mercredi 30 janvier 2013

Wilderness, Lance Weller


Il est toujours plus facile de parler de livres drôles ou fantastiques sur une chronique. Je fais l'idiote, je vous ensevelie de blagues vaseuses, et les "ours lubriques" sont clairement des arguments de lecture convainquants ! (Qui résiste à des ours lubriques ?)

Et il est vraiment plus difficile de vous parler de livres au sujet dur et douloureux. Parce que d'une part peu de gens osent se lancer dans un livre difficile et douloureux, ils préfèrent l'amûûûr, l'aventuûûûre et l'humûûûr (bon ok j'arrête). Pourtant les romans difficiles, qui traitent de sujets ardus et douloureux sont souvent les meilleurs chefs-d'oeuvre.
Par exemple, j'ai cherché en vain pendant trois jours comment introduire ma lecture de Wilderness de Lance Weller aux éditions Gallmeister dans une chronique. Je faisais toujours la même entrée en matière, titillant votre système lacrymal avec de belles envolées lyriques sur les flocons et la froidure de l'hiver, les thés chauds et les félidés aux doux coussinets, ou bien l'entrée tapageuse où vous pouviez m'imaginer affublée d'un nez rouge à faire des prouts d'aisselles en me gaussant grassement. J'ai rarement autant effacé et réécris mon texte, me disant "diantre, Guixxx, on dirait Elie Semoun, le niveau baisse, quelle déception". C'est tout simplement que l'inspiration ne vient pas à tout moment. Car vous croyez peut-être, lecteurs, que le sens de la formule est inné pour une Guixxx. Que nenni ! La Guixx a essayé de nombreuses fois d'écrire carrément des ROMANS, buttant sur un style plus que moyen, qu'il a fallu peaufiner, et qui reste aujourd'hui approximatif, parfois lourdingue, mais quand même assez cool. (Allez quoi, je me lance des fleurs sinon je vais me mettre à perdre confiance en moi et j'arrêterais totalement ce blog et vous serez triste et vous pleurerez et il y aura des accidents voyageurs sur la RATP à cause de moi et les gens regarderont leur montre en disant "il aurait pu choisir un autre jour quand même" parce qu'ils seront en retard au boulot... ou pas, heureusement.)



Bref, Wilderness, c'est un livre délicat. C'est un sujet fort qui m'a touché bien plus que je ne l'aurai pensé et m'a laissé pas mal de traces.
Il se déroule entre la Guerre de Sécession et le début du XXème siècle. C'est l'histoire d'Abel Truman, vieil homme mutilé, hanté par son passé de soldat dans l'armée sudiste. Il vit reclus au bord de l'océan, avec pour seule compagnie son vieux chien fatigué, ses cauchemars et ses regrets. Il a vécu la bataille de la Wilderness en 1864, une véritable boucherie qui a fauché ses quelques amis et la plupart de sa garnison, la seule famille qui lui restait encore après une vie déjà bien marquée par les drames. Alors, lorsque deux voyageurs lui enlèvent son chien (ils organisent des combats de chiens à travers la région) et le laissent pour mort dans un coin, l'homme que l'on pensait brisé se relève, et part à sa recherche, qu'importent les conséquences.

Wilderness, c'est le reflet de la violence inouïe qui agitait les Etats-Unis à cette époque (et qui est révélatrice de ce qu'elle est aujourd'hui). Le récit alterne entre 1864 et 1899. En 1864, on revit la bataille de la Wilderness aux côtés d'un jeune Abel Truman, traumatisé par la perte d'un enfant et la folie d'une femme, et qui, comme pas mal de soldats, s'est retrouvé engagé dans l'armée non pas par conviction mais par défaut. Ces hommes, parfois encore des enfants, engagés pour l'argent ou parce qu'ils n'avaient pas le choix, deviennent ses plus proches amis. La raison d'être de son armée, le refus de l'abolition de l'esclavage et ce racisme ambiant, devient sa façon de penser, puisqu'il se laisse aller à la pensée unique, se fond dans la masse. Puis survient la guerre, fauchant tout sur son passage, l'estropiant, le blessant presque mortellement, et marquant définitivement sa vie.
En 1899, Abel est un vieil homme solitaire, remâchant un passé douloureux, ne voulant aucune attache, ne comptant sur rien d'autre que sur lui-même. On le sait malade, on le pense brisé, mais il est encore bien vivant, en quête de rédemption, et avec une volonté de vivre dont lui-même n'a pas conscience.

Lance Weller nous raconte ça en alternant des moments de poésie et de contemplations propres aux grands espaces américains, et une violence incroyable, celle des hommes de cette époque, aussi rugueux que l'environnement dans lequel ils évoluent et sauvage que le paysage des Etats-Unis. Mais surtout prêts à tout pour se sortir de leur condition, marqués par la naissance et le développement de leur pays dans la violence et la haine. Abel lui-même est un exemple de cette ambiguïté américaine, à la fois généreux, honnête et bon, il peut se montrer parfois extrêmement fermé d'esprit, blessant et brutal. Il n'a en soi rien contre les noirs et les indiens qui ne lui ont jamais rien fait de mal. Au contraire, il est ami avec plusieurs d'entre eux, et il leur doit sa survie, mais il ne sait pas contenir les préjugés qu'on lui a mis dans le crâne avant l’abolition de l'esclavage et la victoire d'Abraham Lincoln. On s'attache donc à lui, cet homme ballotté par l'histoire, malmené par la vie, ce jeune homme courageux et désespéré, ce vieil homme malade qui tient malgré tout à la vie... et on le déteste aussi. On ne comprend pas comment cet homme (nordiste de surcroît) a pu se laisser embrigader sans rien dire dans l'armée sudiste, se laisser aller à croire en leurs convictions, et Lance Weller appuie sur cette ambiguïté en larguant comme des bombes les petites phrases assassines qu'Abel ne peut s'empêcher de dire, le regrettant ensuite... quand le mal est déjà fait.



Bien sûr ce sujet est toujours d'actualité, la différence et la peur de l'autre sont encore aujourd'hui facteurs de guerres qui gangrènent le monde, et en tant que Miss France, je lutterai contre la paix dans le monde. (...Hmm, l'aspect bateau de ma phrase m'a conduite à une dérive de blonditude aiguë. Il n'empêche : votez pour moi!)
Bon je ne suis clairement une pro des U.S.A.  Je n'en connais que ce que j'en lis, ce que je vois, au cinéma, à la télé, dans les journaux. J'ai mon propre avis de Frenchie dessus et mes sentiments sont aussi ambiguës, influencés par les préjugés véhiculés par ma propre culture européenne. Mais comme tout le monde (soyons honnêtes) je suis fascinée par ce pays et leur histoire. La Guerre de Sécession, comme bien d'autres guerres à travers l'histoire, a eu son "utilité" avec l'abolition de l'esclavage, mais a eu des effets désastreux sur la population américaine, sur les vétérans qui en ont réchappé, sur les familles décimées, et à laissé place à bien d'autres problèmes toujours aussi nauséabonds... Et je ne peux pas m'empêcher de remarquer cette contradiction ancrée dans la culture américaine, qui scinde ce pays et le soude à la fois et qui me captive, cette contradiction capitale d'un pays jeune, crée par des émigrés de plusieurs origines, qui se dit "terre d'accueil" et "nouveau monde", et qui assume et renie à la fois les étrangers qui le compose. C'est-ti quand même pas fou ça ?

Il y a quelques jours, nous avons regardés Gangs of New York en famille, les deux humains au chaud sous la couette et le félin en tas ronflant sur la moquette. L'histoire se passe dans les années 1840/1850, et la problématique est la même, le rejet des premiers "américains" pour les étrangers qui débarquent en ville, les irlandais ou les chinois, et pour les noirs qui sont la raison du conflit sanglant qui agite le pays et envoie tous les hommes crever sur le front. Le sang coule à flots, la haine imprègne chaque dialogue et la crasse illumine chaque image. J'adore ce film. Il me montre définitivement que les américains ont un don pour raconter des histoires, aussi mortifiantes qu'elles soient, et me passionner ! Et je peux dire que Wilderness, grâce à la façon dont Lance Weller conte la guerre, la souffrance, la douleur sous toutes ses formes, et surtout la mort, m'a totalement ébranlé.

Il faut savoir que je suis une vraie fillette. Dès que quelqu'un pleure dans un film, je me met à renifler en espérant faire le moins de bruit possible et je force mes yeux a rester grands ouverts en me disant "chiale pas tu vas te rendre ridicule, chiale pas!". Bien-sûr je me mets toujours à chialer, nettoie subrepticement mes yeux de la pulpe du doigt l'air très concentrée, genre "personne n'a rien vu". Mais je pleure très facilement... pour la mort d'un animal, une rupture douloureuse, je suis une glande lacrymal vivante. Mais PAS pour les livres. J'ai dû pleurer une fois dans ma vie pour un livre... et encore. Wilderness a réussit l'exploit de m'arracher de véritables larmes. Ces moments là, où vous lisez un texte qui vous bouleverse, tellement puissant que votre ventre se noue et le souffle vous manque... c'est exactement ce que j'ai ressenti. Wilderness est un roman dur, d'une beauté cruelle, dont la réalité désagréable vous égratigne, vous laisse une cicatrice, comme pour vous rappeler son existence.

Bref, si vous n'avez pas peur d'une lecture rude, tantôt douce, tantôt amère, que vous aimez l'histoire, être éprouvé, être touché par un roman, et désirez lire un écrivain de qualité... eh bien Wilderness est pour vous. Mon argumentaire n'était pas facile, le mot "violence" était même plutôt redondant, alors pour vous convaincre, je vais vous dire qu'il y a des ours lubriques dedans. Vous m'croyez pas ? Chiche.
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mardi 15 janvier 2013

L'homme qui savait la langue des serpents, de Andrus Kivirähk



Ayé, nos premiers flocons de neige touchent le sol crasseux des rues de Paris. Je suis rentrée à pied de ma séance de cinéma sous un ciel digne des meilleurs séquences du 7ème art, protégée par mon parapluie vert, pensant à la soirée que j'allais passer sous mon plaid tout doux tout chaud, un verre de vin sur la table basse (il faut bien terminer les bouteilles...) et le clavier de l'autre. Le moment idéal pour enfin écrire une chronique, vous faire part de mes dernières lectures.

Elles ne sont pas nombreuses... le déménagement, les fêtes, le déballage des cartons, tout ça fait que je n'ai pas eu le temps encore de me pencher sur toutes les lectures que je désirais finir pour cette moitié du mois de janvier.

Mais j'ai tout de même lu celui qui me tenait le plus à coeur, celui qui attisait ma convoitise dans la pile de services de presse, celui qui piquait ma curiosité du fait de sa couverture extraordinaire et de sa traduction originale de l'estonien, celui qui est donc mon premier roman de l'année et un démarrage en beauté ! Celui qui s'appelle : L'homme qui savait la langue des serpents.




Vous savez, il y a des éditeurs qui font de leurs livres pratiquement des oeuvres d'art. Jaquette au graphisme léché, papier au grammage parfait, maquette idéale, de vrais objets de collection. Cet éditeur, Attila, fait partie de ceux qui font de chaque livre une perle que l'on a envie d'observer sous tous les angles, de toucher, puis de lire avec avidité. L'homme qui parlait la langue des serpents, de Andrus Kivirähk, en est un exemple parfait. Cette salamandre ailée à la pupille coquine m'a fait de l'oeil pendent des semaines avant que je puisse l'entreprendre ! Et mes amis je n'ai pas regretté la lecture de cet ouvrage.

Que de rafraîchissement, que de dépaysement !

Mais parlons un peu de ce livre, de quoi parle-t-il, qui est-il, d'où vient-il (formidable robot, des temps nouveaux !... hm). L'homme qui parlait la langue des serpents a été traduit de l'estonien par Jean-Pierre Minaudier, agrégé d'Histoire, auteur d'une Histoire de l'Estonie, qui est tombé amoureux de ce texte à sa première lecture dans sa langue originale. Il a heureusement trouvé les éditions Attila pour le publier en France.

Il a donc traduit cette histoire fabuleuse, l'histoire de Leemet, notre narrateur, dernier de son peuple, le peuple des estoniens des bois. Avant, ses ancêtres se battaient avec férocité contre les envahisseurs allemands qui accostaient sur les rives de l'Estonie. Sifflant la langue des serpents, ils appelaient la grande salamandre ailée, laquelle menait en déroute les Hommes de fer, et la paix revenait sur les bois.
Avant, tout le monde connaissait la langue des serpents. Nul besoin de labourer pour se nourrir, nul besoin de chasser pour se mettre de la viande sous la dent, car il suffisait de la maîtriser et tout était a portée de main. Il suffisait de siffler un mot pour que le gibier se livre de lui-même à l'homme, d'en siffler un autre pour les louves fournissent leur lait. Les serpents, ces créatures intelligentes et somptueuses, étaient leurs frères et leurs amis, et les femmes tombaient amoureuses des plantigrades, ces gros ours mal léchés qui leur faisaient la cour à coup de pots de miels et de bouquets de fleurs.
C'était avant. Avant que les Hommes de fer ne séduisent les hommes du bois avec leurs modernité. "Faucher" des "champs de blé", manger du "pain", vivre dans un "village" et se pâmer devant les "chevaliers" est devenu le dernier cri venu des peuplades étrangères "bien plus évoluées et à la mode" que la sauvagerie des bois. Leemet fait donc partie des derniers à rester dans la forêt, à apprendre la langue des serpents, et il se souvient de son enfance où il rêvait de retrouver la salamandre ailée qu'ils n'arrivent plus à réveiller, et qui serait bien la seule à pouvoir les sauver du déclin.

Quelle lecture jouissive mes amis !
Bon, vous connaissez mes goûts avec le temps. Mettez-moi des salamandres ailées, des plantigrades lubriques et de personnages illuminés et j'en soupire d'aise. L'homme qui savait la langue des serpents est tout de même plus profond et particulier que ça.

J'ai bien sûr adoré ce côté fantastique, inspiré de la mythologie estonienne, des contes et du folklore local, et de l'histoire même du pays. Car L'homme qui savait la langue des serpents est certainement un roman qui se rapproche du conte. Comme bon nombre de contes, il a l'air à la fois extraordinairement enfantin et d'une noirceur incroyable. Pendant la lecture, j'ai seulement pensé que j'adorais l'originalité de l'imaginaire de l'auteur. Son écriture, la voix de Leemet et sa vision du monde, à la fois naïve et désabusée. Ses dialogues savoureux à la mord-moi-le-noeud, ses personnages fêlés du bulbe tantôt attachants ou détestables, ses situations cocasses m'ont réjouie ! Le tout porté par un humour excellent, qui rend les situations les plus odieuses moins terribles.
Car il y a cette fin à laquelle Leemet nous prépare, ce déclin inéluctable ..  Et c'est aussi cette facilité avec laquelle l'auteur se joue des sentiments des personnages et du lecteur, capable de nous faire passer du rire à la déconvenue, entremêlant tendresse, liesse et tempêtes d'agressivité, qui m'a laissée sous le choc... et complètement charmée.

Puis j'ai lu la postface du traducteur intitulée Un pamphlet sous la fable. Personnellement, je connais très mal l'Estonie. J'ai appris à placer ce pays sur une carte à l'âge de douze ans, je dis "ahhhh oui c'est vrai" quand on me donne le nom de la capitale (Tallinn) parce qu'il fait partie de ces destinations exotiques vues sur Airfrance ou certaines compagnies Lowcost, mais l'histoire de ce pays et de son peuple, comme pour vous, m'est totalement inconnue (sauf peut-être pour ceux qui ont en eu un aperçu avec le livre Purge de Sofi Oksanen que je n'ai pas encore lu...).
Je ne savais pas, par exemple, qu'ils ont été sous le joug allemand très longtemps. En fait, depuis 1200, où les templiers sont arrivés sur leurs beaux bateaux, avec leurs chevaliers et leurs moines combattants, et ont instauré le servage et converti la population païenne au christianisme. C'est à cette époque, je pense bien, que se passe notre histoire. Mais l'Estonie n'a eu son indépendance que très récemment, avant elle a été successivement envahie par les allemands et les russes, et a bien failli perdre son identité.
Et sous ce roman aux allures de fable se cache, comme l'indique la postface, un pamphlet. Verni d'un humour génial, très bien retranscrit en français, le texte est à mourir de rire, mais il suffit de gratter un brin pour prendre conscience du pessimisme ambiant et de la critique assez sévère de la société qui imprègne l'histoire. Une critique du passé, qui a presque fait perdre aux estoniens leur héritage, mais aussi d'aujourd'hui.
On y voit un questionnement sur l'identité des pays soumis à l'occidentalisation et la présence de la culture anglophone. Kiviräkh ne jette pas tant la pierre aux uns qu'aux autres. La nouvelle culture a ses avantages et ses inconvénients  certains attraits indéniables. L'ancienne à aussi ses pièges, ses défauts, mais aussi ses bienfaits que l'on a tendance à oublier et délaisser. Dans le roman, Leemet trouve stupide que les hommes oublient la langue des serpents, tellement utile, pour aller se tuer à la tâche pour d'autres gens, alors qu'ils pourraient profiter de la forêt et de son opulence. D'un autre, il est attiré par tous les outils, les armes, les beaux habits, et ce vin qui plait tant...

Ces réflexions sont aussi d'actualité en France. Nous faisons d'ailleurs partie de ces pays, prompts à se jeter sur les dernières innovations en date de nos voisins, à prendre le meilleur et à laisser le moins bon, et à brandir notre passé et notre culture comme ça nous arrange, quand ça nous arrange. M'enfin... parmi les tonnes de romans anglophones qui vont sortir ce mois-ci et envahir nos tables (et ça ne me déplaît pas tant que ça puisque j'adore les écrivains anglophones!), il y aura aussi Andrus Kivirähk, auteur estonien culte dans son pays, et son roman L'homme qui savait la langue des serpents.

Alors si vous aimez vous aussi les salamandres volantes, les ours libidineux, les vieillards excentriques, les guerriers sanguinaires, les serpents plein de sagesse et le vert profond des forêts estoniennes, vous irez peut-être l'acheter, et vous me direz ce que vous avez pensé de cette lecture singulière. Pour ma part, j'aimerai avoir la langue assez souple pour converser avec les vipères royales et pouvoir traire des louves et les chevaucher jusqu'à l'orée des bois. C'est bien plus cool que de gagner un smic.



Au moins j'ai un chat qui aime les livres, c'est déjà un peu original.

CITRIQ
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samedi 5 janvier 2013

Noyeux Joël et Bonne année !


Oui, je vous ai lâché un bout de temps. Mais il faut dire que ces derniers mois ont été agités ! Le boulot très fatiguant, la vie privée très mouvementée, et les lectures ballotées au gré de ces tempêtes quotidiennes.
Et toi, internaute, lecteur, qui attend un mot de moi, te rongeant les sangs, sur le point d'appeler le 911 (oui, parce qu'on est dans un film comme aux Etats-Unis là) et de leur demander d'aller voir à l'appartement de Guixxx si elle n'a pas été dévorée par son chat, depuis le temps.


Je suis en vie, et le félin aussi. Il se porte même comme un charme. Notre dernière aventure, une expédition reliant Montreuil au centre de Paris, lui a secoué les puces et maintenant il se retourne sur la housse du BZ comme un petit tas (oui il est gros.) bienheureux.

Le plus amusant a été pour lui la mise en cartons de toutes me affaires. Spécialement les livres. A l'inverse mon amoureux - un homme formidable - m'a maudite plusieurs fois en portant les cartons de livres. Quelle idée de sortir avec une libraire. Oui, la culture ça pèse ! (j'essayerai de me souvenir de ça quand je prendrais des kilos avec le temps, c'est peut-être toutes ces lectures emmagasinées...)

Le plus amusant pour moi a été d'en finir avec tout ça ! Et je commence à peine à en voir le bout. Parce que si ça n'avait été qu'un déménagement qui m'avait mis hors circuit, ça aurait été très simple. Mais s'occuper de trouver un appartement, de visiter un appartement, et de déménager dans un appartement entre le mois d'octobre et le jour de l'an, c'est presque suicidaire ! Surtout quand ça concerne Paris.

Car les amis, il faut que je vous parle de cette période de l'année pour un libraire. C'est LA période de l'année. Celle ou tu n'es pas sensé prendre de jours de congés parce que :

 - de un il y a la rentrée littéraire de septembre qui te tombe dessus
 
- de deux il y a l'arrivée dès le début du mois d'octobre des livres de Noël (oui, Crocolou aime Noël on va bien-sûr le mettre en pile devant la caisse pour Halloween, c'est très vendeur, et on en a absolument besoin à CE MOMENT LA !) et tu te dois d'ouvrir ces cartons qui, souvent, sont plein de gros livres de photo ou d'art bien lourds et te pètent le dos
 
- de trois tu dois continuer malgré tout de lire et de conseiller tes clients, ainsi que de recevoir tes représentants (ce qui donne la migraine)

- de quatre les envois s'arrêtent au début du mois de décembre mais la fréquentation triple, et tu n'as même plus le temps de chercher ta bouteille d'eau des yeux tellement tu passes ton temps à virevolter d'un client à l'autre quand tu n'es pas coincé aux paquets cadeaux à emballer un satané coffret Mojito qui a la forme la plus stupide qu'il soit.

Je pense avoir été claire. Mais arrêtons d'exagérer ! Ca se gère très bien si en même temps tu n'attrapes pas une angine, qui entraine une infection urinaire, qui s'enchaine avec une tendinite, et que tes collègues ne se mettent pas au moins une fois en arrêt maladie parce qu'ils ont chopé ton angine, une infection urinaire, une gastro ou une grippe. Et que tes patrons ne prennent pas de vacances. Bref, du tout cuit quoi !

Mais pendant ce temps, tu te dois de lire, sur ton temps libre bien-sûr, entre midi et deux, dans le métro, le soir au lit, pour pouvoir conseiller ton client et assurer à celui-ci que oui tu as bien lu la moitié des livres de la table... sauf celui sur lequel il te pose des questions. (Quelle incompétence)

Donc j'ai quand même trouvé le temps de lire. Bon, je n'ai pas eu le temps d'écrire. Pourtant j'en avais très envie ! J'ai lu deux trois choses très bien, des romans que j'ai partagé à ma clientèle pour les fêtes, puisque j'ai du faire une séléction et écrire des paragraphes sur chacun. Je n'ai donc pas totalement laissé tomber la plume ! Je la gardais en poche pour aujourd'hui ! J'espérais entre temps que les mayas s'étaient trompés (à ce moment là je lisais Ubik que je n'avais - honte à moi - encore jamais lu, et c'était juste improbable qu'une apocalypse de rien m'empêche de le terminer, nondidiou !)

Bon mais là je vous vois trépigner ! Vous aimeriez plutôt que je vous parle de ces fameux livres de ma sélection  Mon babillage vous empêche d'aller aux toilettes, parce que vous voulez arriver jusqu'au bout de cet article et savoir le fin mot de l'histoire. ET moi je ne fais que dégoiser sur les chats, les cartons, les infections urinaires et les mayas. Quel ennui !
Bon bon, me voilà. Prenez donc le temps de vous mettre à l'aise, décapsulez vous une bière, un Coca cherry ou une Badoit pendant que je vous fait un petit récapitulatif, et on en parle plus !

Alors, j'ai donc profité de ces temps si peu remplis pour lire quelques livres de poches dont deux ont largement mérité mon appréciation.

Le premier est édité par Gallmeister, cette petite maison d'édition spécialisée dans la littérature américaine des grands espaces. C'est un roman de Mark Spragg intitulé Une vie inachevée. J'ai su en terminant la lecture qu'il avait été porté à l'écran avec Robert Redford courant 2000, mais je n'ai pas vu le film. Je crois qu'en France il est passé plutôt inaperçu ! Le livre quant à lui est une petite perle. c'est l'histoire d'Einar, vieillard solitaire et légèrement aigri, retiré dans sa ferme du Wyoming. C'est aussi l'histoire de Griff et de sa mère qui a un goût très peu sûr pour les hommes. C'est avec deux valises, un oeil au beurre noir, et la main de sa fille dans la sienne qu'elle quitte leur caravane. C'est comme ça que Griff va se retrouver un matin dans le Wyoming, dans la ferme d'Einar qui, apprend-elle, est en fait le grand-père qu'elle n'a jamais connu, toujours cru mort, et que sa mère a évité durant dix années. C'est une rencontre entre un vieil homme et sa petite fille, les retrouvailles d'un père et de sa belle fille, et de la reconstruction petit à petit de ces êtres endommagés par la vie. C'est bien moins dramatique que le portrait que j'en fais (je me relis et je sens déjà les larmes monte aux yeux des plus sensibles d'entre vous!), les personnages sont vraiment attachants, Griff tout spécialement... dix à peine et le bon sens (et les c*******) qu'il manque à la plupart des adultes !

Le second, c'est mon préféré. Il s'appelle Le vin de longue vie, et a été écrit en 1931 par un écrivain roumain du nom de Cocea. C'est la maison d'édition Cambourakis (toujours à l'affut des chefs d'oeuvre négligés du passé) qui l'ont publié cette fin d'année en livre de poche. La longévité du vieux Maître Manole, c'est la question qui taraude tous les habitants de la ville dans laquelle débarque notre jeune narrateur tout juste nommé magistrat. On lui a dépeint un portrait abominable de ce personnage. A 90 ans, le boyard Manole en fait 40 de moins. On parle de sorcellerie, de vierges sacrifiées et de moeurs débridées ! Aussi ne tient-il pas à rencontrer cet honteux personnage. Jusqu'au jour où il croise son chemin, et découvre un vieillard solide, à l'oeil pétillant, l'esprit vivace et le verbe chantant. Ils partagent le même amour des livres, la même curiosité du monde ! Ce qui déplaît fortement au reste des gentilshommes du village, jaloux de leur amitié, et mauvais comme des teignes...

Le vin de longue vie, c'est la plus belle littérature qu'il m'ait été donné de lire cette année. Une langue d'une grande beauté, une plume légère, déliée, si rafraîchissante  et je ne parle que de la très bonne traduction ! Que doit donner le texte dans son roumain d'origine, ça doit être fabuleux ! Un petit texte sur l'hédonisme, piquant et revigorant, un auteur classique et culte que je suis contente d'avoir découvert. Et je me fais toujours la réflexion que la langue d'aujourd'hui ne vaut vraiment plus celle d'hier... même si je trouve certains romans français et traductions parus récemment extraordinairement bien écrits, je n'en reviens toujours pas de la lecture des romans classiques, écrits avec une langue tellement plus subtile et dansante qu'aujourd'hui !

Mais j'ai justement lu un troisième très bon livre et c'est écrit par un français. Un ami à moi m'en avais parlé cet été en me conseillant fortement sa lecture. Il s'agit de La nuit tombée, d'Antoine Choplin, chez la petite maison d'édition La Fosse aux ours. Celui-là est moins facile que les autres, puisqu'il parle d'un évènement assez dramatique. En 1988, deux ans après Tchernobyl, Gouri décide de retourner à Pripiat, sa ville d'origine qu'il a du quitter après l'explosion et qui se situe dans "la zone". Parti de Kiev en moto, il s'arrête d'abord chez ses anciens amis, ceux qui sont restés aux abords de la zone, qui ont refusé de quitter leur région et en payent pour certains aujourd'hui le prix fort. La beauté de ce livre, c'est qu'Antoine Choplin évite les écueils du mélo. On entend plutôt éclater les rires, siffler les violons et les bouteilles de vodka que l'on débouche. L'écriture d'Antoine Choplin est particulière, alterne entre prose et poésie, et nous fait avancer dans une sorte de songe nostalgique. D'habitude je n'aime pas les exercices de style, mais la simplicité du sien, combiné à la force poétique de ses dialogues, de ses images, et de son personnage qui est véritablement un poète, c'est juste sublime. On oublie à la fois l'atrocité, et on nous la remet en mémoire, avec l'idée qu'il n'y a pas que la catastrophe et les morts, mais les survivants, et la vie encore autour et à l'intérieur de cette zone.

Voilà pour mes trois lectures favorites de cette fin d'année ! Enfin je me suis fait plaisir en relisant du Asimov, Philip K. Dick et en découvrant la série des Elric de Moorcock, parce qu'à un moment un libraire a aussi besoin de penser d'abord à lui et de lire les livres qui végètent dans sa propre bibliothèque depuis des lustres parce qu'il veut absolument les lire mais n'en a plus le temps !

Ahhhh, chanceux, je vous envie de pouvoir choisir à votre aise vos lectures, classiques, contemporains, tous genres confondus.. quand on est libraire on a le choix entre les nouveautés mais ça devient aussi vite une contrainte quand sur la masse des lectures il n'y en a finalement que très peu qui vous plaisent vraiment !

Je suis en ce moment en train de lire L'homme qui savait la langue des serpents de Andrus Kivirähk, un roman traduit de l'estonien aux éditions Attila, et je suis sous le chaaaaarme, j'en fais ma prochaine chronique. En attendant mes yeux se ferment et le félidé ronfle à côté de moi comme un vieillard asmathique, je crois que je vais aller trouver ma couette et mon oreiller moelleux.

Mes hommages, chers lecteurs...

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