jeudi 25 avril 2013

Les Proies, de Thomas Cullinan


De temps à autre je tombe amoureuse d’un éditeur. Ils sont nombreux, les éditeurs, sur nos tables. Oserai-je dire beaucoup trop ? Bon en tout cas il est souvent dur de faire son choix parmi toutes les nouveautés qui paraissent, mais certains se démarquent des autres. Une couverture aguicheuse, un titre intriguant, un résumé alléchant, et puis on se lance.
C’est encore mieux quand on se rend compte que l’éditeur vient du Sud-Ouest (ouais bon ça c’est mon côté chauvin, je l’assume…) et qu’il s’appelle Passage du Nord Ouest ! Je suis passée à côté d’eux un bon moment (j’ai longtemps bossé dans des librairies qui ne travaillaient pas forcément avec eux, pas le lectorat ou pas la place… allez savoir, on trouve toujours du lectorat et de la place pour les bons romans pourtant !), et puis ils me sont tombés dessus avec Les exploits d'Engelbrecht (ça pèse lourd un nain champion de boxe surréaliste) avant de me ferrer avec Les Proies, de Thomas Cullinan.

Ma culture de vieux films cultes laissant à désirer (comme ma culture de romans classiques… que voulez-vous, un jour je prendrais le temps de combler ces lacunes) je n’ai pas vu l’adaptation de Don Siegel avec Clint Eastwood, mais maintenant que j’ai dévoré le livre, je vais me pencher sur le sujet.
Donc pour ceux qui l’ont vu, sachez que ce film est tiré d’un roman américain de Thomas Cullinan datant des années 60, et que les éditions Passage du Nord Ouest nous font le plaisir d’éditer pour le lectorat français.

J’ai d’abord été attirée par la période : la Guerre de Sécession, la bataille de la Wilderness. J’avais lu peu de temps auparavant Wilderness de Lance Weller, et je me disais que je verrais les choses sous un autre aspect. Effectivement, ces deux romans n’ont, sinon leur localisation, rien en commun.
Si Wilderness était un roman violent et bouleversant sur la guerre et le traumatisme du vétéran, Les Proies est à la fois une comédie et un roman noir, et encore, ces qualificatifs ne définissent pas assez bien l’œuvre, tout à fait originale.



Pour vous conter l’histoire, il s’agit d’Amelia, jeune étudiante du pensionnat Farnsworth, qui recueille dans les bois le caporal John McBurney, durement blessé à la jambe et aux portes de la mort. L’arrivée d’un jeune homme au milieu d’une association de jeunes (et moins jeunes) femmes de la bonne société américaine n’ayant pas eu de compagnie masculine depuis des années va forcément créer des remous dans la tranquillité des lieux. Remis sur pied, le jeune soldat Yankee va essayer de tirer parti de la situation en se mettant dans la poche chacune de ses hôtesses, usant de sa grande gueule et de ses dons de séducteur pour obtenir tout ce qu’il veut. De leur côté, chacune des femmes présentes va se laisser entraîner, avec plus ou moins de naïveté, dans le jeu dangereux de McBurney. Et lorsqu’elles vont percer ses manigances à jour, McBurney va devoir composer avec la rage froide des demoiselles du pensionnat, et y perdre bien plus que de raison.

L’une des particularités du roman que je me dois de pointer, c’est sa narration, qui rythme le roman et lui donne un aspect original, puisqu’il n’y a pas un seul narrateur, mais huit, les huit femmes du pensionnat. Chacune raconte à sa manière, avec son vocabulaire et sa perception des choses, les événements survenus entre les murs de l’école durant la présence du caporal McBurney.
L'ouverture se fait avec Amelia, certainement l’une des élèves les plus atypiques de l’école, adolescente de treize ans fascinée par la nature et les êtres vivants (si ce n’est que les animaux et les insectes l’intéressent plus que les humains), qui couve John McBurney avec l’instinct de la mère poule. McBurney, qu’elle a ramené au pensionnat, est un peu sa trouvaille, son sujet d’expérience, au même titre que peut l’être la tortue serpentine qu’elle cache dans la boîte à bijoux de sa camarade de chambre, Marie.
Marie, elle, a dix ans, et malgré le fait qu’elle soit la benjamine du groupe, c’est certainement la plus cynique et la plus sarcastique des femmes de Farnworth. Pas encore sujette à l'attraction physique des adultes concernant la gente masculine, Marie voit plutôt en McBurney une occasion de distraction, un compagnon de catholicisme (non négligeable parmi ce bouquet de païens protestants) et cerne tout de suite sa nature de bonimenteur et son potentiel dangereux. Malgré tout, elle reste une petite fille de dix ans encline aux caprices des enfants… ce qui a le don d’énerver Emily, l’une des aînées des étudiantes, fille d’un général sudiste, qui jette un œil militaire sur chaque événement qui surgit dans la vie de Farnworth. Physiquement peu pourvue par la nature, elle consacre alors son temps à l’ordre et la discipline, la clé pour devenir une véritable Lady du sud, et gérer plus tard un domaine comme il se doit, et voit d’un mauvais œil l’arrivée d’un soldat ennemi au sein d’un bastion de l’armée sudiste.
L’inverse d’Alicia, pensionnaire la plus pauvre qui compte sur la miséricorde des deux sœurs Farnworth pour rester au sein de l’école. Sa mère, connue pour ses mœurs délurées et son goût des hommes aux portefeuilles bien garnis, l’a laissé derrière elle au début de la guerre, promettant aux institutrices de leur envoyer des sommes faramineuses pour payer son éducation… en vain. Comme sa mère, Alicia tire son épingle du jeu grâce à ses formes bien placées et sa chevelure blonde et soyeuse qui semble ne pas déplaire au joyeux John McBurney. Lequel apprécie aussi beaucoup la beauté sombre et mystérieuse d’Edwina, dernière élève de l’école, aussi mauvaise qu’une teigne, mais qui paye ses études rubis sur l’ongle. De nature méfiante, l’appréciation de McBurney pour sa personne va malgré tout fendre sa coquille protectrice et la révéler sous de nouveaux jours. Ces demoiselles sont sous la houlette de Harriet et Martha Farnworth, deux sœurs aussi différentes l’une de l’autre que l’armée nordiste diffère de l’armée sudiste. L’une est naïve, tête en l’air, pétrie de compassion et portée sur la bouteille, lorsque l’autre est sévère, sèche et à cheval sur la discipline. Elles forment un duo improbable, se chamaillant sans cesse, vieilles filles sensées enseigner la maturité à leurs élèves,  mais incapables de mettre de l’ordre dans leur vie. Heureusement elles sont soignées par les attentions de Mattie, l’esclave noire qui les connait depuis leur plus tendre enfance, et qui jette sur ce trublion de McBurney l’œil le plus perspicace du groupe…



Car au premier abord, c’est bien lui, jeune irlandais séducteur à la langue bien pendue, qui semble être le prédateur. Il s’insinue dans le lit d’Alicia, courtise Edwina, se fait l’ami d’Amelia, le camarade d’Emily, le pèlerin de Marie, l’âme sœur d’Harriet, et le chevalier servant de Martha, mentant à tout va et intriguant dans l’ombre pour se faire couvrir d’attention et de compassion. Une cliente m’a dit « bah, j’ai pas trop envie d’un roman où les femmes se font malmener »… mais très vite, les rôles s’inversent. McBurney a méjugé de ses adversaires. De loup il devient agneau, et même si son statut de mâle dominant le rend dangereux, menaçant aux yeux des pensionnaires, qui finissent par ressentir sa présence comme une ombre, un intrus dont elles n’arriveront pas à se débarrasser et qui les oppresse, on va vite se rendre compte que cet impression de faiblesse des femmes est en fait totalement feinte. Elles sont loin d’être stupides et sans ressources. Les unes et les autres sont plus retors et plus perverses qu’elles n’en ont l’air. A une époque où les femmes sont encore jugées inférieurs, plus faibles, que les hommes, celles-ci vont prendre une revanche incroyable sur la gente masculine. McBurney va malgré lui mettre un coup de pied dans ce nid de vipères et s’en mordre allègrement les doigts.

Tous les personnages du roman, autant Mcburney que les femmes qui l’entourent, ont une face obscure. Le sentiment du lecteur face aux narratrices alterne de la compréhension, l’approbation, au véritable malaise. Chacune va tenter de rationaliser les erreurs commises et les horreurs perpétrés, se dédouaner d’une manière ou d’une autre, en faire retomber la faute sur une camarade ou sur McBurney lui-même, et quand la sentence finale va tomber, on se demande encore si elle était vraiment justifiée, quelle était la véritable justice, et à quel moment les choses sont allées trop loin.

Thomas Cullinan use de ce procédé de témoignages qui s’entremêlent pour tisser le canevas du destin de McBurney. On comprend dès le départ que le dénouement ne sera pas heureux, mais on ne sait de quelle manière le couperet va tomber. La façon de narrer l’histoire des femmes du pensionnat donne pourtant tout au long du roman un aspect comique, qui finit plutôt tragiquement ! Thomas Cullinan se serait apparemment inspiré d’une comédie grecque d’Eschyle pour écrire ce roman, et on en sent certainement les ressorts, ne manquent que les chœurs pour coller au genre, bien que les passages où les personnages chantent chansons paillardes et patriotiques aux veillées pourrait fort s’y apparenter…



Que vous dire, à part que je m’en suis délectée. C’est un roman à plusieurs facettes, difficiles à cerner, que l’on referme en ayant pris beaucoup de plaisir à le lire mais avec un goût malsain dans la bouche. C’est ces romans-là, ambigus, que l’on ne sait pas par quel bout prendre pour les expliquer, qui sont certainement les plus intéressants. Je pourrais le relire et y trouver encore  d’autres subtilités que je n’ai pas repéré, et j’y prendrai à nouveau énormément de plaisir. Alors je vous le conseiller, c’est une expérience peu commune, révélatrice d’une époque, l’époque sombre et douloureuse de la Guerre de Sécession, qui a endurcie autant la population restée en retrait que les soldats poussés dans les tumultes de la guerre, mais aussi des forces qui peuvent animer l’Homme lorsqu’il est soumis à certaines situations, dans certaines conditions ; McBurney n’imaginait pas mourir (d’ailleurs, il en fait part à l’un des personnage à un moment donné, persuadé d’une certaine immortalité, illusion de la jeunesse), mais aurait dû laisser sa peau sur un champ de bataille. Et en échappant à la guerre, il va tomber dans les filets d’ennemis tout aussi redoutables, et pourtant dépourvus de mousquets. Va alors commencer une guerre psychologique, soutenue de mensonges et de quiproquos, et dans ce chaos, on se demande qui sont "les proies". Eh oui… le danger est partout !

Donc, merci les éditions Passage du Nord-Ouest, et à votre traductrice Morgane Saysana pour son superbe travail, vous avez fait une heureuse et je vais m’efforcer de transmettre ce bonheur autour de moi. La dernière parution, Atomik Aztex, est à côté de mon lit, il va bientôt passer à la casserole ! Ce sera par contre après avoir terminé mon roman de cape et d’épée de Pierre Pevel et mon voyage dans l’Estonie de Sofi Oksanen. Bientôt, bientôt…

CITRIQ
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2 commentaires:

  1. S' il existe heureusement et encore des éditeurs pour surprendre, c'est parce que vivent de plus en plus de lecteurs intrépides hors des sentiers battus. Merci à vous.
    Pierre - PNO

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