samedi 16 février 2013

Je suis février - Shane Jones

Je suis surprise parfois de constater à quel point certaines personnes ont une imagination débordante. C'est ce qui me plait, dans un livre, l'imagination. C'est pour ça que la littérature française me touche peu. Trop d'autofiction, de nombrilisme... Je suis tombée amoureuse des auteurs de fantastique pour leurs univers. Evasion, poésie, action, magie, ceux-là m'ont fait rêver et continuent aujourd'hui encore de m'emporter. Et alors qu'on pourrait se dire qu'après tant d'années d'écriture et tant d'écrivains à épuiser le genre, il arriverait à sa fin... pas du tout ! Je suis étonnée de voir tout ce qui sort de l'esprit humain et je comprends que ça ne sera jamais fini tant qu’existeront des gens tels qu'eux, tels que Andrus Kivirähk, tels que Léo Henry, tels que Stéphane Beauverger, tels que Hari Kunzru, et plus récemment tels que Shane Jones.

J'ai toujours voulu avoir leur imagination. Et surtout leur talent d'écriture, qui diffère selon chacun, l'un a son style et l'autre a sa plume. Mais je n'ai pas été gâtée par une imagination aussi fertile que tous ces bons auteurs. On m'a juste donné de quoi les lire, et mieux (surtout pour eux) de les apprécier à leur juste valeur. J'ai bien tenté de jeter mes propres ébauches d'univers, avec peu de succès... je n'ai pas une vision assez complète et lointaine, je ne vois pas les histoires, alors je me contente de les lire et de les partager à mon échelle. J'ai même choisi le métier pour (pour combien de temps encore ?).

Et donc récemment j'ai découvert un nouvel auteur : Shane Jones. Il est jeune, beau, fringuant, américain, et porte des pulls à cols V, mais je l'aime bien tout de même. Il a un don, un style particulier, que j'ai découvert grâce à Je suis février, paru aux éditions La Baconnière, une maison d'édition Suisse que je suis heureuse de connaître, ne serait-ce que pour cette pièce maîtresse de leur catalogue déjà bien fourni.






C'est l'illustration de Ken Garduno qui m'a d'abord donné envie de le prendre en main, de le feuilleter, et d'admirer l'ouvrage, qui est vraiment un bel objet (dommage que la qualité du produit ne soit pas à la hauteur de l'idée de l'éditeur, certains coffrets que j'ai observé dans ma librairie sont un peu abîmés, plein de colle ou enfoncés...)

Puis l'histoire m'a tout de suite emballé.

Février a un effet désastreux sur les habitants et la ville. Sa nuit persistante, son froid mordant et les restrictions qu'il entraîne rendent les villageois tristes et impuissants. Mais le pire est à venir, la fin de l'hiver ne semble pas vouloir arriver, et maintenant les enfants du village disparaissent un à un. C'est la faute de Février, c'est lui qui s'acharne contre le village et réduit ses habitants à néant. S'en est trop pour le groupe des balloniers qui décident de ne plus se laisser marcher sur les pieds. Masqués de becs d'oiseaux, bien déterminés à arrêter cet hiver meurtrier, ils déclarent la guerre à Février.

Il y a plusieurs niveaux de lecture dans ce roman assez incroyable. Mais pour le lire déjà, il faut se faire à la langue particulière de Shane Jones. Il donne la voix à plusieurs personnages, le principal étant un ballonier nommé Thaddeus, père de Bianca qui a disparue une nuit de février, emportée dans son lit. Mais aussi à Bianca, à la femme de Thaddeus Selah, aux masques d'oiseaux, aux amis de Thaddeus, aux villageois qui livrent bataille, à Février lui-même, incapable d'arrêter cette guerre qu'il attise. Shane Jones partage donc la narration en petits chapitres stylisés, joue avec la typographie et les figures de style pour donner une consistance, un poids à sa prose, une forme de conte originale. Au début c'est déroutant, puis on s'y fait, et finalement cette façon d'écrire, extravagante, peut-être un peu désordonnée, décousue, fait tout le sel de l'oeuvre. 

Tout le sel, c'est peut-être exagéré. L'histoire en elle-même est extraordinaire.
Je suis février est un petit conte poétique mais totalement impitoyable. Il commence avec l'histoire de ce village empêtré dans l'hiver de Février. Plus terrible que la dépression engendrée par le froid, le manque de lumière et les effets néfastes de Février sur le vol des ballons, les enfants de la ville se font enlever toutes les semaines sans explication. Seul un groupuscule comprend qu'il y a quelqu'un au-dessus d'eux celui qui tire les ficelles et les rends si misérables, et ça ne peut être que Février. C'est à cause de lui que le vol est interdit, à cause de lui que la rivière gèle, à cause de lui que la nuit n'en finit pas, c'est donc à cause de lui que les enfants disparaissent. D'une manière ou d'une autre, il est coupable et il faut lutter contre lui. Les habitants vont donc se mettre à développer des stratégies, comme de se promener en t-shirt et robe, ne plus tenir compte du froid pour faire semblant que le soleil d'été réchauffe le village, ou bien l'invention des boîtes de lumières qu'ils entreposent à travers toute la ville pour faire croire à une lumière du jour naturelle. C'est cette invention qui est d'ailleurs à l'origine du titre original de l'oeuvre : Light boxes.

Mais rien n'y fait, Février durcit ses conditions, le froid est plus intense, la nuit plus sombre, et les enfants sont raflés plus souvent. Thaddeus se met en quête de Février, nul ne sait comment l'atteindre, qui il est, mais surtout comment il fait pour leur imposer ça.
De sa hauteur, Février combat férocement. Son combat l'épuise, et sa compagne "la fille qui sentait la fumée et le miel", ne comprend pas ce qui l'anime et pourquoi il fait tant durer cette horreur. Son univers se retourne contre lui et elle seule semble voir quel mal engendre cette guerre sur tout le monde.

Je ne vous en dirais pas plus. Il faut le lire pour démêler les éléments, vous ouvrir cet univers, ce roman hors norme sur le fond et la forme, qui est à la fois une fable d'aventure, un conte cruel, une guerre sans merci, mais aussi une oeuvre sur l'oeuvre elle-même, sur l'auteur, l'inspiration et l'écriture. C'est à la fois léger et complexe, emportant et déroutant, tordu et pourtant très logique, totalement paradoxal mais extrêmement bien construit, et véritablement génial.


Vous l'aurez compris, j'aime les livres tordus, qui ont un grain, et celui-là n'échappe pas à la règle. Il plaira aux amateurs du genre, aux amoureux du style et de l'écriture, aux aventuriers de l'improbable, et à ceux comme moi qui sont sensibles à la poésie des contes et à la beauté de l'exercice.

Une petite perle, en somme. Encore une.



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