lundi 18 novembre 2013

Le phénomène Stephen King


Il faut bien que je parle du phénomène qui agite Paris depuis une semaine, qui déclenche l'hystérie de la presse et des fans de toute l'Europe, le master de la littérature d'horreur et du fantastique vient faire son Tour dans la capitale française, et ce pour la première fois depuis 40 ans d'existence littéraire ! J'ai nommé Stephen King, bien sûr.


Pour tout vous dire, j'ai eu la formidable opportunité d'être invitée au Grand Rex pour la conférence qui lui a été consacrée, en ma qualité de libraire bien entendu. J'ai donc eu droit après le boulot - moi et 40 autres personnes - à un petit cocktail privé avec l'auteur, arrosé de vin et de petits fours frais, pendant lequel j'ai eu l'occasion de faire ma groupie. Sauf que je ne suis pas une groupie. Déjà je ne suis plus groupie de rien depuis que j'ai dépassé l'adolescence (quand je vois un auteur/acteur/chanteur connu dans la rue j'ai tendance à faire comme si j'avais une crotte de chien collé aux basques lorsqu'il passe à côté de moi, histoire d'éviter tout eye contact, et je déteste faire me faire dédicacer un livre, je préfère l'offrir), mais surtout je ne suis pas la plus grande fan de Stephen King. je n'en ai lu que trois. Le quatrième est à peine en cours de lecture, il s'agit du fameux Docteur Sleep paru au début du mois et qui prolonge l'histoire du fameux et génial Shining.



Je garde un souvenir très net de mon frère lisant Stephen King pendant son adolescence. C'est un fait qui m'a marqué, et je ne sais pas pourquoi j'ai attendu si longtemps avant de lire mon premier Stephen King, La ligne verte, quand j'étais en DUT, à 19 ans.

Peut-être si, comme certains de mes confrères libraires, j'avais lu Carrie à l'âge de 9 ans, ou Ça à l'âge de 14 ans, peut-être aurais-je pu lui dire comme certains l'ont fait samedi soir dernier, "vous m'avez foutu la trouille de ma vie pendant mon adolescence" ou bien "à cause de vous j'ai peur des clowns".
Mais je n'ai pas pu. Déjà parce que La ligne verte ne m'a pas foutu une trouille bleue, il fait partie de ses romans non-horrifiques, bien que certaines situations soient assez horribles - on ne peut pas dire que le couloir de la mort ne fasse pas peur du tout, mais c'est plutôt un roman qui m'a troublé et fait chialer comme une madeleine (...Mister Jingle!), et que j'ai adoré pour son mélange de réalisme (les prisons américaines dans les années 30) et de fantastique (le pouvoir de John Caffey).

Puis en début d'année j'ai finit par lire le 22/11/63, l'ouvrage de Stephen King qui parle de l'assassinat de Kennedy. Dedans, son héros se sert d'une brèche dans le temps pour retourner en 1958 et prévoit d'empêcher l'assassinat du président pour changer à jamais la face des Etats-Unis. Seul le côté voyage dans le temps impose le roman dans la veine fantastique, mais c'est aussi un prétexte pour nous raconter la vie quotidienne aux Etats-Unis à la fin des années 50 et décrypter toute une époque.

Puis, j'ai entendu parler de Docteur Sleep, et je me suis dit qu'il était temps de rattraper le temps perdu, alors pendant mes vacances dernières je me suis plongée dans Shining, dans la folie de Jack Torrence et la magie du petit Danny.
Autant vous dire que j'ai adoré ma lecture, mais que je n'ai ressenti la peur. j'ai eu peur d'avoir peur, la nuance est là, mais finalement, moi qui suis terrorisée par les films d'horreur et qui garde un souvenir angoissant du film de Kubrick vu épisodiquement quand j'étais petite, je n'ai pas été effrayée plus que ça par le roman. J'ai ressenti un brin d'angoisse à certains moments (lorsque les buissons taillés l'attaque ou lorsque Jack, enragé, poursuit sa femme) mais je n'ai pas eu cette peur qui semble avoir marqué plusieurs générations de lecteurs. Ce qui m'a le plus marqué c'est ce scénario de dingue imaginé par Stephen King, cette folie qui s'empare du personnage au fur et à mesure du roman, et cette famille qui sombre dans l'horreur en quelques semaines à peine.
Bien-sûr, Shining a été évoqué durant la conférence au Rex. Pendant cette conférence, j'ai été sous le charme de cet auteur, simple, souriant, plein d'esprit et d'humour, d'une grande modestie, et je me suis dit que j'avais raté quelque chose en attendant autant, même si je ne regrette pas de me plonger aujourd'hui dans ses romans. (Je préfère ne parler que de lui et pas franchement des questions posées par Augustin Trapenard - ou plutôt Traquenard - totalement à côté de la plaque pendant toute la soirée, ni de l'intervention en règle générale nullissime des gens du public - dédicace au thésard puant de Stephen King qui s'est fait son auto-promo pendant la soirée avec un culot effroyable)
Je me sentais néanmoins moins légitime sur notre balcon VIP que ces centaines de personnes qui avaient acheté leurs billets dès le premier jour et qui suaient de peur et d'excitation sur les micros que leur passaient les hôtesses du Rex pour qu'ils puissent poser leurs questions de fan incontestés. Moins légitime aussi que mes confrères libraires qui me disaient "je le lis depuis mes douze ans". Mais j'étais très heureuse de pouvoir participer à cet événement, et surtout très heureuse de pouvoir l'entendre parler, cet homme très charismatique, ce showman, ce conteur né.



De plus, même si je dois dire que j'ai adoré ses romans, je dois bien admettre que c'est un fabuleux conteur d'histoire mais que son style n'est pas le plus inoubliable du monde. Mais qu'importe, ce qu'on lui demande c'est des histoires, du frisson, de l'horreur, du fantastique, de l'émotion, et même si toute son oeuvre ne semble pas être égale, il possède un indéniable talent, et il est enfin heureux que la France lui ait accordé une place aussi grande au Rex samedi soir, après ces 40 années d'enchantement littéraire.

Mais tout le monde ne semble pas penser de la même façon, car même si la France semble avoir anoblit celui qu'elle considérait comme un auteur de romans de gare depuis la sortie de 22/11/63, même si elle lui a accordé une importante place dans l'actualité de la semaine dernière et a fait les choux gras de sa venue en France, il reste un auteur sous-estimé et méprisé par certains.
Dimanche matin, je travaillais dans ma librairie actuelle, et il se trouve qu'une cliente régulière du magasin s'est permis d'aller voir mes collègues en caisse pour se plaindre de notre vitrine consacrée à l'auteur. Il semble que ma librairie actuelle (qui possède de nombreuses vitrines, il n'y avait donc pas que Stephen King d'exposé) a habitué les clients à une autre envergure littéraire, et que cette vitrine écorne l'image de la boutique et horripile la clientèle qui en a par-dessus la tête du battage qu'on fait autour de ce "Stephen King". Il ne mérite pas, donc, qu'on lui consacre une vitrine, et il serait de meilleur ton d'améliorer notre sélection.
Je n'étais pas là lors de cette plainte, et c'était peut-être mieux ainsi, parce que c'est le genre de discours élitiste et coincé du derrière qui me tape sur les nerfs et me fait exploser. C'est un discours honteux, méprisable et déplacé. Qui sont ces gens pour estimer ce qui est légitime comme littérature, qui sont ces gens pour juger ? 

Je vous ai déjà fait part de mon ouverture pour la littérature grand public, et un auteur grand public ne veut pas forcément dire un mauvais auteur. Un auteur qui fait rêver autant de monde en 40 ans, comme l'a fait Stephen King, qui a déclenché des vocations d'écrivains comme Maxime Chattam, et qui fait lire des millions de lecteurs ne devrait pas être décrié ainsi. Je sais que nous-même parfois, en tant que professionnels, sommes assez sévères avec certains auteurs, je pense à Marc Levy ou Guillaume Musso qui s'en prennent plein la poire chaque année. Il n'empêche que nous offrons la possibilité à nos lecteurs de venir les chercher chez nous, nous les mettons en avant sur notre table car nous savons qu'ils possèdent un lectorat fidèle, qu'ils font lire des gens, et qu'un romancier qui insuffle l'envie de lecture à quelqu'un n'est jamais bon à jeter. Bien-sûr il faut s'adapter à la clientèle de son quartier, mais je suis contre cet élitisme environnant qui gangrène les intellectuels parisiens, et au vu des ventes actuelles de nos livres de Stephen King, je pense qu'une majorité de mes clients approuve mes propos.

Rendons-donc hommage à Stephen King, un conteur, un amuseur, à qui l'on doit tout de même une oeuvre conséquente qui laissera toujours une empreinte indélébile dans le monde de la littérature.

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7 commentaires:

  1. A propos des "discours élitistes et coincés du derrière" : il n'y a pas qu'en librairie qu'on est confronté à ce genre de conception ultra primaire, que nous servent parfois des professionnels du livre.

    Dans la bibliothèque où je travaille, je me rappelle avoir suscité un véritable tollé lorsque j'ai osé suggérer qu'on pourrait acheter le Trône de fer. La conclusion dédaigneuse de cette discussion me résonne encore dans les oreilles : "Mais voyons, tout ne se vaut pas, Nicolas..."

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    1. C'est incroyable ces préjugés, ces gens qui considèrent qu'il y a une seule littérature légitime, ça me débecte.

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  2. Je pense que c'est pluS le genre (SF/Fantasy/Horreur) qui a une mauvaise image, plus que les auteurs.

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    1. Pas franchement, ma vitrine consacrée à Philip K. Dick, Asimov et Bradbury n'avait pas déclenché cette polémique. La cliente en question a bien dit qu'avec "le battage médiatique qu'il y avait autour de lui on n'avait pas besoin d'en rajouter". C'était dirigé contre l'auteur.

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  3. Kucbrick ?
    Je suis mitigé pour ce qui est des auteurs à succès: par un système de vase communicant, plus on a du succès plus on a des retombées médiatiques. Mettre en avant un auteur qui se vend très bien tout seul, c'est aussi conforter des éditeurs qui préfèrent investir beaucoup en com' sur leurs gros vendeurs plutôt que de publier avec cet argent des auteurs plus confidentiels. Il y a une différence entre s'intéresser à toutes les littératures et offrir encore plus d'espace aux grands vendeurs qui squattent déjà les têtes de gondole des supermarchés normaux et culturels.
    À part ça, j'aime plutôt bien le travail de Stephen King :-)

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    1. Oui Kuckbrick, on appelle ça une coquille, et je vais la corriger, merci.

      Donc on ne devrait jamais mettre en avant les auteurs qui ont déjà un plan médiatique important ? Je suis d'accord sur le fait qu'il faut soutenir les auteurs et éditeurs plus confidentiels, qui n'ont pas forcément un plan médiatique aussi important que Stephen King. Par contre je n'accepterai jamais que l'on me reproche de mettre en avant ce que j'aime, que ce soit un auteur d'une maison d'édition indépendante et confidentielle ou un gars issu d'une grosse maison qui a déjà vendu des milliers d'exemplaires. Et je n'accepte pas l'élitisme. J'aime ça, pouvoir mettre Docteur Sleep sur table à côté du dernier titre des Moutons électriques, que ça plaise ou non aux gens, et le mettre en vitrine ne m'empêchera pas de défendre les autres et de leur consacrer des vitrines à eux aussi (il faut savoir que ma librairie actuelle possède 9 vitrines, y a de quoi faire).
      Et si mettre King en vitrine peut faire rentrer un badaud dans la boutique et lui faire découvrir d'autres auteurs confidentiels, c'est encore mieux ! Et oui, certaines grosses maisons n'hésitent pas à investir pas mal d'argent dans de la grosse com, mais le bénéfice qu'ils en font leur permet aussi d'éditer de nouveaux auteurs ou de continuer à en publier d,autres qui ont des succès plus mitigés. Car même si j'adore les petites maisons d'éditions de qualités, elles ont parfois du mal à perdurer sans le soutien d'une vache à lait. Si le succès de King peut me permettre de lire chez Albin Michel un Swamplandia au moins une fois par an, je suis contente qu'il leur apporte de la tune.

      A part ça si t'aime bien Stephen King, essaye donc son fils, Joe Hill, son dernier roman est vraiment top.

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  4. Désolé de ne pas avoir répondu plus vite - oublié de m'abonner ?
    Je comprends parfaitement ton point de vue - pourquoi ne pas défendre ce que l'on aime même si ça se vend des brouettes ? Mais je comprends aussi la fatigue d'éventuels amateurs qui ont l'impression que ce qu'ils aiment est phagocyté. Et si le prochain King ne te plaît pas, est-ce que tu en feras quand même une vitrine "parce que c'est King quand même" ?
    Quoiqu'il en soit, bon courage pour ta recherche d'un local et tes projets personnels.

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