jeudi 28 mars 2013

Yellow birds, de Kevin Powers


Il a encore neigé ce matin, vous l’croyez-vous ? De la neige un 27 mars ! Le monde ne tourne pas rond depuis quelque temps. Bon, c’est surtout dans ma tête. Guixxx (feu triple xxx) n’a pas la grande forme. Des migraines incessantes (ce qui est nouveau) certainement dû à un manque de repos (ça c’est de ne pas avoir eu de vacances depuis 9 mois, en particulier après Noël), peut-être aussi au froid et à la grisaille parisienne, aux bruits incessants des travaux, des klaxons, des voitures, des passants, des abru… enfin des habitants. Ce qui donne une Guixxx qui traine des pieds, râleuse, cernée de fatigue, blasée, qui aimerait passer son temps à dormir comme une marmotte plutôt que d’aller bosser la journée (chose de moins en moins amusante ces temps-ci).

Je regarde le félidé royalement avachi sur son fauteuil favori (un fauteuil molletonné gris Monopri* particulièrement agréable), la moustache frétillante de beaux rêves (concernant certainement des croquettes au canard et un robinet d’eau fraîche coulant sans discontinuer), capable de rester des heures sans même s’étirer l’échine, et je me dis que j’aimerai être à sa place, plutôt que d’aller ouvrir des cartons, remplir des tiroirs-caisse et composer avec des commandes clients en retard.

La Guixxx traîne tellement des pieds qu’elle n’a pas terminé un seul roman en un mois. J’en ai pourtant commencé au moins vingt, lu de chacun entre 10 et 350 pages, mais suis incapable de les terminer. Fini le temps où je pouvais empiéter sur mon sommeil trois heures d’affilées pour lire un roman dans son entièreté. Fini le temps où je pouvais lire six heures chaque jours sans me lasser.

Mais rassure-vous, d’une part la Guixxx se prend un bain de soleil de trois semaines en juin, une virée dans le sud histoire de ne pas dépérir et de retrouver un semblant de liberté. Puis la Guixxx a aussi entrepris un projet important avec un ami barbu qui a lui aussi très envie de monter sa boîte. Ce projet me remet un peu d’aplomb, me donne un but, un espoir, et me donne envie de me reprendre en main. Le mettre en place n’est pas une sinécure mais le jeu en vaut la chandelle. L’idée de mettre en œuvre une librairie qui me ressemble, dans laquelle je me sentirais à l’aise, c’est stimulant. Et vous pourriez y retrouver les livres que je chronique ici, mes lectures, mes coups de cœur, partager et débattre ensemble sur eux. Un lieu d’animation, d'évènements, de plaisir et de détente. C’est comme ça que j'ai toujours envisagé une librairie, et c’est ce que j’espère arriver à créer.

En attendant, je remets en ordre mes idées, reprend mes lectures, m’impose une meilleure discipline. Alors n’ayant pas terminé un seul roman depuis Le dernier loup-garou dont je vous ai parlé précédemment, je fais une séance de rattrapage sur un roman que j’ai lu au mois de janvier et qui m’a particulièrement touché. J’ai d’ailleurs eu la chance de rencontrer l’auteur peu avant sa parution avec quelques autres libraires, et l’entendre parler de son roman était assez extraordinaire. C’était à côté d’Odéon au Loulou’s Diner, un matin très frais de février. La Cosmopolite (collection de littérature étrangère génialissime des éditions Stock) avait fait venir Kevin Powers des Etats-Unis pour faire la promotion de Yellow birds, son premier roman. 





Nous étions une dizaine de libraires, assis sur des banquettes en cuir, encore un peu ensommeillés et impressionnés par la petite salle privée qui nous avait été attribuée. Une moquette rouge profonde, un piano imposant et des photos de vieilles célébrités en noir et blanc le décor était juste à couper le souffle. C’était intimiste, confortable et classe. Un endroit superbe pour accueillir cet auteur américain qui n’en méritait pas moins. Interviewé par l’éditrice, il nous a raconté la genèse de son livre, son histoire, son parcours d’écrivain. Il nous a raconté comment et pourquoi il s’est engagé dans l’armée quand il avait dix-huit ans (c’est plus ou moins ce que font tous les petits gars de Virginie profonde qui s’ennuient, histoire de voyager et de devenir un homme), comment il s’est retrouvé envoyé en Irak, et quelle a été la difficulté à son retour de raconter ce qu’il s’y était passé à ses proches. Versé depuis l’enfance dans l’écriture, poète à ses heures, puis titulaire d’un diplôme universitaire en littérature, il s’est dit qu’un roman serait le meilleur moyen de conter la guerre en Irak. Voilà comment naquit Yellow birds.




Yellow birds raconte l’histoire de Bartle et Murph. Bartle s’est engagé dans l’armée un peu par défaut. Il a rencontré Murph à l’entraînement. C’était un bleu de 18 ans, encore un adolescent. Bartle, lui, en avait à peine 21. Avant leur départ en Irak, Bartle fait la promesse inconsidérée de veiller sur Murph et de le ramener vivant. Or deux ans plus tard, il reviendra seul au pays natal…

Des romans de guerre, on en a vu et lu des pelletés. Mais peu de cette trempe-là. Je vous ai dit que Kevin Powers était diplômé en littérature, boursier en poésie, et forcément cette aisance littéraire se sent dans son récit et donne un souffle particulier au roman. La plume de Powers vibre d’émotions. Il a choisi de raconter l’histoire de Bartle et Murph (et de leur guerre) en deux temps. Le récit alterne en les pensées de Bartle après son retour d’Irak, durant son trajet de retour au pays et son arrivée en Virginie où il retrouve sa mère et la région de son enfance, et ses deux années passées dans l’armée depuis sa rencontre avec Murphy jusqu’à sa démobilisation. Plus l’histoire avance dans chacun des deux temps, plus une certaine tension s’installe, l’appréhension d’un évènement plus terrible encore que celui qu’on apprend dès le début du roman : la mort de Murph sur le terrain. Et effectivement, l’histoire de Bartle et Murph aurait pu être un banal récit d’amitié, de camaraderie entre soldats, mais c’est bien plus que cela. Il y a d’une part cette amitié, qui voit le jour de façon inattendue, Bartle et Murph sont liés par la force des choses. Si il n’y avait pas eu de guerre ils n’auraient pas eu à se rencontrer et s’ils étaient tout de même venu à se rencontrer, jamais ils n’auraient été de véritables amis. Cette amitié est encore renforcée bien malgré Bartle par cette promesse maladroite et involontaire qu’il fait à la mère de Murph : ramener son fils entier. Une amitié qui va être pour Bartle une bouée de sauvetage, l’aidant ainsi à garder un certain équilibre mental sur le terrain, mais aussi une pression supplémentaire qui va le détruire lorsque Murph va trouver la mort.

Et d’autre part il y a cette guerre, voulue par des hommes et faite par des adolescents. Kevin Powers était en Irak lorsqu’il avait entre 23 et 24 ans. Dans son roman, Bartle et Murph ont 21 et 18 ans. Et leur lieutenant, un personnage charismatique, effrayant, qui les impressionne et qu’ils détestent et vénèrent à la fois, n’en à que 24. Aucun d’entre eux ne semble savoir pourquoi ils se battent. Bien sûr ils connaissent les enjeux de la guerre, savent pourquoi elle a commencé… du moins pensent-ils le savoir. Il se sont engagés pour protéger leur pays, faire régner la justice. Mais sur le terrain, ils ne font qu’exécuter des ordres, se lancent dans des batailles à corps perdu, véritables boucheries insensées où soldats et civils perdent la vie et où personne ne se pose de questions. Ils avancent mètres par mètres sous un soleil de plomb, tirant à vue, sans jamais savoir qui est l’ennemi, félicités par la hiérarchie pour chaque cible qu’ils abattent, qu’importe son implication dans cette guerre, le plus important est d’avancer et de garder la tête froide. Bartle et Murph luttent ensemble, appuient sur la gâchette, restent soudés, jusqu’à ce que Murph commence à dériver. Puis Murph est mort. Et Bartle revient seul. Hanté, désœuvré, désespéré, complètement perdu. On appelle ça le stress post-traumatique (SSPT).

Jusqu’à la fin de son récit, jusqu’à la mort de Murph, on pense savoir très bien comment va s’orienter le roman. Une histoire de traumatisme du vétéran banal, on en a lu des tas sur les vétérans du Vietnam (qui leurs ressemblent pas mal… quand les USA apprendront-ils ?), mais en plus de conter sa propre expérience, ses émotions, son vécu, Kevin Powers écrit une fiction, et le twist final de l’œuvre, la mort de Murphy, à laquelle le lecteur pensait être préparé, est un coup de poing.

J’ai été vraiment percutée par ce roman. Kevin Powers nous fait ressentir la violence, la futilité de cette guerre, et l’effet dévastateur qu’elle a eu sur les soldats qui l’ont faite. Alors non ce n’est pas nouveau, récemment de plus en plus de romans, films, livres, articles, dénoncent les dérives de la guerre en Irak, et le sentiment des américains qui ont vite fini par se rendre compte de l’erreur qu’ils avaient fait. Il y a eu les films comme Platoon ou Full Metal Jacket qui ont donné (malgré eux) à la génération de Kévin Powers l’envie de s’engager et de devenir des héros. D’ailleurs, une petite mention « Dévastateur » signée de Damian Lewis (acteur de la série à succès Homeland) à été incrustée sur la quatrième de  couverture du livre… hm, bref. Mais celui-là, du fait du talent de l’auteur, de son écriture sobre mais saisissante, est un roman que je conseille à tout le monde de lire, pour ses qualités littéraires et son histoire troublante, cauchemardesque, et extrêmement touchante…

Rien que d’écrire cet article, ça me replonge dans ses mots, et je repense aux sensations qu’il m’a fait ressentir, malaise, peur, tristesse, choc, stupeur, et une terrible boule dans le ventre en le refermant et en me disant « fioute, ça c’était puissant ». Prévoyez après un peu de légèreté, des bonbons Haribo et un épisode de Community, ça requinque un peu, et puis pensez à le conseiller autour de vous, on a besoin de roman comme celui-ci.

CITRIQ

(Parce que j'écoute un petit Creedence...)



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dimanche 17 mars 2013

Le dernier loup-garou, de Glen Duncan


Certains ont des idées préconçues dès qu’on leur parle de vampires ou de loups-garous. Visiblement il n’est aujourd’hui plus possible d’écrire un roman fantastique avec comme héros l’un ou l’autre sans être estampillé Bit lit ou série Z. On a tendance à oublier qu’avant l’avènement de la saga Twilight il y a eu des romans tels Dracula ou les Lais de Marie de France, ou bien des films cultes comme Nosferatu ou Wolfman.

Effectivement il y a eu un effet de mode déclenché par le phénomène Twilight, et nos chers éditeurs ont très vite assimilé ce fait pour aujourd’hui nous torpiller de Bit Lit, la littérature mordante, où de jouasses mortels folâtrent dans les prés avec des créatures surnaturelles comme les loups-garous et les vampires. J’avais déjà écrit un article en parlant un peu (ici), si jamais vous voulez en savoir plus. Mais ce qui m’énerve un peu c’est que cette dénomination a aujourd’hui pris un sens totalement négatif. Il est un peu utilisé à tort et à travers, et clairement déconsidéré par la plupart des gens, notamment les amateurs de fantastique, qui n’y voient que du Harlequin version morsure vampirique. Sachez que je ne crache pas sur le genre parce que j’en lis occasionnellement (je vous ai déjà confessé mon addiction à La Communauté du Sud – True Blood sur ce blog, ne me forcez pas à en dire plus !), et qu’il y a du bon dans la très (TROP) nombreuse parution du genre. Mais il faut quand même différencier la Bit Lit, qui pour moi a quand même un côté romance et une légèreté assumée, et certain romans fantastiques dont les personnages sont effectivement des loups-garous et de vampires et qui ne rentrent pas dans cette catégorie.

Ma dernière lecture en date est dans ce cas. Il s’agit du Dernier loup-garou, de Glen Duncan, publié cette année dans la géniale collection Lunes d'encre des éditions Denoël. Le titre parle de lui-même, et vous indique déjà chers lecteurs qu’il y aura un homme qui se transforme à chaque pleine lune en grosse bête poilue et affamée de chair fraiche. J'en vois certaines se pamer à cette idée, repensant aux pecs de Tyler Lautner, petit minet imberbe qui a autant de poitrine que moi grace aux hormones. Franchement, expliquez-moi pourquoi un loup-garou est censé être sexy ? C'est le côté animal avec l'haleine de chien ? Les coussinets griffus ? La truffe mouillée de sang ? Ou peut-être les crocs qui déchiquètent un corps humain ? Non franchement là... je vois pas. Mais je m'égare...

Illustration de l'article de Justin Cronin dans le NY Times

L’idée de départ du roman est simple. Les chasseurs de l’OMPPO (Organisation mondiale pour la prédation des phénomènes occultes) viennent de tuer l’avant-dernier loup-garou. Jake Marlowe est donc le dernier loup-garou, et sait qu’il va mourir à sa prochaine transformation lorsque les traqueurs vont venir l’exécuter. Il devrait donc fuir, lutter, mais après deux-cents ans de pleines lunes sanglantes, de solitude et de culpabilité, la mort semble bien plus agréable, quitte à signifier l’extinction de sa race.

Le roman se déroule en deux parties narrées par Jake lui-même sous forme de mémoires. La première, qui commence par la nouvelle de la mort de Wagner, le loup allemand, est très basée sur la psychologie du loup-garou. Jake est un loup peu ordinaire. Ceux de son espèce passent leur temps à se chercher une compagne pour copuler et à traquer la chair fraiche. Après avoir été infecté, Jake a d'abord tenté de lutter contre sa condition. Il a longtemps cherché des explications, sans succès, avant de se mettre en quête de rédemption, rongé par la culpabilité. Puis, las de se torturer après chaque pleine lune, il a décidé de s'accomoder du loup en lui et de laisser ses états-d'âme au placard.
En deux-cents ans, Jake a été incapable de trouver réponses à ses questions ni solution à son problème. Il a tué, s’est laissé gouverner par les désirs de la bête, une bête que Glen Duncan a imaginée particulièrement vicieuse et débridée.
C’est l’une des particularités du roman, la bestialité du personnage, à la fois philanthrope, intellectuel et amoureux, mais aussi obsédé, violent et désabusé. Glen Duncan décrit donc les scènes de sexe et de ripailles loup-garoutesque (néologisme mon amour) de manière très crue. D’autre part, la manière d’écrire de Jake, certainement due à son éducation du XIXème siècle, est particulièrement soutenue. En cela, il est différent des autres membres de son espèce. Qu’ils soient sous forme humaine ou loups, les loups-garous restent des brutes sans cervelles, qui pensent plus avec leur organe reproducteur qu’avec leur matière grise.
Donc, la première partie est consacrée à son dernier mois avant d’accueillir la mort, et il nous raconte avec sa plume léchée une bonne partie de sa vie. Je vous parle de ces deux parties parce qu’elles ne sont pas tout à fait équilibrées pour moi, même si j’ai beaucoup aimé le roman. La seconde est la découverte d’un élément qui, comme vous l’aviez peut-être deviné, va le faire changer d’avis sur sa destinée. De quoi il s’agit ? Vous le saurez en le lisant !



Mais cette deuxième partie m’a laissé sur ma faim et un peu déçue… d’une part parce que la première partie dépeint vraiment un personnage haut en couleur, l’anti-héros que j’adore retrouver dans certains romans, le blasé cynique pétri d'humour noir, l’intellectuel grinçant et l’alcoolique notoire qui a tout vu et tout vécu. Le style relevé de Glen Duncan lui ajoute un charme d'aristocrate anglais désuet très apprécié, et sa volonté de mourir, son côté désespéré le rend assez attachant.
Dans la seconde partie, le style perd en intérêt, plus concis et actuel, du fait certainement du twist (que je peine à ne pas vous dévoiler), et l’histoire simple et crédible (dans la limite du possible me diront les moins fans de fantastique d’entre vous, héhé) prend une tournure un peu abracadabrantesque. Une certaine romance, heureusement plus proche du roman gothique que de la Bit Lit actuelle, s’insinue dans l’œuvre et met à la fois du piquant et un peu de mièvrerie dans le déroulement de l’histoire. La fin, un peu décousue et qui laisse pas mal d’interrogations, est un peu rapide… mais j’ai été rassurée en comprenant qu’il y a une suite ! Et oui, il n’est pas marqué sur le roman que c’est un premier tome, peut-être pour ne pas faire peur aux lecteurs qui refusent de lire des séries de romans, et qui n’aiment pas se retrouver dans mon état actuel, c’est-à-dire sur leur faim.

Malgré donc quelques petits défauts, Le dernier loup-garou est un roman fantastique original, noir et tourmenté, qui m’a tout de même assez captivé pour me faire lire des heures d’affilées sans interruption, chose qui ne m’était pas arrivée depuis bien longtemps ! Et c’est en général signe d’une bonne histoire…

Et le petit plus du roman, c'est que malgré leurs nombreuses différences (de style et de forme) Le dernier loup-garou et Twilight ont un point commun, leurs loups-garous portent en fait le même prénom, Jacob ! Je l'imagine comme un pied de nez à la saga pour adolescents, puisque les deux personnages n'ont rien en commun, et pour ma part je préfère le loup-garou érudit de Duncan que le bodybuildé de Meyer ;)

CITRIQ
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mercredi 6 mars 2013

La singulière tristesse du gâteau au citron - Aimee Bender


Ça fait un bout de temps que mes doigts n’ont pas effleuré le clavier. Je me laisse aller les amis. Pourtant j‘en ai des choses à raconter, mais bon, que voulez-vous, je passe trop de temps dans mes pensées et dans mes livres, ou bien à gratter le bedon du félidé.

Tenez récemment j’ai lu un livre au titre plus qu’improbable, La singulière tristesse du gâteau au citron aux éditions de l'Olivier. Non, ce n’est pas Katherine Pancol, mais je vous accorde qu’elle aurait pu être l’auteur de ce titre fantaisiste. Nous n’oublierons jamais Les yeux jaunes des crocodiles, La valse lente des tortues, mais surtout le fameux Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi (et seulement le lundi, car Katherine Pancol détient une vérité ultime et dérangeante de la vie des écureuils New-yorkais). L'auteur se nomme Aimee Bender, et ce quatrième roman génialissime est celui qui l'a fait connaître outre-Atlantique.



Mais allez plus loin que le titre, et plus loin que cette photo de gâteau au citron qui orne la couverture du roman. Ce n’est pas un gâteau qui est le héros de ce roman, bien que l’idée soit drôle... imaginez un gâteau moelleux à la pâte aérée recouvert d’un glaçage coulant, affublé de petits bras et de petites jambes, d’une petite bouche et d’une petite… mais je m’égare.

L’héroïne de ce roman est notre narratrice, Rose Edelstein, dont ce fameux gâteau au citron a changé la vie. C’était le jour de ses neuf ans, et sa mère s’était échinée à lui préparer un beau gâteau au citron, chose peu commune puisque sa mère cuisinait assez peu, et surtout pas de dessert. C’est donc une Rose enthousiaste, une enfant exubérante et sociable de neuf ans qui croqua la première part ce gâteau, pour l’avaler avec un goût de cendre. Solitude, vide, tristesse, c’est les émotions qui se bousculèrent dans son palais et qui, comprit-elle ensuite, étaient exactement le reflet de l’état d’esprit de sa mère lorsqu’elle confectionnait le gâteau. Rose découvre alors qu’elle a le don de ressentir les émotions de ceux qui l'entourent à travers ce qu'elle mange. Un don, ou plutôt une malédiction, qui va totalement bouleverser sa vie, et changer complètement son rapport au monde, à sa famille, et à elle-même.

Car le roman qui au premier abord semble un roman fantastique, avec cet espèce de pouvoir que développe la narratrice, est en fait un roman profond et touchant sur le passage de l’enfance à l’âge adulte et la construction du personnage, Rose, obligée de composer son existence avec ce « don » qui lui pourrit la vie. Chaque bouchée de chaque aliment provoque une empathie dévastatrice qui la met face à toutes sortes d’émotions qu’une enfant de neuf n’a pas encore forcément expérimentée : désir, tristesse, solitude, envie, colère, confusion, désespoir, peur... Elle qui était une petite fille sereine et ouverte au monde se retrouve exposée à trop de choses d’un seul coup et devient une jeune fille qui se renferme dans une coquille, perd sa facilité à aller vers les gens, ne s’épanouit plus et passe son temps à tenter d’assimiler et à cacher cette tare qui la rend suspecte et bizarre aux yeux des autres. C’est sa personnalité qui se modifie, lui fait envisager de vivre les choses superficiellement, de ne vivre qu’un jour à la fois, sans ambitions, sans penser au futur, juste à l’instant présent duquel elle doit se dépatouiller pour garder la tête hors de l’eau, ressentir ses propres pensées et sentiments au milieu de ceux des autres qui s’imposent à elle-même à chaque repas, que ça soit ceux préparés par la dame de cantine, sa mère, ou le fermier industriel qui gave les cochons.

Le rapport qu’elle développe à sa famille est l’un des plus importants. C’est d’abord les émotions de sa mère, femme au foyer qui s’ennuie, lasse de son mari, lasse de sa vie, que va ressentir Rose. Cette mère qui a toujours été son héroïne, une femme forte, aux multiples talents et d’une beauté singulière, mais qui est aussi une femme hyper émotionnelle qui ressent les choses de manière décuplées, et qui agresse sans cesse Rose sans le savoir. Ce père absent, lisse en surface, fuyant, qui ne sait pas être un père, et ce frère à la limite de l’autisme, mystérieux, qui semble parfois tout à fait perdu. Car Rose n’est pas la seule à avoir un don. Elle va au fur et à mesure se rendre compte que d’autres personnes de sa famille possèdent le même genre de malédiction qu’elle, et composent leur vie avec la même instabilité.

J'ai été assez choquée par un article que j'ai lu sur ce titre dans les Inrocks, où l'auteur compare avec une incroyable bêtise ce roman à Harry Potter et au Sixième sens, dévoile les trois quarts des twists du livre, et se plante complètement dans les dons attribués aux personnages. C'est là que je me demande si les journalistes de métier lisent vraiment ou survolent à la vitesse lumière et sans intérêt les romans que les éditeurs envoient gratuitement à leur attention. Alors si vous aviez lu cet article, ôtez-vous absolument cette idée stupide d'Harry Potter et de Sixième sens, qui sont tellement éloignés de cette oeuvre et desservent complètement le roman d'Aimee Bender. Ils n'entrent pas dans la même démarche littéraire et ne touchent pas du tout le même public. Ce n'est ni un livre pour enfant ni un roman fantastique, et je dis ça en tant que fan absolue d'Harry Potter et du Sixième sens.
Pour ne pas vous laisser détourner du véritable fond du roman, ces dons ne sont pas des super-pouvoirs, ce sont des capacités handicapantes, des dons qui s’inscrivent dans le quotidien, qui ne peuvent pas être exploités juste pour le plaisir, viennent avec plus d’inconvénients que d’avantages, et sont d’une telle étrangeté que les dévoiler au monde serait dangereux. De toute façon, qui les croirait ? Non, ces dons sont le moyen pour Aimee Bender de raconter aussi cette famille, cette petite fille au problème d’empathie, cette mère instable émotionnellement, ce frère sans émotions, ce père qui les évite.

La singulière tristesse du gâteau au citron n’est donc pas un roman aussi léger et sucré que le laissait penser son titre et sa couverture. Roman initiatique, quête d’identité, roman familial, avec un brin d’humour et surtout pas mal de fantaisie, conté avec la plume concise d’Aimee Bender qui en fait une réalité concrète et nous emporte dans son univers. Rose vit ce don, elle le supporte comme un fardeau qu’elle finira à un moment par accepter. C'est d'ailleurs là que se termine le roman, à cette acceptation de sa vie et de son monde hors norme, et qui ne s’est pas faite sans douleur... comme souvent l'adolescence.




J'ai eu peu de coups de cœur récemment. Je suis passée de déception en déception, et ce roman-là a été ma bouée de sauvetage dans cette marée noire de bouses littéraires. Un moment de joie dans mes lectures, la joie de lire un bon roman captivant, que je conseille à tout le monde. Et si vous allez en librairie, rattachez-vous aux coups de cœur de vos libraires comme des naufragés, car les vagues d’immondices risquent de vous déstabiliser !
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