jeudi 4 avril 2013

Six photos noircies, de Jonathan Wable



Vous ai-je dit que j’ai tenté d’être écrivain durant ma tendre adolescence ? J’ai commencé un nombre incroyable de cahiers, rempli des centaines et des centaines de pages Word, n’atteignant jamais plus de trente pages avant de me rendre compte de la mauvaise qualité de mes œuvres.

Je rêvais d’inventer mon monde, une histoire, une mythologie, et je voulais inventer la lecture parfaite, celle qui aurait combiné le bonheur que me procurait les livres de tant d’auteurs et les romans fantasmé dans mon imagination. Malheureusement elle est trop limitée… ma plus grande expérience aura été mon travail à quatre mains avec Vincent D. Notre roman peut tout de même se targuer d’avoir atteint les 350 pages, mais il n’était pas fini et nous n’avions plus la force de le continuer.  Cinq ans après, on a failli être frappé de cécité à la lecture de tant de fautes d’orthographe, d’une grammaire bancale et… hmmm… d’une intrigue défaillante.


Je suis donc admiratrice de ces auteurs qui réussissent à pondre une merveille comme premier roman. Peut-être aussi n’ont-ils pas souvent 16 ans… m’enfin c’est quand même prodigieux de sortir une telle matière de son esprit, de la modeler et d’en faire un chef d’œuvre.

C’est pour ça que je suis admirative devant Jonathan Wable, et ce pour trois choses : la première c’est qu’il a déjà la classe rien qu’avec son nom, Jonathan Wable, ça sonne bien, ça s’exporte, ça rebondit, et on se dit « tiens, un anglish », mais que tchi ! Il est franchouillard, comme vous et moi, il a juste un nom classe. La seconde c’est qu’il a 27 ou 28 ans, encore un jeune homme avec toutes ses dents, et il nous sort un premier roman digne d’un grand maître. La troisième, c’est qu’il l’a écrit seul mais avec la complicité de sa professeure et amie Hélène Delprat, dont les tableaux ont été source d’inspiration. Et après tout ça, il nous met sous les yeux un petit roman de grande envergure. Chapeau.


Bon, qu’est-ce que c’est ? Je vous entends trépigner, taper du pied tellement vous n’en pouvez plus ! J’y viens.

C‘est encore une découverte des éditions Attila, qui ont déjà capté mon attention par trois fois avec Les jardins statuaires de Jacques Abeille, Les ficelles du pantin de Yak Rivais et L’homme qui savait la langue des serpents de Andrus Kivirähk. Leurs maquettes impeccables et leurs ouvrages fantaisistes… je n’y résiste pas. C’est pour ça que je me suis plongée avidement dans Six photos noircies de Jonathan Wable…



On y suit les pérégrinations de Valente Pacciatore et Tirenzio Perrochiosa, deux scientifiques fascinés par les aspects les plus obscurs et les plus étranges de la nature. Ils voguent d’un pays à l’autre, écoutant les rumeurs et les faites divers, meurtres, kidnappings, apparitions, traquant l’extraordinaire, humain ou animal. Et lorsque survient l’invraisemblable, Valente prend six photos avec son appareil, seulement et toujours six.

Wable immerge son roman dans la seconde moitié du XIXème siècle, une époque favorable à l’étrange et l’inexplicable, où les mythes et légendes avaient encore beaucoup d’emprise sur l’homme alors que les sciences se développaient considérablement. De même, Valente et Tirenzio sont témoins de phénomènes qu’ils n’essayent ni d’empêcher ni d’expliquer, ils se contentent de les chercher, d’observer et de noter ou photographier leurs trouvailles avec une avidité toute scientifique. Jonathan Wable nous fait passer de l’un à l’autre au fil des chapitres. Il imagine vingt tableaux où le surnaturel, la superstition et l’horreur se mêlent habilement. Il plante un décor nimbé d’une brume de mystère, instille une angoisse sournoise au coin de chaque page et  fait monter la tension avant de dévoiler la chute de manière crue et sans émotion, inattendue, glaçante. 
Cette fois-ci les amis, pas de gentille salamandre volante mais des écureuils munis de faux sanglantes, des singes kidnappeurs d’enfants, des êtres mi-humain mi-bêtes, des vers géants mangeurs d’estomacs, des tueurs de sang-froid, une belle brochette de créatures et de monstres cauchemardesques décrits avec la plume ciselée de Jonathan Wable. C’est une valse de portraits noirs et brutaux, qui font échos à nos peurs ancestrales, aux mythes anciens qui balayent toutes les civilisations, dans lesquels on sent l’influence d’une littérature anglaise gothique, l’imaginaire de Poe, Shelley ou Stoker planent au-dessus de l’œuvre, qui reste unique en son genre, par le fond et la forme, une création noire et sublime issue des tréfonds du cerveau de Jonathan Wable, et avec l’aide non négligeable des tableaux d’Hélène Delprat. La couverture est l’une de ses œuvres, et la jaquette du livre se déplie pour dévoiler l’entièreté du tableau, où un petit écureuil se promène avec une faux…

Je suis bluffée par le style, la conception du roman, l’imagination déployée, le langage utilisé, pointu, raffiné, maîtrisé, un langage et une écriture difficile à trouver dans le paysage littéraire français actuel, et étonnant de la part d’un jeune homme de moins de trente ans. Mais Jonathan Wable a passé cinq ans sur ce roman, à le travailler et à peaufiner pour en faire ce bijoux sans imperfections ou presque qu’il est actuellement.
Je le conseille aux amoureux de l’imaginaire, de la langue, à ceux qui veulent se donner des frissons, avoir le souffle coupé. On peut le lire à son rythme, butiner d’un tableau à l’autre, les relire encore et encore, pour en saisir toute la puissance et la portée.

D’ailleurs je vais prendre mon exemplaire et aller à la rencontre qu’organise la librairie Charybde dans le 12ème arrondissement de Paris avec Jonathan Wable pour fêter la sortie de Six photos noircies de ce pas. Alors je vous laisse, je vais faire ma pique assiette en essayant d’en savoir plus sur l’imaginaire noir et envoûtant de cet auteur...


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