lundi 29 avril 2013

Les Lames du Cardinal, de Pierre Pevel


Ça fait longtemps que je ne vous ai pas parlé de Fantasy, mon amour de jeunesse. Je dis ça parce que c’est la littérature qui m’a ouvert à la lecture, à une faim et une envie de lire si puissante que je suis devenue libraire.

J’en ai lu une flopée depuis mes treize ans, où j’ai fait mes débuts avec Eddings, Tolkien, Hobb, Feist, Williams ou Zimmer Bradley. Et depuis Gagner la guerre de Jaworski en 2010, rien ne m’a franchement emballé. Il y a eu Le nom du vent, et certains autres chez Bragelonne, mais même si je les ai apprécié ce ne sont pas mes coups de cœur les plus précieux. C’est pourquoi je me suis tournée vers un Pierre Pevel que j’avais longtemps mis de côté. Plusieurs choses m’intéressaient dans la lecture des Lames du Cardinal de Pierre Pevel (qui vient de sortir en poche chez Folio). D’abord cette inspiration assumée des Trois Mousquetaires, ensuite mon attrait pour sa description du Paris des années 1630, et enfin ma lecture jubilatoire de la Trilogie de Wielstadt qui me faisait espérer beaucoup de ce roman-ci.



Bon, que je mette tout de suite les choses au clair, j’ai apprécié ma lecture des Lames du Cardinal, mais j’ai essuyé une grosse déception. J’en attendais tout simplement trop… on en avait fait tout un foin à sa sortie (il y a un petit moment déjà), d’une part parce que Pierre Pevel entrait dans le panthéon des auteurs Bragelonne, d’autre part parce qu’il a reçu le prix Morningstar, décerné par le comité du David Gemmell Awards pour le premier roman traduit en anglais.
D’ailleurs je ne suis pas étonnée qu’il ait reçu ce prix outre-Atlantique. Il faut dire que pour représenter la Fantasy française à l’étranger, quoi de mieux qu’un roman qui met en scène Paris, le Cardinal de Richelieu et des estocades de mousquetaires ? 
Donc, Les Lames du Cardinal, outre Richelieu, Paris et les Mousquetaires, qu’est-ce que c’est ?

Imaginez le Paris de 1633, Louis XIII est assis sur le trône, assisté du Cardinal de Richelieu. D’une main de maître et dans le plus grand secret, celui-ci gère les affaires du royaume, déjouant complots et intrigues visant la couronne, protégeant les intérêts de la France. Pour cela, il avait formé une unité spéciale de gardes, les Lames du Cardinal, une poignée d’hommes parfaitement entraînés et surtout loyaux au trône jusqu’à leur mort. Or cinq ans auparavant lors du Siège de La Rochelle, les Lames du Cardinal ont échoué dans leur mission et l’unité a été disgraciée puis dissoute, sans explications.
Aujourd’hui, une menace pèse sur la France, incarnée par la Griffe noire, l’association de plusieurs dragons sorciers et de sang-mêlés (les Dracs) qui ont déjà investi entièrement la cour d’Espagne, et espèrent bien conquérir la France. Ils agissent dans l’ombre, inspirent la crainte, et Richelieu sait qu’il doit les arrêter.
Mais c’est pour une autre raison qu’il rappelle en secret La Fargue, ancien Capitaine de sa garde à la tête des Lames du Cardinal, pour lui confier une mission obscure et confuse qui a tout l’air de n’être qu’une excuse pour rassembler son ancienne troupe d’élite, bretteurs de génie et aventuriers sans peurs, et de les faire entrer dans un jeu très dangereux.

Bon, je suis une fille facile, mettez-moi un dragonnet bedonnant en train de ronfler devant un feu de cheminée et nonchalamment grattouillé par le Cardinal de Richelieu et je me dis « ouh qu’il est mignon, y a des dragonnet domestiques, ça va être chouette ! ». Ça c’est ma première réaction. Puis après je reprends mes esprit et mon analyse critique se remet en marche. (Néanmoins : y a des dragonnets domestiques !!).

Parlons d’abord de ce qui m’a dérangé dans Les Lames du Cardinal. En soit, l’idée était bonne, reprendre l’histoire de Richelieu et de ses gardes avec du fantastique, ça a de quoi séduire. J’adore ce mélange de genres, qui, si il est bien fait, peut donner des petites perles, comme Les lames du Roi de Dave Duncan, d’ailleurs, dont le titre est bien trop similaire (mais Duncan était preum’s, siouplait), et la finalité meilleure… Donc ici, ce qui a pêché pour moi, c’est d’une part la narration : je vous avais déjà fait part de mon agacement maintenant face à des micro-chapitres de trois ou quatre paragraphes et un changement permanent de lieux et de personnages, et cette fois on y est jusqu’au cou. Pierre Pevel nous promène entre trois milles actions en même temps, ne nous laisse pas nous reposer sur un évènement de l’histoire, mais les mélange tous dans un grand shaker, et un peu comme The Usual Suspect, tout est sensé prendre son sens à la fin. J’aime bien les fins à la Usual Suspect, mais là j’ai trouvé l’ambition ratée.

Cette façon de faire m’a empêché de m’attacher aux personnages, lesquels sont nombreux et tous très caricaturaux, mais quitte à faire dans le caricatural, qu’on puisse au moins les apprécier à leur valeur et les approcher d’un peu plus près. Certaines Lames d’ailleurs sont plus mises en avant que les autres et plus attachantes, comme le Gascon, le Capitaine ou Agnès de Vaudreuil, mais leurs histoires et leur background sont tellement survolés à mon goût qu’ils n’ont finalement pas grand intérêt. Almades est certainement le plus délaissé de l’histoire… puisqu’à part son introduction d’une page et demi il ne sert pas à grand-chose. 

Bon, il faut certainement réfléchir au fait que c’est une trilogie, et j’imagine que l’histoire de chacune des Lames va se développer au fil des tomes (je l’espère), mais n’ayant pas l’envie de lire la suite, je n’en saurais pas plus… Donc, les personnages sont pour moi finalement un problème. Trop caricaturaux, trop peu développés, trop noyés dans la masse, les méchants eux aussi n’ont rien d’intéressant. Malicorne, Gagnière, sont des personnages à peine antipathiques, et surtout ennuyeux.

L’histoire en elle-même était alléchante : une unité de garde d’élites, la crème de la crème, qui se frottait à de grands méchants dragons. Bon, finalement la première moitié du roman consiste à la réconciliation du groupe, chacun reçoit sa lettre cachetée de cire, et Pevel construit minutieusement les fondations de son histoire, mettent en scène des duels, courses poursuites, guet-apens, avec moult descriptions de combats, comme il sait très bien le faire d’ailleurs (j’ai une réelle admiration pour ça !), puis on s’ennuie ferme pendant l’autre moitié du livre, où il ne se passe pas grand-chose avec de grands questionnement des Lames qui se rendent compte qu’on les manipule, leur cache quelque chose, et qui décident de devenir un peu rebelles parce que bon faut pas déconner, c’est les Lames du Cardinal quand même (on les a pris pour des quetsches une fois, mais pas deux !). Et là patatras, le dénouement de l’histoire arrive à grands coup de bottes dignes de films d’action de Stalone, puisque les Lames vont sortir l’une des leurs d’un bourbier improbable et d’une mort certaine de façon grandiloquente et magnifique, beaucoup trop à mon goût, et heureusement mettre un terme aux méfaits des Dracs.

Bon, voilà, ça c’était ce qui m’a posé problème. Mais je ne peux pas entièrement cracher sur Pevel, d’une part parce que je l’ai tellement admiré pour Wielstadt que ça me fait mal au cœur, d’autre part parce que Les Lames du Cardinal a aussi ses qualités. J’ai pris énormément de plaisir à lire les descriptions de la ville par Monsieur Pevel. Etant aujourd’hui parisienne, je me suis délectée de l’atmosphère de la vieille ville, des tours et des détours que l’auteur nous fait emprunter pour suivre ses personnages, une balade dans le vieux Paris que je ne peux m’empêcher de comparer à celui d’aujourd’hui. Il faut l’avouer Pevel à un don pour faire revivre le passé de cette ville, il m’avait déjà émerveillé avec ça dans Ambremer (le Paris du début du XXème siècle).
Là, je ne peux m’empêcher de regarder avec intérêt la carte du Paris de 1633 qu’il a placé au début de l’œuvre et de me perdre dans les dédales de rues pavés, de ruelles sinueuses, boueuses et mal éclairées. On sent que l’auteur a passé un bon moment à se documenter pour retranscrire au mieux la capitale de l’époque, avec un souci du détail évident, et c’est totalement louable. On y croise plusieurs personnages ayant réellement existé, le Comte de Rochefort, le Comte De Tréville, qui nous sont familiers de l'étude de l'histoire de France mais surtout des romans de Dumas. Et un certain Athos survient dans l'un des chapitre... clin d’œil apprécié de l'auteur.


Avec son sens aigu des détails, Pevel décrit avec minutie les combats de ses personnages, et comme je le disais plus haut, j’adore ça. C’est souvent un peu trop long, mais le visuel de l’action qui en ressort est fabuleux. Dans mon adolescence ingrate, j’ai tenté de reproduire ce genre de prouesse, mais sans connaissance de langage technique, c’est à peu près infaisable… et ridicule ! Là on sent une maîtrise du sujet, et on pourrait s’y croire.

D’autre part j’aime la langue de Pevel, qui était à mon sens mieux maîtrisée et plus raffinée dans la Trilogie de Wielstadt, et que j’ai quand même en partie retrouvé ici. Un beau vocabulaire, un sens de la formule agréable, malheureusement alourdit par le style trop solennel et théâtral choisit pour raconter Les Lames du Cardinal.

Bon, malgré le plus grand développement des défauts que des qualités, je donne la moyenne aux Lames du Cardinal, pour son exercice original, son ambition, j’ai quand même terminé le livre (quand je n’aime vraiment pas, je n’en prends même pas la peine…) qui a été une distraction plaisante. Je n'ai malgré tout pas une envie irrésistible de lire la suite. Ayant d'autres nouveautés à écumer, je m'en passerai donc.
J’attends de voir ce qu’il en sera de son nouveau roman, Haut-Royaume, que je vais tout de même tenter, et qui sera peut-être un retour en force d’un bon auteur français de Fantasy en qui je garde espoir ! 

CITRIQ
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jeudi 25 avril 2013

Les Proies, de Thomas Cullinan


De temps à autre je tombe amoureuse d’un éditeur. Ils sont nombreux, les éditeurs, sur nos tables. Oserai-je dire beaucoup trop ? Bon en tout cas il est souvent dur de faire son choix parmi toutes les nouveautés qui paraissent, mais certains se démarquent des autres. Une couverture aguicheuse, un titre intriguant, un résumé alléchant, et puis on se lance.
C’est encore mieux quand on se rend compte que l’éditeur vient du Sud-Ouest (ouais bon ça c’est mon côté chauvin, je l’assume…) et qu’il s’appelle Passage du Nord Ouest ! Je suis passée à côté d’eux un bon moment (j’ai longtemps bossé dans des librairies qui ne travaillaient pas forcément avec eux, pas le lectorat ou pas la place… allez savoir, on trouve toujours du lectorat et de la place pour les bons romans pourtant !), et puis ils me sont tombés dessus avec Les exploits d'Engelbrecht (ça pèse lourd un nain champion de boxe surréaliste) avant de me ferrer avec Les Proies, de Thomas Cullinan.

Ma culture de vieux films cultes laissant à désirer (comme ma culture de romans classiques… que voulez-vous, un jour je prendrais le temps de combler ces lacunes) je n’ai pas vu l’adaptation de Don Siegel avec Clint Eastwood, mais maintenant que j’ai dévoré le livre, je vais me pencher sur le sujet.
Donc pour ceux qui l’ont vu, sachez que ce film est tiré d’un roman américain de Thomas Cullinan datant des années 60, et que les éditions Passage du Nord Ouest nous font le plaisir d’éditer pour le lectorat français.

J’ai d’abord été attirée par la période : la Guerre de Sécession, la bataille de la Wilderness. J’avais lu peu de temps auparavant Wilderness de Lance Weller, et je me disais que je verrais les choses sous un autre aspect. Effectivement, ces deux romans n’ont, sinon leur localisation, rien en commun.
Si Wilderness était un roman violent et bouleversant sur la guerre et le traumatisme du vétéran, Les Proies est à la fois une comédie et un roman noir, et encore, ces qualificatifs ne définissent pas assez bien l’œuvre, tout à fait originale.



Pour vous conter l’histoire, il s’agit d’Amelia, jeune étudiante du pensionnat Farnsworth, qui recueille dans les bois le caporal John McBurney, durement blessé à la jambe et aux portes de la mort. L’arrivée d’un jeune homme au milieu d’une association de jeunes (et moins jeunes) femmes de la bonne société américaine n’ayant pas eu de compagnie masculine depuis des années va forcément créer des remous dans la tranquillité des lieux. Remis sur pied, le jeune soldat Yankee va essayer de tirer parti de la situation en se mettant dans la poche chacune de ses hôtesses, usant de sa grande gueule et de ses dons de séducteur pour obtenir tout ce qu’il veut. De leur côté, chacune des femmes présentes va se laisser entraîner, avec plus ou moins de naïveté, dans le jeu dangereux de McBurney. Et lorsqu’elles vont percer ses manigances à jour, McBurney va devoir composer avec la rage froide des demoiselles du pensionnat, et y perdre bien plus que de raison.

L’une des particularités du roman que je me dois de pointer, c’est sa narration, qui rythme le roman et lui donne un aspect original, puisqu’il n’y a pas un seul narrateur, mais huit, les huit femmes du pensionnat. Chacune raconte à sa manière, avec son vocabulaire et sa perception des choses, les événements survenus entre les murs de l’école durant la présence du caporal McBurney.
L'ouverture se fait avec Amelia, certainement l’une des élèves les plus atypiques de l’école, adolescente de treize ans fascinée par la nature et les êtres vivants (si ce n’est que les animaux et les insectes l’intéressent plus que les humains), qui couve John McBurney avec l’instinct de la mère poule. McBurney, qu’elle a ramené au pensionnat, est un peu sa trouvaille, son sujet d’expérience, au même titre que peut l’être la tortue serpentine qu’elle cache dans la boîte à bijoux de sa camarade de chambre, Marie.
Marie, elle, a dix ans, et malgré le fait qu’elle soit la benjamine du groupe, c’est certainement la plus cynique et la plus sarcastique des femmes de Farnworth. Pas encore sujette à l'attraction physique des adultes concernant la gente masculine, Marie voit plutôt en McBurney une occasion de distraction, un compagnon de catholicisme (non négligeable parmi ce bouquet de païens protestants) et cerne tout de suite sa nature de bonimenteur et son potentiel dangereux. Malgré tout, elle reste une petite fille de dix ans encline aux caprices des enfants… ce qui a le don d’énerver Emily, l’une des aînées des étudiantes, fille d’un général sudiste, qui jette un œil militaire sur chaque événement qui surgit dans la vie de Farnworth. Physiquement peu pourvue par la nature, elle consacre alors son temps à l’ordre et la discipline, la clé pour devenir une véritable Lady du sud, et gérer plus tard un domaine comme il se doit, et voit d’un mauvais œil l’arrivée d’un soldat ennemi au sein d’un bastion de l’armée sudiste.
L’inverse d’Alicia, pensionnaire la plus pauvre qui compte sur la miséricorde des deux sœurs Farnworth pour rester au sein de l’école. Sa mère, connue pour ses mœurs délurées et son goût des hommes aux portefeuilles bien garnis, l’a laissé derrière elle au début de la guerre, promettant aux institutrices de leur envoyer des sommes faramineuses pour payer son éducation… en vain. Comme sa mère, Alicia tire son épingle du jeu grâce à ses formes bien placées et sa chevelure blonde et soyeuse qui semble ne pas déplaire au joyeux John McBurney. Lequel apprécie aussi beaucoup la beauté sombre et mystérieuse d’Edwina, dernière élève de l’école, aussi mauvaise qu’une teigne, mais qui paye ses études rubis sur l’ongle. De nature méfiante, l’appréciation de McBurney pour sa personne va malgré tout fendre sa coquille protectrice et la révéler sous de nouveaux jours. Ces demoiselles sont sous la houlette de Harriet et Martha Farnworth, deux sœurs aussi différentes l’une de l’autre que l’armée nordiste diffère de l’armée sudiste. L’une est naïve, tête en l’air, pétrie de compassion et portée sur la bouteille, lorsque l’autre est sévère, sèche et à cheval sur la discipline. Elles forment un duo improbable, se chamaillant sans cesse, vieilles filles sensées enseigner la maturité à leurs élèves,  mais incapables de mettre de l’ordre dans leur vie. Heureusement elles sont soignées par les attentions de Mattie, l’esclave noire qui les connait depuis leur plus tendre enfance, et qui jette sur ce trublion de McBurney l’œil le plus perspicace du groupe…



Car au premier abord, c’est bien lui, jeune irlandais séducteur à la langue bien pendue, qui semble être le prédateur. Il s’insinue dans le lit d’Alicia, courtise Edwina, se fait l’ami d’Amelia, le camarade d’Emily, le pèlerin de Marie, l’âme sœur d’Harriet, et le chevalier servant de Martha, mentant à tout va et intriguant dans l’ombre pour se faire couvrir d’attention et de compassion. Une cliente m’a dit « bah, j’ai pas trop envie d’un roman où les femmes se font malmener »… mais très vite, les rôles s’inversent. McBurney a méjugé de ses adversaires. De loup il devient agneau, et même si son statut de mâle dominant le rend dangereux, menaçant aux yeux des pensionnaires, qui finissent par ressentir sa présence comme une ombre, un intrus dont elles n’arriveront pas à se débarrasser et qui les oppresse, on va vite se rendre compte que cet impression de faiblesse des femmes est en fait totalement feinte. Elles sont loin d’être stupides et sans ressources. Les unes et les autres sont plus retors et plus perverses qu’elles n’en ont l’air. A une époque où les femmes sont encore jugées inférieurs, plus faibles, que les hommes, celles-ci vont prendre une revanche incroyable sur la gente masculine. McBurney va malgré lui mettre un coup de pied dans ce nid de vipères et s’en mordre allègrement les doigts.

Tous les personnages du roman, autant Mcburney que les femmes qui l’entourent, ont une face obscure. Le sentiment du lecteur face aux narratrices alterne de la compréhension, l’approbation, au véritable malaise. Chacune va tenter de rationaliser les erreurs commises et les horreurs perpétrés, se dédouaner d’une manière ou d’une autre, en faire retomber la faute sur une camarade ou sur McBurney lui-même, et quand la sentence finale va tomber, on se demande encore si elle était vraiment justifiée, quelle était la véritable justice, et à quel moment les choses sont allées trop loin.

Thomas Cullinan use de ce procédé de témoignages qui s’entremêlent pour tisser le canevas du destin de McBurney. On comprend dès le départ que le dénouement ne sera pas heureux, mais on ne sait de quelle manière le couperet va tomber. La façon de narrer l’histoire des femmes du pensionnat donne pourtant tout au long du roman un aspect comique, qui finit plutôt tragiquement ! Thomas Cullinan se serait apparemment inspiré d’une comédie grecque d’Eschyle pour écrire ce roman, et on en sent certainement les ressorts, ne manquent que les chœurs pour coller au genre, bien que les passages où les personnages chantent chansons paillardes et patriotiques aux veillées pourrait fort s’y apparenter…



Que vous dire, à part que je m’en suis délectée. C’est un roman à plusieurs facettes, difficiles à cerner, que l’on referme en ayant pris beaucoup de plaisir à le lire mais avec un goût malsain dans la bouche. C’est ces romans-là, ambigus, que l’on ne sait pas par quel bout prendre pour les expliquer, qui sont certainement les plus intéressants. Je pourrais le relire et y trouver encore  d’autres subtilités que je n’ai pas repéré, et j’y prendrai à nouveau énormément de plaisir. Alors je vous le conseiller, c’est une expérience peu commune, révélatrice d’une époque, l’époque sombre et douloureuse de la Guerre de Sécession, qui a endurcie autant la population restée en retrait que les soldats poussés dans les tumultes de la guerre, mais aussi des forces qui peuvent animer l’Homme lorsqu’il est soumis à certaines situations, dans certaines conditions ; McBurney n’imaginait pas mourir (d’ailleurs, il en fait part à l’un des personnage à un moment donné, persuadé d’une certaine immortalité, illusion de la jeunesse), mais aurait dû laisser sa peau sur un champ de bataille. Et en échappant à la guerre, il va tomber dans les filets d’ennemis tout aussi redoutables, et pourtant dépourvus de mousquets. Va alors commencer une guerre psychologique, soutenue de mensonges et de quiproquos, et dans ce chaos, on se demande qui sont "les proies". Eh oui… le danger est partout !

Donc, merci les éditions Passage du Nord-Ouest, et à votre traductrice Morgane Saysana pour son superbe travail, vous avez fait une heureuse et je vais m’efforcer de transmettre ce bonheur autour de moi. La dernière parution, Atomik Aztex, est à côté de mon lit, il va bientôt passer à la casserole ! Ce sera par contre après avoir terminé mon roman de cape et d’épée de Pierre Pevel et mon voyage dans l’Estonie de Sofi Oksanen. Bientôt, bientôt…

CITRIQ
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jeudi 18 avril 2013

Les Exploits d'Engelbrecht, de Maurice Richardson


Vous aurez peut-être remarqué les nombreux remous dans les métiers du livre, plus particulièrement dans le métier de libraire, ces derniers temps ? De grandes batailles sont en cours, la plus sanglante étant celle livrée à Amazon, mais pas que, bien-sûr. Le métier va mal, autant pour les petits que pour les grands (la preuve avec Virgin).  Vous pouvez vous renseigner là-dessus ici, ou encore ici, et ici, et ici. Ça vous donne un petit aperçu de ce qu’il se passe dans vos librairies indépendantes, qui cherchent à garder la tête hors de l’eau en tentant de multiplier les événements, de vous renseigner sur le prix unique du livre (c’est vraiment pas moins cher chez Auchan…), de se fédérer pour une meilleure visibilité, un meilleur service, plus d’humanité. Bref. Ca va pas fort quoi. Les chiffres sont en berne, les librairies ferment, les lecteurs désertent les boutiques physiques pour celles de la toile, des libraires sont aux chômage, et moi je reçois pas de prime à Noël parce qu’on ne fait pas aussi bien que l’an dernier, et avec mon petit salaire de smicarde, ben Noël c’est pas drôle.

Voilà, j’avais besoin de me plaindre un peu, rapidement, parce qu’après ça énerve les gens. (« ouaaais, les librairies y s’plaignent tout’l’temps mais font rien pour s’améliorer aussi. Déjà t’sais t’as choisi d’vendre des livres t’assumes, c’est une passion et c’est mal payé ben et alors ? Pis t’a qu’à m’envoyer mon livre en 24h sans frais d’port si tu veux que j’aille pas chez Amazon parce que mon livre même si j’en ai pas besoin là j’le veux quand même maintenant, tout d’suite, sans attendre, chu pressé ! »…. Hm.)

Moi je ne veux pas perdre les librairies. Rien que d’imaginer un monde où je ne pourrais plus flâner entre des rayons de livres, les prendre en main, les feuilleter, farfouiller dans les rayonnages à la recherche du livre que j’ai envie de lire, ça me chafouine, ça me donne mal à l’estomac. Je dis ça en tant que librairie ET lectrice. Fut un temps où je n’étais qu’une cliente de librairie parmi d’autre… Il est vrai qu’Amazon propose un large choix de livres, certains difficiles à trouver dans les petits stocks des petites librairies (confinées dans de petits locaux avec des loyers de malade, j’dis ça j’dis rien !). Malgré tout dans les petites librairies aussi vous trouvez des perles, des mises en avant de romans que personne ne vous conseillerai sur Amazon (peut-être un algorithme de temps en temps, si vous avez de la chance, vous dirait « telle personne a aussi acheté ça »…  mouais. Ok.).
Comme ma découverte de cette édition fabuleuse des Exploits d’Englebrecht aux éditions Passage du Nord Ouest, traduite par Christophe Grosdidier, qui m’est nonchalamment tombé entre les mains à l’ouverture d’un carton de nouveautés. Ce n’est pas moi qui avait travaillé ce titre avec le représentant de cette maison d’édition, je ne savais donc pas qu’il existait, c’était un peu comme la découverte d’une pépite d’or dans une rivière boueuse du Far West.




Et là, j’ai lu cette quatrième de couverture tapageuse, alléchante, qui m’a tout de suite fait comprendre que je ne pourrais pas contourner Engelbrecht.

Imaginez un club de Sportsmen surréalistes dans l’Angleterre des années 40. Leur membre le plus renommé est Engelbrecht, un nain champion de boxe surréaliste (il a quand même mis K.O une horloge comtoise et un fauteuil de dentiste). Entouré du noyau du club, il se jette à corps perdu dans tous les sports et les arts surréalistes de l’époque : fin tireur de la grande Chasse aux sorcières organisée à l’Abbaye du Cauchemar, amateur de théâtre Végétal (après une bonne petite carafe d’Ether), mécène de l’Opéra Canin, ou bien rugbyman émérite lors de la Coupe Interplanétaire contre les géants martiens, on peut dire que le nain Engelbrecht a marqué les mémoires de tous les supporters de sport surréaliste et heureusement son ami Maurice Richardson est là pour nous conter ses exploits.

Vous l’aurez compris, Les Exploits d’Engelbrecht est un recueil d’histoires surréalistes écrites par Maurice Richardson, écrivain vénéré par Michael Moorcock et Ballard pour l’invention des aventures jouissives d’Engelbrecht. Moorcock est d’ailleurs à l’origine de la Postface de l’édition où il clame son amour pour l’auteur et le personnage. Les Exploits d’Engelbrecht est en fait un recueil d’histoires écrites entre 1946 et 1950 et originellement publiées dans  le magazine Lilliput, lequel a connu son apogée dans les années 40, avant de péricliter et de tomber dans l’oubli après les années 50 et l’avènement de l’ère du visuel. Il a vu naître des auteurs tels Mervyn Peake, Arthur C. Clarke, mais l’œuvre de Richardson se détachait nettement de toutes les autres. Il a quand même disparu de nos étagères longuement, avant une (éphémère) réédition en 1977, puis enfin aujourd’hui en France un nouvelle édition avec deux histoires inédites ! Il faut voir l’édition, avec sa couverture moutarde du plus bel effet (ce n’est pas ironique, la maquette est vraiment belle) et ses illustrations originales qui agrémentent le texte. Ces illustrations déjà parues dans Lilliput sont issues des crayons de James Boswell, Gerard Hoffnung et Ronald Searle, dessinateurs de comics et écrivains de renom, qui ont participé à l’édition originale du livre. Se sont ajoutées sur cette dernière édition les traits de James Crawthorn (auteur de l’introduction de l’œuvre et illustrateur de Moorcock), John Coulthart, Kris Guidio.

Ronald Searle


Autant vous dire que ça a tout de suite été un coup de cœur. Richardson ne pouvait pas plus verser dans le surréalisme, inventer de personnages plus loufoques, de situations plus burlesques que dans son univers des Exploits d’Engelbrecht, où chaque Sportsman a clairement un pet au casque et une propension importante à s’enfiler des cachets de benzédrine avec une coupe d’éther et un fumet d’opium. Le démarrage de l’histoire par la Chasse aux sorcières en vol n’a été que le début de mes fous rires.

Ces personnages à la fois grotesques, grandiloquents et complètement toqués, capables du meilleur comme (surtout) du pire, font le show dans un univers déglingué où se côtoient les monstres les plus inquiétants, les cauchemars ambulants, les objets animés, les animaux humanisés et les sports les plus dangereux et épiques de tous les temps. Catch contre un Kraken, golf à un seul trou sur un green de milliers de kilomètres de long où l’on gagne au 1274ème coup plusieurs mois après le début de la partie, match de rugby où « quelques poètes enchaînent plusieurs passes. Chatterton pour Keats, Keats pour Shelley, Shelley pour Byron, Byron pour Wilde, qui cafouille. Il y a beaucoup de gloussement dans la mêlée ouverte. Les Martiens renvoient le ballon à leur trois-quart et il n’y a pas moyen de les arrêter. Ils traversent [nos] lignes comme du beurre, en moins de deux, font la nique aux statues de l’Île de Pâques que Dali a érigé pour garder les buts. Ils aplatissent de nouveau. » (p. 100-101), chasses à l’homme où l’on chasse toute sorte d’individus « instituteurs, agents de change, évêques, généraux, et de temps à autre, mais seulement lorsque leur fumet [est] très discret, un ou deux détenus de Dartmoor », Pêche à la ligne dans le coude du Canal derrière l’Usine à Gaz, juste à l’endroit où débouchent les égouts de la ville…

James Boswell


…bref, vous vous rendez bien compte que les sports du club des surréalistes sont assez… surréalistes ! Et extrêmement drôles, fins, avec cet humour anglais improbable capable d’associer une atrocité, une incongruité et un acte tout à fait banal, et ce avec une écriture relevée, belle et bien tournée, une plume unique que j’attribue beaucoup au talent purement anglais, ce talent qui mêle narration parfaite et l'écriture parfaite.

Engelbrecht, sa Némésis Chippy de Zoëte, son minable agent Lizard Bayliss, le petit Charlie Wapentake, Dan le rêveur (arbitre de tous les sports), Id le mécène du club, et bien-sûr le narrateur (Richardson ?) forment un groupe improbable, déjanté, surréaliste, parmi lequel figure de temps à autre un Dali, inspiration détournée, moquée, adorée par le Club des Sportsmen. Les références à la littérature, à l’histoire et la politique anglaises fusent de toute part, se mêlent, agrémentent le tout d’un peu plus de folie provocatrice, et même si de temps à autre les notes de bas de page concernant tel groupuscule ou telle personnalité anglaise m’ont été indispensable, j’ai su apprécié ces hommages, ces pastiches, ces parodies succulentes et truculentes.

Je vous le conseille à tous et à toutes, une petite aventure d’Engelbrecht de temps en temps redonne le sourire, délie l’imagination (oui du coup les aventures font énormément marcher l’imagination, comme tout bon surréalisme), cultive et donne du plaisir.
Une perle en somme, et comme M. Moorcock le raconte dans sa Postface, j’aimerai pouvoir moi aussi acheter des vingtaines d’exemplaires et les distribuer autour de moi pour répandre la bonne parole. Malheureusement j’ai des charges à payer et un loyer. Alors je vous encourage à faire ce geste : allez en librairie et demandez Les Exploits d’Engelbrecht, commandez-le s’il le faut (allez, trois jours à attendre c’est pas la mort), et lisez-le !
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jeudi 11 avril 2013

Cartographie des nuages, de David Mitchell


Je ne sais pas trop par où commencer pour vous raconter ma lecture de Cartographie des nuages. Je l’avais dans le collimateur depuis un moment déjà. On m’avait de nombreuses fois dit grand bien de cet auteur, David Mitchell. Mon envie s’est confirmée quand une amie a fait le lien entre l’œuvre de David Mitchell et celle d’Hari Kunzru que j’avais avidement dévoré l’an dernier, Dieu sans les hommes.

Alors quand j’ai vu qu’une adaptation cinématographique (sous le titre original de Cloud Atlas) était en cours je me suis dit qu’il était temps de passer à l’acte. Je préfère lire un roman avant d’en voir l’adaptation. L’œuvre originale est toujours plus pure et détaillée pour moi, et donc forcément meilleure. Alors j’ai attrapé le volumineux roman de Mitchell dans la collection Points (malheureusement ils avaient déjà remplacé la belle couverture par l'immonde affiche du film) et ai commencé ma lecture… une très longue lecture, puisque le roman fait plus de 700 pages.

L’enjeu était de le finir avant que le film quitte nos écrans français (il a malheureusement fait un flop aux USA – à cause de cette bande de pignou… incapables de reconnaître du talent... hmmm… - et n’est diffusé que sur une centaine d’écrans en France, quelle honte !), j’ai donc dû mettre les bouchées doubles, moi qui suis en train de lire cinq livres en même temps, dont trois pavés de plus de 600 pages. Il s’est de toute façon dégagé qu’entre toutes mes lectures actuelles, Cartographie des nuages était la plus passionnante et je m'y suis donc cramponnée.
Ceux qui ont vu le film ces dernières semaines connaissent l’histoire, ou devrais-je dire les histoires. Car Cartogrophie des nuages, c’est six histoires, six destins entremêlés, à six époques différentes de l’Histoire.


Le roman commence en 1850 avec l’histoire d’Adam Ewing, notaire américain en voyage dans le continent océanique, qui relate dans un journal de bord son aventure exotique. Elle s’achève brutalement, au détour d’une phrase, pour enchaîner avec la correspondance de Robert Frobisher avec son ami Sixsmith, pianiste prodige des années 30 qui décide de devenir l’assistant de l’un des plus grands compositeurs de musique classique. Puis vient l’histoire de Luisa Rey, journaliste engagée cherchant à déjouer un complot nucléaire dans les années 70 avec l’aide d’un certain Sixsmith, vieux scientifique arthritique. Histoire que lira plus tard Timothy Cavendish, éditeur anglais de la fin du XXème siècle, embarqué dans une sombre affaire de mafia et interné malgré lui dans une maison de retraite castratrice. Puis, dans un futur lointain, Sonmi~451, clone esclave qui va développer une conscience et une intelligence humaine hors du commun et sera condamnée à mort pour rébellion. Enfin, Zachry nous raconte la vie de la dernière civilisation sur l’île d’Hawaï après la Chute des anciens et sa rencontre avec Méronyme la Presciente au grand savoir. Toutes ces histoires pourraient n’avoir aucun lien entre elles, si ce n’est cette tâche de naissance en forme de comète qui orne étrangement le dos de ses héros…

Diantre, vous dites-vous, mais comment ce livre peut-il tenir la route ? Tout est dans la construction, le style, et le talent de David Mitchell mes amis. Car Mitchell a construit son roman de manière intelligente et originale. Loin de mélanger toutes les histoires en une sorte de patchwork illisible, il raconte chronologiquement chaque aventure, de 1850 au futur très lointain de l’humanité. Chaque histoire jusqu’à la dernière comporte une cinquante de pages, s’arrêtant brusquement à un tournant décisif du récit, laissant le lecteur dans un état addictif, et qui force donc à redoubler de vitesse pour lire les autres histoires et savoir enfin la fin de chaque aventures précédentes. L’apogée du roman se situe au milieu de l’œuvre, lorsque Zachry nous raconte la vie après la Chute des Anciens, Chute provoquée par une soif inextinguible de l’homme pour le pouvoir et la technologie, au détriment de la planète. La montée des eaux et autres catastrophes naturelles n’ont laissé que peu de survivants, dont Zachry fait partie. La fin de son récit signe aussi la fin tout court… et nous entraine à nouveau vers le passé, refermant peu à peu chaque histoire laissée en suspens, retournant jusqu’en 1850, où Adam Ewing conclut avec beauté et finesse la destinée de chaque personnage.

Première parution en français
 aux Editions de l'Olivier
En passant d’une histoire à l’autre, Mitchell démontre ses dons d’écrivain et sa maîtrise du langage en épousant différents styles littéraires. Journal de bord, correspondance, enquête rythmée, comédie burlesque, entretien, récit oral… la forme varie selon l’histoire, et le style d’écriture diffère aussi. Du style ampoulé de 1850 au langage familier et argotique d’un futur dévasté, l’exercice d’écriture a dû être difficile, et la lecture est parfois ardue. Mais c’est aussi ce qui fait la beauté du roman, cette variation de langage qui s’adapte parfaitement bien à l’époque décrite et au personnage qui l’utilise. Même si certains passages comme celui de la Chute ont pour moi été plus difficiles à lire, la stupéfaction, l’admiration, et la passion que m’inspiraient chaque histoire prenaient le dessus sur la difficulté. Car même si la variation est déstabilisante, on rentre toujours très rapidement dans chaque partie, se laissant emporter par la loufoquerie, l’action, la brutalité et la fatalité de l’histoire.

J’ai particulièrement adoré le fait que chaque personnage accède à l’histoire de son prédécesseur d’une manière ou d’une autre. Ils sont tous reliés par cette tâche de naissance commune à laquelle l’auteur fait subtilement allusion dans ses chapitres, mais il ne donne aucune explication à ce fait étrange. Marque héréditaire ? Réincarnation ? J’imagine que l’on peut supposer ce que l’on veut, mais il est sûr que ses personnages partagent un lien spécial, qui les mène d’ailleurs à prendre connaissance les uns des autres à un moment ou un autre.


En 1930, Robert Frobisher découvre le journal déchiré en deux d’Adam Ewing dans la bibliothèque du maître. En 1970, Luisa Rey trouve les lettres de Frobisher et Sixsmith chez ce dernier, et met la main sur le Sextuor du compositeur pourtant introuvable intitulé Cartographie des nuages. A la fin du siècle, Timothy Cavendish lit un manuscrit envoyé à sa maison d’édition retraçant l’enquête de Luisa Rey. Plus tard, Sonmi~451 regardera le film produit par Disney des aventures de Timothy Cavendish avant de se faire mener vers le bourreau. Par la suite, Zachry aura l’occasion de visionner le dernier entretien de Sonmi~451 avant son exécution… Enfin, Adam Ewing, en escale à Hawaï, percevra avec une acuité incroyable le futur qui attend l’humanité corrompu qu’il côtoie... et la chute de l’humanité.

Car qu’importe les choix qu’auront fait les uns et les autres pour influer sur la marche de l’univers, Mitchell démontre que la nature humaine, égoïste et opportuniste, aura toujours le dernier mot. De l’asservissement des aborigènes aux guerres qui ravageront le dernier bastion de la civilisation dans un futur dévasté, la bonne volonté et l’engagement d’un héros ne suffira pas à faire balancer le but ultime de l’humanité : la destruction. Un propos assez sinistre et cynique (mais ô combien juste !) que l’auteur fait passer en noyant le poisson grâce à la maîtrise de sa plume, maniant le récit d’aventure et l’humour anglais comme un mousquet.

Je reste estomaquée par la dernière page du roman, le dernier paragraphe, qui résume et donne du sens à l’entièreté de l’œuvre, concluant à merveille ce roman atypique, qui repousse toutes les frontières des genres, du style et de l’imaginaire, un vrai de vrai chef d’œuvre qui mérite totalement cette dénomination. Fioute, quand les anglais arrêteront-ils de m’en mettre plein la vue avec leur génie romanesque ? Jamais, je l’espère

Je vais donc être obligée de lire tous les romans de cet auteur (au fur et à mesure, jusqu'au crépuscule de ma vie, mais avec graaaaaannnnd plaisir !), et bien-sûr d'aller vérifier si le film est aussi bon que le roman, ce dont je doute, mais que j'espère secrètement...

Photo trouvée sur le site de JessicarulestheUniverse, elle aussi a
compris que les chats étaient très importants dans l'univers du livre...
 visiblement.

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jeudi 4 avril 2013

Six photos noircies, de Jonathan Wable



Vous ai-je dit que j’ai tenté d’être écrivain durant ma tendre adolescence ? J’ai commencé un nombre incroyable de cahiers, rempli des centaines et des centaines de pages Word, n’atteignant jamais plus de trente pages avant de me rendre compte de la mauvaise qualité de mes œuvres.

Je rêvais d’inventer mon monde, une histoire, une mythologie, et je voulais inventer la lecture parfaite, celle qui aurait combiné le bonheur que me procurait les livres de tant d’auteurs et les romans fantasmé dans mon imagination. Malheureusement elle est trop limitée… ma plus grande expérience aura été mon travail à quatre mains avec Vincent D. Notre roman peut tout de même se targuer d’avoir atteint les 350 pages, mais il n’était pas fini et nous n’avions plus la force de le continuer.  Cinq ans après, on a failli être frappé de cécité à la lecture de tant de fautes d’orthographe, d’une grammaire bancale et… hmmm… d’une intrigue défaillante.


Je suis donc admiratrice de ces auteurs qui réussissent à pondre une merveille comme premier roman. Peut-être aussi n’ont-ils pas souvent 16 ans… m’enfin c’est quand même prodigieux de sortir une telle matière de son esprit, de la modeler et d’en faire un chef d’œuvre.

C’est pour ça que je suis admirative devant Jonathan Wable, et ce pour trois choses : la première c’est qu’il a déjà la classe rien qu’avec son nom, Jonathan Wable, ça sonne bien, ça s’exporte, ça rebondit, et on se dit « tiens, un anglish », mais que tchi ! Il est franchouillard, comme vous et moi, il a juste un nom classe. La seconde c’est qu’il a 27 ou 28 ans, encore un jeune homme avec toutes ses dents, et il nous sort un premier roman digne d’un grand maître. La troisième, c’est qu’il l’a écrit seul mais avec la complicité de sa professeure et amie Hélène Delprat, dont les tableaux ont été source d’inspiration. Et après tout ça, il nous met sous les yeux un petit roman de grande envergure. Chapeau.


Bon, qu’est-ce que c’est ? Je vous entends trépigner, taper du pied tellement vous n’en pouvez plus ! J’y viens.

C‘est encore une découverte des éditions Attila, qui ont déjà capté mon attention par trois fois avec Les jardins statuaires de Jacques Abeille, Les ficelles du pantin de Yak Rivais et L’homme qui savait la langue des serpents de Andrus Kivirähk. Leurs maquettes impeccables et leurs ouvrages fantaisistes… je n’y résiste pas. C’est pour ça que je me suis plongée avidement dans Six photos noircies de Jonathan Wable…



On y suit les pérégrinations de Valente Pacciatore et Tirenzio Perrochiosa, deux scientifiques fascinés par les aspects les plus obscurs et les plus étranges de la nature. Ils voguent d’un pays à l’autre, écoutant les rumeurs et les faites divers, meurtres, kidnappings, apparitions, traquant l’extraordinaire, humain ou animal. Et lorsque survient l’invraisemblable, Valente prend six photos avec son appareil, seulement et toujours six.

Wable immerge son roman dans la seconde moitié du XIXème siècle, une époque favorable à l’étrange et l’inexplicable, où les mythes et légendes avaient encore beaucoup d’emprise sur l’homme alors que les sciences se développaient considérablement. De même, Valente et Tirenzio sont témoins de phénomènes qu’ils n’essayent ni d’empêcher ni d’expliquer, ils se contentent de les chercher, d’observer et de noter ou photographier leurs trouvailles avec une avidité toute scientifique. Jonathan Wable nous fait passer de l’un à l’autre au fil des chapitres. Il imagine vingt tableaux où le surnaturel, la superstition et l’horreur se mêlent habilement. Il plante un décor nimbé d’une brume de mystère, instille une angoisse sournoise au coin de chaque page et  fait monter la tension avant de dévoiler la chute de manière crue et sans émotion, inattendue, glaçante. 
Cette fois-ci les amis, pas de gentille salamandre volante mais des écureuils munis de faux sanglantes, des singes kidnappeurs d’enfants, des êtres mi-humain mi-bêtes, des vers géants mangeurs d’estomacs, des tueurs de sang-froid, une belle brochette de créatures et de monstres cauchemardesques décrits avec la plume ciselée de Jonathan Wable. C’est une valse de portraits noirs et brutaux, qui font échos à nos peurs ancestrales, aux mythes anciens qui balayent toutes les civilisations, dans lesquels on sent l’influence d’une littérature anglaise gothique, l’imaginaire de Poe, Shelley ou Stoker planent au-dessus de l’œuvre, qui reste unique en son genre, par le fond et la forme, une création noire et sublime issue des tréfonds du cerveau de Jonathan Wable, et avec l’aide non négligeable des tableaux d’Hélène Delprat. La couverture est l’une de ses œuvres, et la jaquette du livre se déplie pour dévoiler l’entièreté du tableau, où un petit écureuil se promène avec une faux…

Je suis bluffée par le style, la conception du roman, l’imagination déployée, le langage utilisé, pointu, raffiné, maîtrisé, un langage et une écriture difficile à trouver dans le paysage littéraire français actuel, et étonnant de la part d’un jeune homme de moins de trente ans. Mais Jonathan Wable a passé cinq ans sur ce roman, à le travailler et à peaufiner pour en faire ce bijoux sans imperfections ou presque qu’il est actuellement.
Je le conseille aux amoureux de l’imaginaire, de la langue, à ceux qui veulent se donner des frissons, avoir le souffle coupé. On peut le lire à son rythme, butiner d’un tableau à l’autre, les relire encore et encore, pour en saisir toute la puissance et la portée.

D’ailleurs je vais prendre mon exemplaire et aller à la rencontre qu’organise la librairie Charybde dans le 12ème arrondissement de Paris avec Jonathan Wable pour fêter la sortie de Six photos noircies de ce pas. Alors je vous laisse, je vais faire ma pique assiette en essayant d’en savoir plus sur l’imaginaire noir et envoûtant de cet auteur...


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