activiste communiste, jeune papa de la petite Louise, metteur en scène marié à une comédienne aussi engagée que lui, il a tout pour être heureux. Et puis il y a Samuel, son meilleur ami, un metteur en scène grec, qui a lutté contre la dictature de son pays natal dans les années 70 avant de s’exiler en France, son pays de cœur. Il est le parrain de Louise, il est comme un frère pour Georges. Alors quand Sam, malade en phase terminale, demande à Georges de reprendre son dernier projet théâtral en date et lui fait promettre de s’y tenir, Georges accepte. Ce projet est une pure folie : mettre en scène l’Antigone d’Anouilh, pièce favorite de Samuel, dans un cinéma en ruine de Beyrouth, avec comme comédiens un membre de chaque communauté religieuse en guerre.  Un instant de paix arraché aux grondements de la guerre, un moyen peut-être d’instaurer l’art comme réconciliation…

Certains, comme moi, ne connaissent pas bien certains détails de l’histoire. Le Liban, je connaissais un peu son histoire, martelée par les guerres ces quarante dernières années, les murs troués de balles de Beyrouth, ses différentes confessions religieuses. Je lui savais une histoire sanglante, sans en connaître aucun détail. Ce n’est pas une période de l’histoire qu’un petit français apprend avec précision, ce n’est qu’une date et un fait parmi tant d’autre durant la Guerre Froide. Je ne savais donc pas à quoi m’attendre, concrètement. Quand j’en ai parlé à l’un de mes collègues plus âgé, citant l’année 1982, il m’a dit se souvenir exactement de l’horreur qui avait saisi le monde face aux événements de cette année-là. Pour lui, c’était un fait marquant de l’histoire, pour moi c’était encore à découvrir. C’est l’une des raisons qui m’a donné envie de lire Le Quatrième mur, en savoir un peu plus sur ce conflit qui a fait date, en comprendre un peu mieux les tenants et les aboutissants, ce qui est arrivé grâce à l’histoire de Georges conté par la plume éclatante de Sorj Chalandon.

L’autre raison, c’était la mise en scène d’Antigone, cette histoire de pièce de théâtre antique dans les décombres d’une guerre contemporaine. J’ai lu Antigone au lycée, me souvient d’une pièce à la fois empreinte de noirceur et de décalage, une pièce contradictoire qui m’a laissé avec pas mal d’interrogations. C’est ce qui intéresse Samuel, et Georges à son tour, c’est ce qui marquera leurs comédiens, tous épris d’une religion différente et qui assimileront le message que transmet Anouilh à travers son œuvre chacun à leur façon. Mais tous seront d’accord pour s’associer dans cette grande entreprise, pour installer un cessez-le-feu symbolique, au nom de l’art.

La première partie du roman nous raconte l’histoire de Georges et Samuel, leurs parcours de jeunesse, l’engagement de Georges contre les fascistes, son passé de militant communiste, sa fougue et son impétuosité. Sa rencontre avec Georges, plus âgé, maître de lui-même, héros et symbole d’une lutte contre la dictature, un mentor. La naissance de Louise, la joie d’être mari et père, et la terrible peur de perdre un ami cher. Georges va partir au Liban sans rien savoir lui non plus des conflits qui entachent le pays, avec la conviction de faire une erreur, de courir à sa perte. Puis vient la découverte d’un pays, de différents peuples, et son projet prend de l’ampleur, son ambition rejoint celle de Samuel, ses comédiens deviennent ses amis et le Liban un terrain pour exprimer son art. Il apprend ce qu’est véritablement l’action, fraye plusieurs fois avec la mort, rencontre des gens aux convictions si fortes, aux croyances si puissantes qu’il a presque honte de son pays, de son expérience, de sa vie en France.

La seconde partie du roman commence le 6 juin 1982 alors qu’Israël lance l’opération Paix en Galilée, bombardant Beyrouth, amenant le conflit à encore plus d’atrocités. Georges se retrouve dans le nerf de la guerre, homme de théâtre totalement perdu et inutile dans une explosion de violence. Et la descente aux enfers commence…

Que dire à part que j’en ai pleuré, des hoquets silencieux, de la lecture de ce roman. C’est à cause de l’histoire, bien entendu, que l’on sait déjà difficile dès les premières pages : un roman sur la guerre au Liban, ça ne peut être que douloureux. Mais c’est aussi à cause de l’auteur, qui nous plonge dans la vie de Georges et dans ce projet ambitieux et risqué, où l’on suit chacun de ses bons ou mauvais pas avec appréhension, attendant l’étincelle qui déclenchera le feu. On espère avec lui que tout se passera bien, on attend avec impatience de voir cette mise en scène de la tragédie d’Antigone, d’assister à la mise en œuvre de cette idée géniale, folle, magnifique. On partage ses espoirs, ses doutes, on s’attache comme lui à ce qui l’entoure. C’est pourquoi le coup de poing vous prend à revers, vous laisse au tapis. Mais ce coup de poing est nécessaire pour sublimer le roman, pour le conclure en beauté, c’est logique, c’est fatal.


Le quatrième mur, c’est une notion de théâtre que j’ai appris grâce à ce livre, c’est le mur imaginaire que les acteurs situent à la place du public, qui leur permet d’évoluer avant plus d’aisance en occultant la place des spectateurs, et rend plus confortable le spectateur qui devient et reste juste un témoin passif de l’histoire. Mais de temps à autre, les acteurs « brisent le quatrième mur », et s’adressent directement au public, l’invitant ainsi à réfléchir, à avoir un esprit critique, à se questionner et ainsi à s’impliquer dans la pièce. Dans Le Quatrième mur, même Georges à un rôle dans sa pièce, il est le Chœur, il est la distanciation, il est le quatrième mur. Du début à la fin il nous compte l’histoire comme un comédien, nous fait assister à la mise en place de sa pièce de théâtre, à son voyage, à ses rencontres, à sa confrontation face à l’Histoire. Et que ce soit Georges ou Sorj, il brise le quatrième mur pour nous, car si Le Quatrième mur n’est qu’un roman, où aucun personnage n’est réel, il rappelle une période de l’Histoire encore sensible aujourd’hui  dont l’origine lointaine n’a pas fini de ravager notre monde. Ce roman magnifiquement écrit, mené de bout en bout d’une main de maître, est bouleversant de sincérité, et ne laissera personne indemne.

Il me semble difficile d'en dire plus, j'en ai déjà trop dévoilé. Mon article est peut-être un confus, un peu éparpillé, de toute manière il vous faut le lire pour en saisir toute la beauté, toute l'essence. Il paraît le 21 août aux éditions Grasset. Pour ma part je note Sorj Chalandon comme auteur à découvrir et à suivre absolument, et si ses romans précédents sont aussi bons que celui-ci, je serais comblée !

Antigone d'Anouilh mis en scène en 1944, au cœur de la Seconde Guerre Mondiale

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mardi 23 juillet 2013

Wunderkind, de Nikolai Grozni

En ce moment je suis un p’tit poil crevée. J’avais repris un rythme de lecture effréné mais ma fatigue a triplé depuis l’acquisition qu’a fait ma moitié d’un… chiot. Maintenant j’ai un rythme effréné de ramassages de crottes et d’essuyages de pipi, je suis constamment harcelée par un chien saucisse qui veut absolument rester dans mes pattes et dormir sur mon ventre, qui me couvre de bave, qui déchiquette mes livres pendant la nuit, et qui fait fuir la féline en lui courant après pour jouer avec elle.

Bref, mon rythme de lecture a de nouveau baissé. Autant vous dire qu’ouvrir un livre avec l’énergumène dans les parages est un peu suicidaire (mieux vaut attendre qu’il dorme), et quand je me penche sur une page mes yeux se ferment instantanément. J’ai tout de même réussi à finir un roman magnifique, pour lequel j’ai lutté contre le sommeil avec bravoure (et moult bâillements, mais ils ne sont pas dû au livre). Il s’agit de Wunderkind, un roman de Nikolai Grozni qui sortira fin août dans la collection Feux croisés des éditions Plon.

Wunderkind, c’est une découverte de taille. Pour son écriture sensible et brillante, pour son sujet passionnant, pour son personnage attachant, pour sa musique intérieure.
Je m’explique, c’est l’histoire de Konstantin, quinze ans, jeune pianiste inscrit à l’Ecole Supérieure de Musique Sofia, qui nous raconte à travers ses yeux d’artiste prodige mais surtout d’adolescent désabusé les derniers mois de l’URSS en Bulgarie.



Le résumé tient en trois ligne, et pourtant ce roman d’une puissance littéraire rare nous fait revivre deux années dans la vie de Konstantin, sa relation houleuse avec ses parents conformistes, sa constante opposition à la direction de l’école dans laquelle il fait hargneusement les quatre cent coups, clope au bec, entre deux récitals de piano, entre Brahms et Chopin. Il nous imprègne de son amour pour la musique et le piano, nous entraîne avec lui dans une spirale infernale, partagé entre son envie de suivre la marche pour devenir un pianiste d'avenir et sa volonté de résister à la folie du communisme, à ce mode de vie que ses camarades acceptent sans rechigner, parfois même avec bonheur, alors que lui la vomit. L’histoire de Konstantin est inscrite dans une solitude immense, celle du petit génie orgueilleux et arrogant.
C’est pour ça que le personnage de Konstantin est attachant. Peut-être avez-vous déjà vu autour de vous ce genre de personne, dotée d’un don particulier, d’une intelligence hors du commun, dont elle pourrait user pour faire de grandes choses, mais qui se laisse complètement détruire par son environnement… peut-être à cause d’un trop plein de sensibilité, ou d’un cynisme dévorant, d’une désillusion telle que l’acharnement qu’il met à se déconstruire prend le pas sur tout le reste. Konstantin n’est pas un idéaliste, c’est plutôt l’exemple du lâche qui honnit tout ce qu’il désapprouve, dans ce cas le système de l’URSS, mais qui ne fait rien pour l’améliorer ou même le fuir. Il se laisse simplement aller au gré des événements  s’y enfonce, en choisissant les pires amis qu’il soit, en ne tenant pas compte des conseils que le peu de personnes bienveillantes lui prodiguent, en se croyant invincible… ou peut-être déjà mort ?

Ce qui fait briller le roman de Grozni, c’est son écriture furieuse et lumineuse à la fois, qui mêle la révulsion de Konstantin pour ce qui l’entoure et son amour de la musique avec une sublime harmonie. Il est capable de passer de l’un à l’autre en quelques phrases, de passer d’une situation dramatique ou violente à une envolée mélodieuse, jouant avec les notes, les mots et les émotions comme un pianiste fou, tout comme Konstantin est capable de passer brutalement de la violence physique et morale au réconfort feutré de ses sonates et ses ballades. Je ne suis pas musicienne, et je n’ai jamais joué d’un seul instrument, mais j’ai ressenti vibrer l’amour de Konstantin, et à travers lui de l’auteur, pour la musique. Lui-même est pianiste depuis l’âge de quatre, et son expérience met en valeur son œuvre et nourrit sa prose. Ce côté musical rythme le roman, le rend plus mélodique, plus poétique, en contraste profond avec les dialogues souvent crus de Konstantin et des autres adolescents ainsi qu’avec les monologues bilieux et propagandiste de ses professeurs.

Le sujet m’intéressait d’autant plus que je n’ai jamais lu de roman se passant en Bulgarie, encore moins durant la Guerre Froide. Le fait que l’histoire soit racontée par un adolescent, écœuré par le monde qui l’entoure, blasé de tout sauf de sa musique, donne une autre dimension au roman. A travers ses errances dans la ville et ses déboires avec l’Ecole de Musique et le foyer familial, c’est l’histoire contemporaine de la Sofia que Grozni raconte. Mais aussi et surtout à travers ses rencontres avec son vieil Oncle Ilya, emprisonné pendant trente-trois ans entre 1945 et 1987, à travers les espoirs que fonde sur lui La Coccinelle, sa professeur de piano vivant en vieille fille avec sa harpie de mère et sa folle de sœur, à travers son désir pour Bianka, blanche sainte-nitouche pourtant sans talent et sans jugement, à travers ses brouilles avec ses parents, camarades pétris de discipline et agacés par sa constante rébellion, à travers ses confrontations avec ses professeurs frustrés d’être moitié moins talentueux que le tiers des élèves qu’ils forment et outrés par les élans passionnés de la jeunesse, aimant brimer les meilleurs pour rétablir l’idéal de l’égalité communiste... à travers son amour pour Irina la violoniste, son double au féminin, celle qui l’attire et le rejette sans arrêt, celle qui rêve avec encore un peu d'espoir d’un ailleurs au-delà du Rideau de fer.


Wunderkind est un roman qui nous emporte dans un tourbillon d’Histoire, d’émotions déchaînées, bercé par une musique poignante et douloureuse. Un roman fulgurant dont on a du mal à se remettre, dont on garde la mélodie en tête bien longtemps après l’avoir refermé.

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lundi 15 juillet 2013

Même pas mort, de Jean-Philippe Jaworski


Il m’arrive parfois d’être un peu groupie. C’est rare, et je ne pousse pas mon vice à l’extrême, mais certains auteurs que je considère aujourd’hui comme de grands maîtres sont indispensables à ma survie ! J’attends donc leurs prochains ouvrages avec une ardente impatience, piaffant de joie lorsqu'on m’annonce qu’enfin – enfin ! – un nouveau roman va sortir. C’est l’état dans lequel j’étais quand ma représentante m’a mis entre les mains un feuillet d’explication montrant en gros plan la couverture du prochain Jean-Philippe Jaworski. Elle a dû voir mes pupilles s’illuminer de convoitise, et ma folie augmenter d'un cran lorsqu’elle m’a parlé de son ouvrage précédent réédité en tirage spécial et format collector. Faut pas m’faire des choses comme ça à moi ! Mon petit cœur se met à palpiter, mes narines frétillent avec leur vie propre et toute ma peau se hérisse de plaisir. Bref, autant dire qu’elle a compris qu’il fallait m’envoyer un service de presse de son nouveau roman illico presto et que j’allais certainement défendre ses poulains becs et ongles, malgré le manque flagrant (et honteux) d’amateurs de superbes, incroyables, inoubliables, romans de fantasy dans ma librairie.




Bon j’en fais certes un peu trop, il faut juste savoir que Jean-Philippe Jaworski, que certains connaissent déjà, a écrit deux œuvres que je considère comme grandioses, que je le place numéro 1 (ex-equo avec Stéphane Beauverger) dans le palmarès des auteurs français de littératures de l’imaginaire à suivre, et que son ouvrage Gagner la guerre figure parmi les six romans que je conseille régulièrement (j’essaye de le fourguer dans les pattes de tous mes clients en chantant ses louanges parce que Jaworski mérite que tout le monde le lise. Pour ceux qui veulent savoir, les cinq autres qui hantent mes conseils aux clients sont Le Déchronologue, De bons présages, Spin, Carbone modifié et La trilogie de Wielstadt) et dont je parle un poil dans un précédent article. D’ailleurs il mériterait, comme le second ouvrage abordé dans l’article, que je développe dans un nouveau billet sur tout le pourquoi du comment de ce que vous devez le lire absolument. (mais c’est une autre histoire.)

Gagner la Guerre en tirage spécial


Bref. Ce nouveau roman, parlons-en. Même pas mort, le premier tome d’une trilogie intitulée Rois du monde, sort le 22 août 2013 aux éditions Les moutons électriques. J’ai encore un souvenir très fort de ma rencontre avec Jaworski en 2009 : c’était au Festival des Imaginales à Epinal, et comme à mon habitude, en bonne petite apprentie librairie effarouché, je me suis approchée un peu hésitante au stand où il dédicaçait. En fait, j’ai horreur des dédicaces : le plus souvent je ne sais pas quoi dire à l’auteur qui me fait face (encore plus s’il est étranger). Je ne suis pas particulièrement friande de signatures, que mon livre en contienne ou en soit dépourvu, c’est le texte qui m’intéresse d’abord, le reste importe peu. Je préférerais rencontrer les auteurs que j’apprécie autour d’un café, d’un verre, au milieu de gens qui vaquent à leurs occupations, qui ignorent la situation, plutôt que de les rencontrer face à une table dans un hangar, après avoir fait la queue un long moment, avec une foule de fans derrière moi qui attendent que je me pousse pour faire signer leur pile de livres, et devant moi un auteur qui a vu tellement de visages et signé tellement de livres qu’il ne se souvient même pas du dernier fan qu’il a vu et tombe certainement de fatigue. Bref, d’habitude je ne fais rien signer, sauf peut-être pour faire des cadeaux. Je me suis prêté à ce jeu et j'ai fait signer un exemplaire de Janua Vera ce jour là pour offrir un cadeau à mon pote A., dont j’avais oublié l’anniversaire (la honte). J'ai dû rassembler mes forces pour demander à Monsieur Jaworski si il y aurait une suite aux aventures de Benvenuto, héros de Gagner la guerre. Il m’a répondu qu’il pensait faire une suite aux Récits du vieux royaume, mais pas tout de suite. Là, il venait de commencer une autre saga, qui se passerait au temps des celtes, et que ça allait lui prendre du temps. Il faudrait attendre quelques années avant une prochaine parution. Nous avons bien papoté dix minutes, je pense, mon record, et j’ai pris sa carte de visite parce que j’espérais encore être libraire à l’endroit de mon apprentissage quand sa nouvelle œuvre sortirait… et j’espérais  pouvoir faire une dédicace.

Alors voilà, aujourd’hui sort la Première branche de Rois du monde, et je rêve toujours de faire une dédicace, mais autant vous dire que j’ai déménagé de librairie en librairie jusqu’à aujourd’hui… là où je travaille actuellement notre calendrier d’événements est bouclé jusqu’en novembre et je n’ai (malheureusement) pas l’autorité nécessaire pour imposer la venue d’un auteur de fantasy (la hiérarchie me rirait au nez). Et pourtant… et pourtant. J’ai dévoré Même pas mort en 24h. Certes, l’ouvrage n’est pas gros (300 pages), mais j’y ai quand même consacré les trois quart de mon dimanche. (le reste a servi à zyeuter World War Z, blockbuster sans surprise, et trois épisodes de Vikings, qui ne m’a pas dépaysé de ma lecture ! Mes dimanches sont palpitants.)
Déjà, Jaworski s’attaque à une période de l’histoire où, soyons honnêtes, nous n’y connaissons goutte ! La Gaule avant Jésus Christ. Alors oui on repense à nos irréductibles Gaulois en Armorique, avec leurs braies, leurs tresses, leur barde, leurs sangliers, et on rigole bien. Mais au final, c’est une période de notre histoire que nous n’évoquons guère (ou très peu, surtout pour parler des romains) durant notre scolarité, et peu d’entre nous se penchent sur le sujet après ça. Moi je peux vous dire que Jaworski a du faire de sacrées recherches pour écrire ce roman qui foisonne de détails géographiques, historiques et mythologiques sur les clans qui habitaient nos contrés. Mais laissez-moi d’abord vous parler un peu de l’histoire…

Bellovèse nous raconte ses souvenirs. A l’époque, il est un Roi sans royaume. Son oncle Ambigat, Roi des Bituriges, a tué son père, Sacrovèse, le Roi des Turons, lors de la Guerre des Sangliers. Depuis, il vit loin à l’écart de la cour avec sa mère, l’ancienne Haute Reine, et son frère Ségovèse. Le peu d’éducation aux arts et aux armes leur vient de la bonté du Seigneur local qui les surveille et qui s’est pris d’amitié pour eux. Or, à l’âge où tout celte de haute naissance devrait être un homme et rentrer en pagerie auprès d’un noble, le Haut-Roi ordonne que Bellovèse et son frère participent à la guerre qui gronde aux frontières Arvernes. Il espère ainsi se débarrasser de neveux qui pourraient devenir gênants avec le temps. Leur inexpérience des batailles et leur impétuosité devrait les achever rapidement. La prophétesse l’a elle-même prédit. Malheureusement pour Ambigat, Bellovèse se fait mortellement embrocher sur le champ de bataille… mais la prophétie ne s’accomplit pas, il n’est même pas mort.

Au premier abord on dirait un roman de fantasy banal, avec des noms alambiqués et des régions inconnues. Mais je vous conseille de chercher qui étaient les Bituriges, où vivaient les Turons et où se situent les terres arvernes avant de considérer plus en avant l’œuvre de Jaworski. L’auteur fait revivre l’antiquité gauloise, les territoires celtes qui jalonnaient nos contrés avant l’apparition de J.C., avant les conquêtes de César. Les celtes s’étendaient sur une grande partie de la France, jusqu’en dessous des montagnes d’Auvergne (Arvernes), jusqu’aux régions du nord et au-delà du Rhin et des Alpes. Même pas mort n’est pas tant un roman de fantasy qu’un roman historique sur une période de l’histoire rarement (jamais ?) abordée. La magie qui traverse le roman de part en part s’inspire des croyances, de la mythologie celte de l’époque, où bardes et druides représentaient l’autorité spirituelle, artistique, médicinale et politique. Les esprits, les dieux, les prophétesses, frayaient avec les humains, vivaient sur la même terre, les choisissaient ou les condamnaient. C’est ainsi que Bellovèse nous raconte son histoire. Le narrateur semble être vieux et avoir beaucoup vécu lorsque commence son récit, qu’il transmet à un Ionien (des îles d’Ionia ? Un grec peut-être, ou de Ione, ancienne région d'Asie Mineure ?) pour qu’elle soit transmise par-delà sa mort. Même pas mort retrace son enfance et sa jeunesse, sa formation maladroite et quelque peu atypique dans les terres d’exils où le Haut-Roi les a confiné, sa participation désastreuse à la campagne de guerre de roi des Lemovices, sa destinée maudite après qu’il ait échappé à la mort, sa vision de l’entre-deux, et sa confrontation avec la réalité de son statut : de roitelet paysan il embrasse la possibilité de redevenir un roi légitime, lui dont le père était le Roi de Turons et la mère, fille du Roi des Bituriges.

Autant vous dire que ce premier opus de Rois du monde m’a passionné. Je me redécouvre en ce moment une fascination pour l’histoire (passion que je possédais enfant parce qu’elle me faisait rêver, et qui m’a quitté avec le temps, comme souvent les passions désertent quand on est forcé de passer à l’âge adulte), et je suis déjà en train de chercher quels livres d’Histoire pourrait m’en apprendre plus sur cette période de notre pays qui reste totalement floue pour bien des gens.



La force de Jaworski est de mêler habilement historique et romanesque. Même pas mort est un roman très bien documenté, mais dont la fonction première est de vous happer dans un univers littéraire somptueux, empli de batailles épiques, de destinées grandioses, de héros grandiloquents et d’une mythologie enchanteresse. Bellovèse, personnage fougueux, exalté nous entraîne dans un récit digne de légendes arthuriennes (qui prennent place plus de cinq siècles plus tard). Et c’est sans compter cette plume de l’auteur, fouillée et luxuriante. J’aime comment Jaworski déploie ses phrases d’une beauté singulière, avec un vocabulaire riche, alternant entre le soutenu et le familier, mélangeant mots d’argots d’hier et d’aujourd’hui, et modelant ce style (Jaworskien?) qui soutient le roman du premier au dernier mot, lui donne encore plus de saveur. La narration aussi, un peu emmêlée, qui déchire le voile du temps et balade son lecteur d’une époque à une autre à travers les fièvres, les visions et les rêves de Bellovèse.

Mais je ne saurais vous convaincre plus et mieux que ça de lire Même pas mort, roman historique hors norme, roman de fantasy singulier, roman d’une infinie beauté, à l’âme guerrière, passionnant et passionné.
Maintenant j’attends la suite, pantelante, parce que c’est une terrible attente qui se profile jusqu’en 2014… argh. Pour les fans de Jaworski, j’ai appris qu’il dédicacerait à l’Antre-Monde à Paris (plus d’infos sur le site internet de la librairie), si vous voulez rencontrer l’auteur c’est l’occasion ! La peur de chaque lecteur après avoir lu un roman extraordinaire qui vous a transporté de manière unique est de se dire que peut-être le suivant ne sera pas aussi bon, que l'auteur risque de se répèter, qu'il ne soit pas à la hauteur de nos espérances. Je peux vous dire que Jaworski sait être original et n'a perdu son talent d'aucune façon. Je suis triplement conquise (les deux premières fois grâce à Janua Vera et Gagner la guerre), Jean-Philippe Jaworski reste parmi les étoiles de la littérature française à mes yeux.


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lundi 8 juillet 2013

La Longue Terre, de Terry Pratchett et Stephen Baxter

Chers vous,

Ça fait longtemps que je ne vous ai pas écrit. Pour tout dire je n’ai pas vraiment écrit plus de six lignes pendant les trois semaines de mes vacances où j’ai posé mes neurones et fait entrer l’air frais dans mon cortex cérébral encombré. (J’ai quand même écrit trois cartes postales que j’ai oublié de poster après les avoir timbrées… si si. De la grande prose en plus !)

Je suis une petite chose stressée, et cette année a été particulièrement mouvementée avec toutes les péripéties qu’on attend d’une première année de boulot (sans vacances pendant un an), comprenant un Noël harassant et un déménagement. Bref j’avais besoin d’une parenthèse pour me vider et voir autre chose, d'imaginer pendant trois semaines que je vis ailleurs que dans un appartement d’un taille ridicule donnant sur une rue polluée a un prix exorbitant qui me pompe mon salaire, mais plutôt dans la verdure du sud, la chaleur de ses rayons... d'imaginer que je n’ai pas à lire comme une boulimique pour satisfaire le plaisir d’autres que moi (j’ai pu lire à mon rythme, choisir l’ordre et l’avancée de mes lectures, bonheur), d'imaginer tout un tas de chose qui font du bien et qui m’ont ramené à une nouvelle paix intérieure. Je sais que ça ne va pas durer longtemps, alors profitons-en !

Durant donc mon petit voyage au pays du canard confit et de la violette, j’ai pu dévorer La longue terre de Terry Pratchett et Stephen Baxter qui est paru récemment aux éditions L’Atalante (allongée sur une chaise longue au soleil pour une petite digestion entre deux magrets et les fraises du jardin).



Je ne savais pas trop à quoi m’attendre. J’ai déjà lu un roman à quatre main de Sir Pratchett, l’excellent et incontournable De bons présages coécrit avec Neil Gaimain (il va falloir que je vous parle de ça un jour aussi…), et j’avais tout simplement adoré, mes muscles zygomatiques étaient plus frétillants que jamais. Pour tout avouer, je n’ai encore jamais lu de Terry Pratchett ( - tout seul  - La huitième couleur attend dans ma bibliothèque depuis presque dix ans) et je ne connais pas l’œuvre de Stephen Baxter. Je les connais de nom, je connais leurs livres, alors forcément je me doutais que l’un des grands écrivains de fantasy burlesque opérant avec un grand écrivain de hard Science Fiction était un évènement assez inattendu et ne devait donner qu'un grand et bon roman... ou un ratage total.

Eh bien pour moi c’est une réussite !

La Longue Terre, c’est le nom que vont donner les scientifiques à la découverte subite et improbable que va faire l’humanité lorsqu’un anonyme poste sur internet le schéma de fabrication d’un « passeur », permettant de voyager à travers les mondes parallèles. Les enfants du monde entier vont s’amuser à reproduire le boitier assez facile à réaliser (qui s’alimente seulement d’une patate) et appuyer sur le déclencheur qui les enverra directement sur une Terre parallèle... Panique, stupeur, incompréhension  puis assimilation de ce nouvel élément dans l’évolution de l’humanité : l’homme a aujourd’hui accès à une infinité de terres parallèles, presque similaires à la nôtre à quelques détails près. Certains vont y voir le moyen de recommencer leur vie, faire table rase. D’autres la chance d’étendre leur empire, de faire évoluer l’économie et la civilisation. D’autres encore ne peuvent pas « passer », malgré tous leurs efforts, et conspuent ce nouveau phénomène qu’ils considèrent comme une dégénérescence de l’humanité.
De son côté, Josué Valiente, est un passeur-né. Il a découvert le passage comme les autres enfants lorsqu’il avait treize ans, mais il s’est vite rendu compte qu’il n’avait pas besoin de boitier pour sauter d’un monde à l’autre, et qu’il ne subissait pas les violents effets physique du passage qui vous plient en deux et vous font rendre votre quatre heure. Il passe son temps à parcourir les mondes, recherchant la solitude et le Silence, mais sa routine va être bouleversée par la demande atypique de Lobsang, (intelligence artificielle qui serait la réincarnation d’un réparateur de vélo tibétain), et qui a besoin de Josué pour explorer les mondes à travers un dirigeable équipé de toutes les innovations scientifiques.
Alors que l’humanité découvre à son rythme le foisonnement des mondes de la Longue Terre, Josué et Lobsang vont se rendre jusqu’aux confins des Terres parallèles dans une aventure extraordinaire et extravagante.

La seule chose qu’on peut reprocher à La Longue Terre c’est peut-être que le début peine à mettre l’intrigue en route. Il faut s’accrocher quelques pages, puis quand tout se met enfin en place, quand on comprend ce qu’est le passage et la Longue Terre, les possibilités infinies qu’elle propose à l’humanité, le roman devient passionnant. C’est aussi surtout dès qu’on fait la connaissance de Lobsang, cette intelligence artificielle complètement déjantée, curieuse de tout, dont la conscience et la morale tentent de s’adapter aux standards humains par l’observation de tous les films parus depuis l’avènement des frères Lumière, qu'on commence à s’amuser !
Parce qu’en soit, le sujet n’est pas aisé. Il y a un côté écologiste dans La Longue Terre, la conscience aiguë que notre évolution arrive à son terme et cause plus de destruction qu’autre chose. La Longue Terre, le passage à travers ces terres parallèles, permet de recommencer et de rebâtir une humanité neuve dans un nouvel univers plus hospitalier que ces tas de bétons pollués que nos aïeux nous ont laissé (et qu’on continue à étendre). Dans la Longue Terre, certains font le choix de faire des colonies sur des mondes très éloignées, de vivre dans la nature de manière assez radicale, quand d’autres, plus proches de notre Terre, construisent usines et industries sur les territoires encore vierges et inexploités de ces mondes foisonnants de vie et de matières premières. Certains encore sont condamnés à rester sur Terre, incapable physiquement de passer de l’un à l’autre, et conçoivent une haine d’abord timide puis destructrice pour ce nouvel ordre mondial.

Mais ce que j’ai surtout adoré, ce sont les explorations systématiques de Josué et Lobsang.
Clairement, le tandem Josué et Lobsang me fait penser à Baxter et Pratchett, l’un est plus mesuré, plus sérieux (Josué), l’autre est un personnage totalement burlesque, qui change d’aspect comme de chemise, empruntant les voix de acteurs des années 50, à l’humour assez douteux (Lobsang). Bon ça c’est mon interprétation, hein. Donc ce tandem d’explorateurs atypique, l’asocial compulsif et l’excentrique suspect, donne une dimension humoristique à La Longue Terre. Leur aventure, la découverte de nouvelles espèces, leur exploration de mondes à la faune et à la flore entièrement nouvelles, laisse rêveur. La découverte d’autres passeurs, des êtres humanoïdes par bien des aspects différents des humains, leur permet d’expliquer le folklore de certains pays et les légendes qui nous abreuvent de Trolls, d’Elfes et autres petits peuples qui enchantent tant notre littérature et alimentent les auteurs de fantasy comme… Pratchett !

A gauche, Sir Pratchett, à droite, Stephen Baxter


Bref, La longue Terre est un roman de SF assez hors norme, aux références multiples, à l’imaginaire abondant, drôle et entraînant, à la frontière entre la SF, la Fantasy et le roman d’aventure :  une œuvre ambitieuse, dont la suite est déjà parue en VO, The Long War, que j’attends désormais de pied ferme !


Mon ventre gargouille, lorsque j’écris j’en oublie de me sustenter. Je vais donc délaisser mon clavier pour trouver un crouton de pain et reposer mes yeux rougis par l’écran d’ordinateur… puis aller continuer mes lectures : le train d’enfer reprend, eh oui, dès fin août c’est la rentrée littéraire, plus de 550 nouveaux romans rien que pour vous, épluchés par vos libraires pour vous laisser seulement les quartiers les plus juteux. Rien que d’y penser j’ai déjà envie de repartir en vacances. M’enfin…

Amitiés,

Guixxx. 

CITRIQ
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