lundi 18 novembre 2013

Le phénomène Stephen King


Il faut bien que je parle du phénomène qui agite Paris depuis une semaine, qui déclenche l'hystérie de la presse et des fans de toute l'Europe, le master de la littérature d'horreur et du fantastique vient faire son Tour dans la capitale française, et ce pour la première fois depuis 40 ans d'existence littéraire ! J'ai nommé Stephen King, bien sûr.


Pour tout vous dire, j'ai eu la formidable opportunité d'être invitée au Grand Rex pour la conférence qui lui a été consacrée, en ma qualité de libraire bien entendu. J'ai donc eu droit après le boulot - moi et 40 autres personnes - à un petit cocktail privé avec l'auteur, arrosé de vin et de petits fours frais, pendant lequel j'ai eu l'occasion de faire ma groupie. Sauf que je ne suis pas une groupie. Déjà je ne suis plus groupie de rien depuis que j'ai dépassé l'adolescence (quand je vois un auteur/acteur/chanteur connu dans la rue j'ai tendance à faire comme si j'avais une crotte de chien collé aux basques lorsqu'il passe à côté de moi, histoire d'éviter tout eye contact, et je déteste faire me faire dédicacer un livre, je préfère l'offrir), mais surtout je ne suis pas la plus grande fan de Stephen King. je n'en ai lu que trois. Le quatrième est à peine en cours de lecture, il s'agit du fameux Docteur Sleep paru au début du mois et qui prolonge l'histoire du fameux et génial Shining.



Je garde un souvenir très net de mon frère lisant Stephen King pendant son adolescence. C'est un fait qui m'a marqué, et je ne sais pas pourquoi j'ai attendu si longtemps avant de lire mon premier Stephen King, La ligne verte, quand j'étais en DUT, à 19 ans.

Peut-être si, comme certains de mes confrères libraires, j'avais lu Carrie à l'âge de 9 ans, ou Ça à l'âge de 14 ans, peut-être aurais-je pu lui dire comme certains l'ont fait samedi soir dernier, "vous m'avez foutu la trouille de ma vie pendant mon adolescence" ou bien "à cause de vous j'ai peur des clowns".
Mais je n'ai pas pu. Déjà parce que La ligne verte ne m'a pas foutu une trouille bleue, il fait partie de ses romans non-horrifiques, bien que certaines situations soient assez horribles - on ne peut pas dire que le couloir de la mort ne fasse pas peur du tout, mais c'est plutôt un roman qui m'a troublé et fait chialer comme une madeleine (...Mister Jingle!), et que j'ai adoré pour son mélange de réalisme (les prisons américaines dans les années 30) et de fantastique (le pouvoir de John Caffey).

Puis en début d'année j'ai finit par lire le 22/11/63, l'ouvrage de Stephen King qui parle de l'assassinat de Kennedy. Dedans, son héros se sert d'une brèche dans le temps pour retourner en 1958 et prévoit d'empêcher l'assassinat du président pour changer à jamais la face des Etats-Unis. Seul le côté voyage dans le temps impose le roman dans la veine fantastique, mais c'est aussi un prétexte pour nous raconter la vie quotidienne aux Etats-Unis à la fin des années 50 et décrypter toute une époque.

Puis, j'ai entendu parler de Docteur Sleep, et je me suis dit qu'il était temps de rattraper le temps perdu, alors pendant mes vacances dernières je me suis plongée dans Shining, dans la folie de Jack Torrence et la magie du petit Danny.
Autant vous dire que j'ai adoré ma lecture, mais que je n'ai ressenti la peur. j'ai eu peur d'avoir peur, la nuance est là, mais finalement, moi qui suis terrorisée par les films d'horreur et qui garde un souvenir angoissant du film de Kubrick vu épisodiquement quand j'étais petite, je n'ai pas été effrayée plus que ça par le roman. J'ai ressenti un brin d'angoisse à certains moments (lorsque les buissons taillés l'attaque ou lorsque Jack, enragé, poursuit sa femme) mais je n'ai pas eu cette peur qui semble avoir marqué plusieurs générations de lecteurs. Ce qui m'a le plus marqué c'est ce scénario de dingue imaginé par Stephen King, cette folie qui s'empare du personnage au fur et à mesure du roman, et cette famille qui sombre dans l'horreur en quelques semaines à peine.
Bien-sûr, Shining a été évoqué durant la conférence au Rex. Pendant cette conférence, j'ai été sous le charme de cet auteur, simple, souriant, plein d'esprit et d'humour, d'une grande modestie, et je me suis dit que j'avais raté quelque chose en attendant autant, même si je ne regrette pas de me plonger aujourd'hui dans ses romans. (Je préfère ne parler que de lui et pas franchement des questions posées par Augustin Trapenard - ou plutôt Traquenard - totalement à côté de la plaque pendant toute la soirée, ni de l'intervention en règle générale nullissime des gens du public - dédicace au thésard puant de Stephen King qui s'est fait son auto-promo pendant la soirée avec un culot effroyable)
Je me sentais néanmoins moins légitime sur notre balcon VIP que ces centaines de personnes qui avaient acheté leurs billets dès le premier jour et qui suaient de peur et d'excitation sur les micros que leur passaient les hôtesses du Rex pour qu'ils puissent poser leurs questions de fan incontestés. Moins légitime aussi que mes confrères libraires qui me disaient "je le lis depuis mes douze ans". Mais j'étais très heureuse de pouvoir participer à cet événement, et surtout très heureuse de pouvoir l'entendre parler, cet homme très charismatique, ce showman, ce conteur né.



De plus, même si je dois dire que j'ai adoré ses romans, je dois bien admettre que c'est un fabuleux conteur d'histoire mais que son style n'est pas le plus inoubliable du monde. Mais qu'importe, ce qu'on lui demande c'est des histoires, du frisson, de l'horreur, du fantastique, de l'émotion, et même si toute son oeuvre ne semble pas être égale, il possède un indéniable talent, et il est enfin heureux que la France lui ait accordé une place aussi grande au Rex samedi soir, après ces 40 années d'enchantement littéraire.

Mais tout le monde ne semble pas penser de la même façon, car même si la France semble avoir anoblit celui qu'elle considérait comme un auteur de romans de gare depuis la sortie de 22/11/63, même si elle lui a accordé une importante place dans l'actualité de la semaine dernière et a fait les choux gras de sa venue en France, il reste un auteur sous-estimé et méprisé par certains.
Dimanche matin, je travaillais dans ma librairie actuelle, et il se trouve qu'une cliente régulière du magasin s'est permis d'aller voir mes collègues en caisse pour se plaindre de notre vitrine consacrée à l'auteur. Il semble que ma librairie actuelle (qui possède de nombreuses vitrines, il n'y avait donc pas que Stephen King d'exposé) a habitué les clients à une autre envergure littéraire, et que cette vitrine écorne l'image de la boutique et horripile la clientèle qui en a par-dessus la tête du battage qu'on fait autour de ce "Stephen King". Il ne mérite pas, donc, qu'on lui consacre une vitrine, et il serait de meilleur ton d'améliorer notre sélection.
Je n'étais pas là lors de cette plainte, et c'était peut-être mieux ainsi, parce que c'est le genre de discours élitiste et coincé du derrière qui me tape sur les nerfs et me fait exploser. C'est un discours honteux, méprisable et déplacé. Qui sont ces gens pour estimer ce qui est légitime comme littérature, qui sont ces gens pour juger ? 

Je vous ai déjà fait part de mon ouverture pour la littérature grand public, et un auteur grand public ne veut pas forcément dire un mauvais auteur. Un auteur qui fait rêver autant de monde en 40 ans, comme l'a fait Stephen King, qui a déclenché des vocations d'écrivains comme Maxime Chattam, et qui fait lire des millions de lecteurs ne devrait pas être décrié ainsi. Je sais que nous-même parfois, en tant que professionnels, sommes assez sévères avec certains auteurs, je pense à Marc Levy ou Guillaume Musso qui s'en prennent plein la poire chaque année. Il n'empêche que nous offrons la possibilité à nos lecteurs de venir les chercher chez nous, nous les mettons en avant sur notre table car nous savons qu'ils possèdent un lectorat fidèle, qu'ils font lire des gens, et qu'un romancier qui insuffle l'envie de lecture à quelqu'un n'est jamais bon à jeter. Bien-sûr il faut s'adapter à la clientèle de son quartier, mais je suis contre cet élitisme environnant qui gangrène les intellectuels parisiens, et au vu des ventes actuelles de nos livres de Stephen King, je pense qu'une majorité de mes clients approuve mes propos.

Rendons-donc hommage à Stephen King, un conteur, un amuseur, à qui l'on doit tout de même une oeuvre conséquente qui laissera toujours une empreinte indélébile dans le monde de la littérature.

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lundi 11 novembre 2013

Le livre et l'épée T.1 - La Voie de la Colère, d'Antoine Rouaud

Je me rends compte en vieillissant (du haut de mes 25 balais…) que je me tourne de plus en plus vers des genres littéraires plus variés. Mais je n’oublie pas pour autant celui qui m’a donné l’amour de la lecture lors de ma pré-puberté (à l'époque de ma chevelure de Guenièvre, de mes nattes de hippie et de mes pantalons qui traînaient au sol), la Fantasy.

J’étais effectivement une grande fan de Fantasy, je dévorais les Robin Hobb, j’avalais les Raymond E. Feist, je boulottais les David Gemmell, Tad Williams, Guy Gavriel Kay, David Eddings et autres grosses pointures du genre. Mais récemment, j’ai du mal à trouver chaussure à mon pied en matière de Fantasy. J’ai écumé pas mal d’océans littéraires, et souvent mes nouvelles lectures dans ce genre précis me semblent trop banales, sans grande évolution. Bien-sûr surgissent des romans géniaux, des textes originaux qui bouleversent mon monde et s’inscrivent dans le Top of the Pop Guixxxéen, mais ce sont des événements isolés, rares, qui arrivent en général une fois tous les 18 mois (je fais une moyenne, comme ça, au pif, mais moi et les chiffres vous savez, si mon plan financier pouvait parler il vous dirait à quel point je le maltraite en ce moment, lui et moi on s’y arrache les cheveux.), mais citons-les tout de même, Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski, ou Le nom du vent de Patrick Rothfuss, sans oublier Kushiel de Jacqueline Carey.

Donc maintenant c’est avec quelque appréhension que je me penche sur la lecture d’un roman de Fantasy, et il m’arrive régulièrement de le finir avec difficulté, comme ce fut le cas pour Les lames du Cardinal de Pierre Pevel, ou carrément de le refermer dès la cinquantième page, mes plates excuses à Joe Abercrombie pour le discutable Servir Froid.
C’est pourquoi je m’étonne moi-même en vous disant que j’ai vraiment apprécié la lecture du premier volume de la trilogie Le Livre et l'Epée, La Voie de la Colère, d’Antoine Rouaud, paru en octobre aux éditions Bragelonne.

J’avais des doutes, je dois le dire, vu que mes dernières lectures chez Bragelonne en Fantasy ne m’ont pas emballé des masses. Donc voir arriver ce jeune auteur français, de Nantes s’il vous plait, m’intriguait. De plus, Bragelonne m'alléchait en agitant sous mon nez sa sortie simultanée dans une dizaine de pays (il a été traduit avant sa parution en français) et en vantant ses qualités à grand renfort de communication.



Le roman commence en l’an 10 après la République. Dun est un vieillard ivrogne et bravache qui passe son temps à ressasser son passé de soldat au sein de feu l’Empire. Personne ne se souvient vraiment de lui... et pourtant une certaine Viola, jeune femme sortie de nulle part, vient l’interroger sur son passé de chevalier, et lui demande où est cachée l’épée de l'ancien Empereur, que le vieux soldat se vante d'avoir emporté dans sa fuite après le coup d'état et l'assassinat de celui-ci dix ans plus tôt. Dun lui conte alors son histoire, en commençant par l’événement majeur de l’effondrement de l’Empire : la guerre des Salines. Il était autrefois un chevalier au service de l’Empereur, un parvenu rustre et bruyant pour certains, un fin stratège et un grand guerrier pour d’autres. Sa présence au sein de la cour de l’Empire ne faisait pas l’unanimité, mais grâce à ses qualités et à sa loyauté, il était devenu l’un des chevaliers les plus influents et les plus puissants auprès de l’Empereur lui-même. C’est pourquoi celui-ci l'envoya dans la région des Salines, pour mater la révolte qui grondait depuis plusieurs semaines, avant qu’une guerre n’éclate. Trop tard, malheureusement, les dissidents avaient déjà engagé leurs forces dans une violente insurrection, et Dun-Cadal fut laissé pour mort au fond des marais humides. C'était sans compter l'intervention d'un étrange gamin mutique (Grenouille), qui le recueillit aux portes de la mort, soigna ses blessures et l’aida à rejoindre l’Empire en échange d’un léger service : faire de lui le plus grand chevalier que L’Empire ait jamais connu.

Bon, moi quand j’ai lu le résumé, en tant que lectrice habituée de Fantasy, je me suis dit « mouais, bateau ». Et c’est vrai que c’est un peu bateau comme intrigue. La guerre, les complots, le chevalier héroïque, le disciple, en fait tous les bons ingrédients sont réunis pour faire un bon mais classique roman de Fantasy. Car oui, il est bon, j’ai tout de suite été embarquée dans l’histoire de Dun-Cadal, dans ses souvenirs de la guerre, sa relation avec son jeune apprenti, Grenouille, son amertume et ses regrets de vieil homme, désormais oublié par tous alors qu’il fut l’un des meilleurs chevaliers du pays. En fait le mot qui définit parfaitement la Voie de la Colère, c’est « efficacité ». Le roman est efficace, immersif, happe tout de suite son lecteur dans ce nouvel univers et cette histoire bourrées de dialogues et d'action musclée. Il faut dire que l'auteur lui-même a été abreuvé durant sa jeunesse de Fantasy et en a visiblement tiré plusieurs leçons. Antoine Rouaud manie assez bien les ficelles du genre pour poser son intrigue et titiller la curiosité du lecteur. Durant la première moitié du roman, il s’agit de savoir comment l’Empire est-il tombé, où se cache cette fameuse épée, que veut donc en faire cette jeune femme, Viola,  et surtout qu’est-il arrivé à son jeune disciple, qu’est-il arrivé à Grenouille ?

La seconde partie répond à la plupart de ces questions, mais la manière dont Antoine Rouaud amène ces réponses apporte une nouveauté puisque l’on change de personnage phare, ce n’est plus Dun qui mène la danse, quelqu’un d’autre se charge de combler les trous et de démystifier toute l’affaire. Je dirais que la seconde partie est un peu en-dessous de la première, moins captivante, mais j’ai tout de même terminé le roman en me disant « hmmm pff grrr gnnneuh, j’ai envie de savoir la suite, maintenant ! », encore un peu et je tapais du pied en serrant les poings, mais n’exagérons pas. La fin est un peu tirée par les cheveux et laisse un peu sceptique, mais les mystères qu’apportent les dernières pages donnent tout de même envie de continuer l’aventure et de se jeter sur le suivant.

Car le roman de Rouaud comporte pas mal de défauts, des défauts qui ne gâchent pas la lecture mais que je trouve dommage. Tout d’abord une trop grande banalité dans les personnages, à part Dun qui comporte une dimension psychologique un peu plus profonde et qui contente mon amour des personnages misérables et ambigus, les autres personnages ne sont pas très charismatiques, leurs personnalités pas assez marquées ou trop caricaturales. La magie qu’introduit Rouaud dans le roman est elle aussi assez banale, seuls les chevaliers la pratiquent et il ne s’agit en fait que d’une sorte de télékinésie qui rappelle vraiment la Force des chevaliers Jedi. Et l'écriture aurait mérité un peu plus de soin à mon goût. Directe, efficace, sans fioritures, attention ce n'est pas mal écrit mais c’est sans réel style. C'est pour moi un véritable page-turner à la française : de longs dialogues, des descriptions de batailles ou d’actions chocs et quelques introspections qui restent tout de même très en surface. Bon, voilà pour mes points négatifs.

En fait, je pense que La Voie de la Colère n’est pas pour les lecteurs qui cherchent un langage très travaillé et des exercices de style, ni pour ceux qui veulent se faire retourner le cerveau avec une intrigue complexe et capillotractée (mais dans le bon sens) qu’ils n’ont jamais vu ailleurs et une véritable profondeur littéraire, métaphysique ou que sais-je encore. Bref, ce qui veulent se faire surprendre du bulbe avec une bombe littéraire (comme moi, en fait, mais bon...).

La Voie de la Colère est pour ceux qui aiment du bon David Gemmell par exemple, la Fantasy guerrière et épique, de l’heroic fantasy dans toute sa splendeur, la mauvaise traduction américaine en moins et la french touch en plus. Le roman n’apporte pas grand-chose à l’amateur de Fantasy en plus à part l'assurance de passer un très bon moment de lecture, la lecture d’évasion par définition, celle qui fait du bien par où elle passe.


Alors voilà, la lecture de La Voie de la Colère a fait remonter pas mal de souvenirs en moi, de cette époque où je me perdais corps et âme dans la Fantasy, avide de mondes inconnus, affamée d’imaginaire, dans ces romans dont la noirceur et la misère ne me touchaient pas autant que lors de la lecture de romans plus réalistes, puisqu’il ne s’agissait que d’œuvres imaginaires dans un univers qui n’existe pas, et où le côté manichéen me promettait tout de même un zeste d'espoir. Aujourd’hui, il est vrai que je recherche moi-même l’originalité et les perles rares. Ça m’amène à plonger de plus en plus dans de la littérature plus ardue, dont la lecture n’est pas toujours une partie de plaisir, et où la qualité et l’ampleur du roman vous frappent de plein fouet seulement la dernière page tournée. Je ne me rends pas toujours compte que j’ai aussi besoin de lire des romans comme celui d’Antoine Rouaud, qui vous prennent par la main et vous plongent tellement dans leur pages que vous ratez votre station de métro ou que vous oubliez qu’il est déjà 4h du matin et que vous lisez sans discontinuer depuis la veille.


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lundi 4 novembre 2013

La stratégie Ender, de Orson Scott Card



Alors voilà, plusieurs facteurs font que je me dois de parler de La Stratégie Ender, d'Orson Scott Card. Les aficionados connaissent sur le bout des doigts ce classique de la SF des années 80, les cinéphiles attendent avec circonspection l'adaptation qui arrive sur nos écrans le 6 novembre, avec Harrison Ford dégoulinant et Ben Kinglsey qui a l'air de s'être malencontreusement cogné de nombreuses fois sur l'aiguille d'un tatoueur, et les heureux qui ont pu aller aux Utopiales de Nantes ce week-end ont peut-être pu avoir une dédicace de l'auteur et l'écouter parler d'un air bonhomme lors des conférences passionnantes de l’événement.

Pour ma part, je fais partie des trois catégories, j'ai adoré le roman, j'attends de voir le film avec impatience, et j'ai pu, avec une joie immense et des joues toutes rouges de timidité, manger avec Orson Scott Card, à la même table, ouais ouais. Bon il n'y avait pas que lui, aussi des confrères libraires, des représentants, d'autres bons auteurs (Jeanne A. Debats), des éditeurs (l'Atalante), et sa femme, adorable, souriante, assortie à son mari par la même couleur de chemise, la classe quoi.

Bon voilà, c'était mon moment j'me la pète, j'ai eu une opportunité hors du commun, et j'en remercie grandement l'Atalante, puisque ce fut aussi l'occasion de voir Pierre Bordage, Alain Grousset, Patrick Couton, Vincent Gessler, Florence Hinckel, et Andreas Eschbach, et c'était très très intéressant.

Donc je me suis dit, après avoir vu Orson Scott Card, et en voyant toutes les affiches qui ornent nos stations de métro, que je pourrais vous parler de La Stratégie Ender, un petit peu, en passant quoi.





C'est un roman d'Orson Scott Card écrit en 1985, et ça a son importance puisque l'histoire prend place dans un futur où la Guerre Froide est toujours d'actualité. Bien-sûr il s'en est passé de choses, les Doryphores, extraterrestres redoutables, ont laissé l'empreinte d'une guerre sanglante sur Terre, et bien que celle-ci s'en soit sortie, elle craint plus que jamais le retour de l'armée adverse. Pour se préparer au mieux à cette confrontation, chaque bloc prospecte dès la naissances quels enfant feront de potentiels soldats et généraux, et les envoie dès l'âge de 6 ans à l'école de Guerre, un vaisseau en orbite spécialement consacré à la formation des soldats du futurs. Son but est d'en faire les meilleurs soldats au monde, et de trouver parmi eux ceux qui sauront diriger la guerre contre les Doryphore. C'est le sort qui échoit à Ender Wiggins, troisième enfant d'une famille américaine. Son frère aîné et sa grande soeur ont tout deux ratés les tests permettant d'accéder à l'école de Guerre, malgré une intelligence hors du commun. Pour l'un il s'agissait d'une personnalité trop cruelle, pour l'autre d'une trop grande retenue face aux problèmes, alors que le jeune Ender semble être la parfaite alchimie des deux enfants. Il est alors envoyé dans la flotte de l'école, et commence pour lui une formation qui lui ôtera définitivement l'innocence de son enfance.

J'ai beau me creuser l'esprit pour tenter d'en parler intelligemment je ne sais pas pourquoi mais ma prose me semble trop frustre pour expliquer correctement l'ampleur du roman d'Orson Scott Card et ce qui m'a plu à sa lecture. D'une part j'ai adoré les personnages et la dimension psychologique du roman. Card traite très bien de la psychologie d'Ender Wiggins, un enfant qui aimerait en rester un mais à qui on demande à peine atteint l'âge de raison de devenir un soldat. D'autant plus qu'il évolue dans une école de Guerre, où la violence est maître mot, où il ne fait pas partie d'une classe mais d'une armée, et où il n'a pas des amis mais des camarades. De plus ce qui différencie Ender des autres c'est la volonté du commandement de l'école à le mettre à l'écart pour forger son caractère et en faire le plus grand leader de l'école. Jamais comme les autres, Ender va passer de paria à meneur en un laps de temps très restreint, et son évolution au sein de l'école de guerre ne ressemblera à celle d'aucun autre et fera pas mal de jaloux. Il y a pas mal de cruauté  dans cette école qu'institue Orson Scott Card, et la cruauté enfantine est toujours plus dur à encaisser que celle entre adultes.


J'ai été fascinée par les entraînement aux batailles qu'invente l'auteur, à travers des jeux d'abord qui se transforment en véritables confrontations violentes entre les armées de l'école. Ender se joue des règles et invente ses propres Stratégies, devenant ainsi le meilleur de l'école et menant ses armées sur le podium de l'excellence. Ses rapports avec les autres enfants durant son ascension sont à la fois passionnants et inquiétants, Ender ne connaît pas ou peu l'amitié, seuls lui sont acquit la fidélité et l'adoration de ses camarades ou la haine et la jalousie. Vivre ce genre de situations pour un enfant devrait être destructeur, mais force est de constater qu'Ender s'endurcit et accepte son destin, éloignant au fil du roman lui-même les amitiés qui pourraient devenir trop forte et embrassant la solitude du dirigeant.

Outre l'école de Guerre et le destin d'Ender qui prend une part importante dans l'histoire, il y a aussi l'aspect historique et géopolitique qu'il développe en parallèle à travers l'histoire de la fratrie Wiggins restée sur Terre, Peter et Valentine, lesquels vont mettre leur intelligence hors norme en commun et tenter de bouleverser les pouvoirs en place dans chaque bloc de la planète. Je me dois d'avouer qu'il ne s'agit pas de mes passages préférés, mon intellect est trop limité pour s'absorber dans les complots géopolitiques, et ouais c'est comme ça... mais j'ai adoré la confrontation et la combinaison de ces deux personnages, Peter le frère cruel et colérique dont les desseins restent flouent aux yeux de sa soeur, et Valentine, douce et contenue, qui n'arrive pas à savoir si son frère cherche la réunion des deux blocs ou la destruction de ceux-ci.

Bon, je ne vais pas en dire beaucoup plus sur le sujet parce que le roman traite ensuite essentiellement de la formation d'Ender sur plusieurs années et se termine dans un final fracassant qui laisse le lecteur comme deux ronds de flan, alors si vous voulez mon avis il faut surtout que vous le lisiez si vous voulez en savoir plus sur le destin d'Ender, ça se boit comme du petit lait et c'est quand même une oeuvre majeure de la SF qui ne ressemble à aucune autre. J'avoue avoir ressenti durant ma lecture la même empathie avec le personnage et un même enthousiasme parfois que lors de ma lecture du petit sorcier à la cicatrice en forme d'éclair, peut-être à cause de l'environnement de l'école et cette atmosphère délétère qui hante la flotte de l'école comme le château de Poudlard, ou bien de la destinée singulière de ces deux enfants que tout le monde veut voir devenir des héros et qui ne veulent être que des petits garçons comme les autres... après la comparaison s'arrête bien là, La Stratégie Ender n'est pas un roman pour enfant, la dimension militaire donne une toute autre ambiance au roman (bien plus violente et tendue) et le propos n'est pas le même.

Alors nous verrons si le film tient ses promesses, je ne vous mets pas la bande-annonce ici parce que je trouve qu'elle en dévoile trop (c'est bien dommage...) et je vous invite à lire (ou relire) ce classique du genre.

Bon maintenant je vais me remettre de mes émotions tranquillement, et vous laisser sur cette image des Utopiales de Nantes, génial festival de SF à ne pas manquer l'année prochaine !



Et pour les ceux qui voudraient savoir les livres primés ce week-end au festival, voilà les lauréats :


Prix Julia Verlanger

« Le Protectorat de l’ombrelle » de Gail Carriger, Editions Orbit, 2009 à 2013

Prix de la meilleure bande dessinée de science-fiction

« Souvenirs de l’empire de l’atome » d’Alexandre Clérisse et Thierry Smolderen, Editions Dargaud, 2013

Grand Prix du Jury – compétition internationale de longs métrages

« Jodorowsky’s Dune » de Frank Pavich, États-Unis, 2013


Prix Syfy du public – compétition internationale de longs métrages

« Jodorowsky’s Dune » de Frank Pavich, États-Unis, 2013


Prix Utopiales Européen Jeunesse

« Nox, Ici-bas » d’Yves Grevet, Editions Syros Jeunesse, 2012


Prix Utopiales Européen


« Exodes » de Jean-Marc Ligny, Editions L’Atalante, 2012

Prix Planète-SF des blogueurs« La maison des derviches » de Ian McDonald, Editions Denoël, 2012
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vendredi 25 octobre 2013

Et quelquefois j'ai comme une grande idée, de Ken Kesey


Voilà ça y est, j’ai lu mon grand roman américain de la rentrée. Tu sais, le Grand roman américain par excellence, celui sur lequel l’auteur a dû suer sang et eau pendant des lustres pour le peaufiner et sur lequel tu sues sang et eau pour le lire parce qu’il a tellement bien fait son job que c’est trop cool mais un peu dur et long à lire parfois (ces systèmes narratifs originaux on a pas idée…). J’avais lu mon Grand roman espagnol (Confiteor), mais aussi mon Grand roman français (Le quatrième mur), ainsi que mon Grand roman de Fantasy (Même pas mort), voilà le Grand roman américain de la rentrée : Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey, aux éditions Monsieur Toussaint Louverture.




Peut-être le nom de Ken Kesey parle-t-il un brin à certains d’entre vous, il est en effet l’auteur génialissime et trop méconnu du roman Vol au-dessus d’un nid de coucou, duquel est tiré le film avec Jack Nicholson. Celui-ci aussi serait sujet à une petite chronique jubilatoire mais parlons plutôt de cette parution inédite de Ken Kesey et parlons bien.

Nous sommes au cœur des années 60, et surtout au fin fond de l’Oregon dans la petite ville de Wakonda, où survient en même temps que des pluies torrentielles et un vol migratoire de milliers d’oies sauvages du Canada (très important) une grève de bûcherons syndiqués qui marquera à jamais la vie de la petite bourgade. Le problème ? La famille Stamper, lignée de bûcherons durs à cuire dont le contrat juteux conclu en douce avec la Wakonda Pacific met une partie de la ville au chômage. Aussi la famille, qui doit se serrer les coudes pour faire face aux mécontents, voit revenir dans ses rangs Leland, le fils du patriarche, oublié de tous depuis qu’il a quitté le nid avec sa mère pour aller étudier dans les rues encombrées de la métropole new-yorkaise. Mais le revoilà, bien décidé, tout gringalet et intellectuel qu’il est, à voler dans les plumes de son demi-frère aîné, Hank, cet insupportable athlète, se sportif accompli et ce travailleur acharné, tombeur de ces dames, bagarreur compulsif, indécrottable bûcheron qui pense avec ses pognes, et qui a commis des actes charnels sacrilèges avec la mère de son petit frère durant son enfance. L’ennemi des Stamper est donc sur tous les fronts, au sein de leurs amis les plus proches qui se rebellent désormais, au sein de leur famille éloignée qui se laisse gagner par la violence de la vindicte populaire, et au cœur de la famille proche, au sein de laquelle Leland prépare sa vengeance, la goutte au nez et le verbe acéré. L’ambiance est donc explosive dans la petite bourgade de Wakonda, et tout comme les éléments, les habitants vont se déchaîner les uns contre les autres.

Autant vous dire qu’à l’instar des internés de Vol au-dessus d’un nid de coucou, la plupart des personnages du roman sont hauts en couleur et ont un léger pet au casque. C’est ce qui fait en grande partie le sel de l’histoire, raconté par une myriade de narrateurs qui entremêlent leurs voix, dont les principaux sont Leland (Lee) et Hank. Car si Et quelquefois j’ai comme une grande idée est une histoire familiale bien compliquée (autant vous dire que les sentiments des personnages font pas mal de yoyo et la psychologie nous entraîne très loin dans leurs pensées, même les plus confuses), c’est aussi une fresque villageoise, puisque nous suivons le clan Stamper ainsi que leurs détracteurs, soit toute la ville de Wakonda, son syndicaliste le plus acharné ventripotent et frustre, son barman observateur et méprisant, son guichetier de cinéma désespéré, son pochtron notoire, et j’en passe ! C’est ainsi qu’il établit le décor de la ville, en dévoilant les pensées et les travers de ses habitants, capables du pire comme du meilleur, et de leur Némésis : Hank Stamper.

Et chez les Stamper, nous ne sommes pas en reste, la plupart de l’histoire tournant autour de cette rivalité historique entre Lee et Hank, l’intellectuel et la brute, chacun possédé par ses démons et incapable de faire un pas vers l’autre pour repartir de zéro, surtout quand se dresse entre eux le spectre d’une première femme et la présence d’une autre, le personnage pur et tendre de Viv, l’épouse de Hank, qui va être l’instrument du châtiment que prépare Lee. C’est sans compter les personnages secondaires savoureux, Joe Ben le cousin philosophe optimiste pétri d’une foi véritable et Henry patriarche increvable de quatre-vingt ans au tempérament aussi doux que le dos d’un porc-épic.

Ce qui donne sa notion de Grand roman à cette œuvre, c’est l’écriture de l’auteur, sa narration polyphonique et enlacée, la psychologie profonde de ses personnages, des plus secondaires aux principaux, et la singularité de sa prose torrentielle qui mêle habilement les genres, à la fois précieuse et gouailleuse, savante et populaire, et qui nous entraîne dans son sillage avec puissance. J’avais ressenti la même chose à la lecture de Confiteor, cette sensation au début de confusion, puis la compréhension enfin du système narratif innovent (ici il arrive régulièrement que trois personnages ou plus parlent en même temps, et Kesey utilise les parenthèses, l’italique et le dialogue pour les différencier), de ce travail d’orfèvre, de cette maîtrise de la langue, et d’une dimension littéraire tellement parfaite et aboutie qu’il faut un génie particulier pour l’accomplir. La lecture est parfois ardue, et même si le texte se déverse avec une construction très travaillée sur la page il n’est pas réellement fluide, il faut le contrôler, il faut s’accrocher aux branches, mais une fois qu’on est bien dans le courant il suffit de se laisser flotter, et on s’aperçoit de la beauté du texte… et enfin on se laisse couler dans une profonde admiration !


La couverture de Blexbolex


Alors voilà, on en sort tout déboussolé de ces Grands romans, et c’est pas cool parce qu’après il faut arriver à trouver le bon ouvrage qui te fera atterrir en douceur, en général tu tombes sur une bonne bouse qui te dégoûte et te fais dire « **tain c’était bien quand je lisais mon Ken Kesey », mais tu t’en remettras, et tu n’oublieras jamais cette lecture et tu conserveras jalousement ton ouvrage dans ta bibliothèque entourés par ses pairs, pour peut-être le relire dans tes vieux jours.

Saluons donc le travail d’édition et de traduction, parce que c’est pas de la tarte ce roman à faire traduire et à publier, et comme Monsieur Toussaint Louverture le dit lui-même : « Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey, l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucou, est le livre le plus ambitieux qu’il nous ait été donné de publier. », et on veut bien le croire. Aussi faut-il dire que Monsieur Toussaint Louverture est un éditeur de talent, très doué pour repérer les perles de la littérature et heureusement nous en faire cadeau (on pense à Karoo ou Le dernier stade de la soif), alors merci !

Bon, je vous laisse méditer tout ça, et je m’en retourne à mon choix de lecture, il va falloir choisir judicieusement maintenant
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vendredi 11 octobre 2013

Neige, de Anna Kavan

Séance de rattrapage les amis. Oui oui, je vous ai laissé tomber, je me suis laissé aller (et je ne parle pas que de mon poids). J’avoue que mes doigts ne m’ont pas démangé pendant ce dernier mois sauf pour établir mon plan d’affaire et espionner les réseaux sociaux pour vous faire cliquer sur mon étude de marché.

Mais je suis là, nous sommes là, le canidé, le félidé et moi, toujours assis confortablement sur le canapé, l’un léchant ses coussinets avec mépris, l’autre rongeant son chausson en peau de buffle, et moi mon livre à la main. Comme Confiteor précédemment, lire l’inédit de Ken Kesey (Et quelquefois j'ai comme une grande idée) me prend pas mal de temps. Je vous en parlerai à coup sûr, un tel chef-d’œuvre ne s’oublie pas, mais sa densité et sa masse m’empêchent d’avancer rapidement, sinon je vous aurais déjà bassiné avec ça.

Je n’ai malgré tout pas parlé de toutes mes lectures de la rentrée, loin de là, et pour ça vous pouvez me blâmer, me montrer du doigt, m’interpeller, m’injurier, me bastonner, mais en fait pas trop non plus parce que là ça deviendrait violent, et même si ça vous fait envie, je marque facilement les bleus.

Bon, donc, séance de rattrapage, sur qui sur quoi ? Là, en commençant mon article, je ne savais même pas, et puis finalement j’ai décidé de parler de Neige, de Anna Kavan, paru aux éditions Cambourakis il y a peu. Les connaisseurs, les amateurs de romans d’occasion et de bouquinistes me rétorqueront : ouais, ben c’était déjà paru, merci bien, mais vous nous prenez pour des buses là, gourde! Tout à fait, Anna Kavan avait déjà été traduite et éditée en France (La cosmopolite en 75), mais plus disponible depuis un bout de temps, et on doit remercier Cambourakis pour la réédition d’un roman considéré comme réellement important dans le monde littéraire anglo-saxon.
Neige, de quoi ça parle ?




(Avec ce temps froid du moment, on peut dire que je me calque sur l’actualité.) 

Neige, c’est l’histoire de trois personnes, un trio improbable pris au cœur d’une guerre impitoyable qui étend son souffle froid et ses tentacules de glace sur le monde. Notre narrateur revient de mission, il travaille pour le gouvernement de son pays, et il décide d’aller rendre visite à la femme qui hante ses pensées depuis qu’il l’a courtisé quelques années auparavant, et qui lui a finalement échappé pour tomber dans les bras d’un autre. Les retrouvailles sont glaciales, gênantes, mais la femme fait à nouveau son nid dans son esprit, et l’obsession de cet amour se met à le torturer à nouveau. Or, lorsque son pays subit à nouveau la guerre, une guerre nucléaire qui répand son venin sur le monde sous la forme d’un froid glacial qui cristallise et détruit tout sur son passage, il décide de retrouver et de garder près de lui cette femme. Malheureusement, elle a déjà quitté son antre, s’est échappé dans un pays voisin où la guerre n’a pas encore fait trop de ravages, mais où le froid la poursuit déjà. Elle est aux mains d’un politique et d’un militaire, d’un homme puissant qui ne compte pas la laisser partir, cette beauté pâle et froide, cette femme qui attire amour et haine au même degré.  Alors notre narrateur la traque, implacablement, mêlant à sa quête la dureté de la guerre et l’illusion de l’amour. Peu à peu la glace envahit tout, même les cœurs…

Que dire de Neige, ce roman hallucinatoire, où l’on se perd entre les méandres de la guerre et de l’amour, entre rêve et réalité, où chaque pas nous fait mettre un pied dans le concret ou le fantasme.

Il faut remettre d’abord Neige et son auteur dans un contexte historique et un contexte personnel. Tout d’abord, Anna Kavan : sur les photos que l’on voit d’elle, elle paraît à la fois heureuse et éthérée. Anna Kavan n’a pas eu une vie très douce, enfant malheureuse entre des parents distants et dépressifs, elle se fait trimbaler comme un bagage encombrant entre l’Europe et les Etats-Unis. Mariée jeune, divorcée deux fois, elle perd un fils à la guerre et une fille très tôt. Souffrant d’un problème à la colonne vertébrale, elle prend de l’héroïne pour se soulager et devient dépendante de cette drogue. Tout sa vie, elle sera une grande voyageuse, et un long séjour en Nouvelle-Zélande durant la guerre, très proche de la glaciale antarctique, lui aurait inspiré les paysages de Neige


Neige, enfin, a été écrit en 1967, autant dire au cœur de la Guerre Froide. Anna Kavan est née au début du siècle, a vécu deux guerres, habité plusieurs continents, est une citoyenne du monde touchée de plein fouet par les événements politiques mondiaux. Son œuvre fait écho à ces guerres, à ces pays dévastés qu’elle a visité, aux situations tendues de l’époque entre les pays de l’est et de l’ouest.

Voilà le topo, pour cette auteur admirée par Anaïs Nin qui parle de son style de « langage nocturne », et comparée à un grand nombre de grands auteurs anglo-saxons. Pour ma part, j’ai effectivement trouvé son style très sombre, d’un onirisme cauchemardesque, de ceux qui vous laissent glacés jusqu’à la moelle. Ce trio amoureux, destructeur, dans lequel la fille ne semble à première vue n’être qu’un bout de viande que se disputent deux prédateurs, est fascinant. Dans le roman, jamais un nom n’est cité, il y a le narrateur, la fille, et l’autre, et il est parfois difficile de se repérer dans les méandres tortueux de ce trio malheureux. Le point central du roman, c’est à la fois la fille et la guerre… la guerre déclenchée visiblement suite à une bombe nucléaire d’un bloc sur un autre (belle évocation de la Guerre Froide), la guerre entre ces deux hommes pour une femme. Et cette femme, que l’auteur dépeint comme un personnage frêle, à la crinière neigeuse, qui semble se complaire dans le malheur et la douleur suite à une enfance difficile où elle devait se soumettre à l’autorité parentale, un personnage sans réelle consistance, seulement le profil d’une victime, qui se nourrit de la passion brutale de ses bourreaux tout autant qu’elle en souffre, une écorchée vive. C’est un sacré personnage cette femme, que j’ai eu du mal à comprendre, qui m’a parfois agacé, mais obsédant, autant pour les personnages que pour le lecteur qui ne cesse de chercher sa trace lorsque le narrateur en dévie, et qui s’horrifie de ses nombreuses disparitions lorsque la narration du roman s’embarque dans des hallucinations brutales et cruelles.

C’est aussi ça, le côté irréel du roman de Kavan, lorsque ses personnages, le narrateur en fait, suit le fil de son histoire et décrit soudain une situation terrifiante, où la mort frappe, où le lecteur ne voit pas d’issue, grimace d’incompréhension et d’horreur, avant de comprendre qu’il ne s’agissait que d’une parenthèse cauchemardesque, que du fruit de l’esprit instable et malade du narrateur, personnage tout aussi troublé que la femme qu’il poursuit de ses assiduités. Un homme de guerre, lui aussi, traumatisé, toujours entre fuite et approche frontale du conflit, incertain de ce qu’il veut, être engagé et patriote ou rêveur et amoureux, un homme bon et un sauveur ou un tortionnaire et un animal sanguinaire.

La glace et la neige qui recouvrent leur trace amplifie cet aspect d’irréalité. Selon les voyages qu’effectuent nos personnages, le lecteur- toujours rationnel - essaye de tracer un itinéraire, de reconnaître les endroits dépeints dans le roman, mais tout finit immanquablement par être recouvert du manteau de neige impénétrable de la guerre, destructeur silencieux, qui apporte fin et soulagement. Bien-sûr, si l’on connaît l’addiction à l’héroïne de l’écrivain, la neige prend tout son sens. Anna Kavan est morte d’une crise cardiaque, pour certains d’une overdose, et l’on murmure même qu’un stock capable de fournir une ville entière a été retrouvé chez elle, certainement entreposé là avant son illégalité officielle dans les années 50 aux Etats-Unis.

Lire Neige, c’est se perdre dans l’esprit sinueux et mystérieux de l’auteur. J’ai lu qu’on appelait son style le « Urban gothic », un style usité après la seconde guerre mondiale dans le milieu littéraire, et j’ai trouvé que ça définissait effectivement assez bien son œuvre. Ce côté trio amoureux m’a fait penser aux romans gothiques anglais, ses allusions à la Seconde Guerre Mondiale, la Guerre froide, ses descriptions des pays ravagés et en reconstruction de l’après-guerre doit certainement évoquer le côté « Urbain ».

Sachez juste, si vous avez l’envie de lire ce roman, que c’est un voyage fantasmagorique, qu’il ne faut pas avoir envie de factuel et de sentiment de réel, parce que tout dans Neige semble nous balader à travers un rêve, parfois féerique, parfois dantesque, et qui dans tous les cas ne laisse pas indifférent. C’est une écriture envoûtante, qui donne l’impression d’être dans le coton, et le lecteur ne sait plus si c’est sa lecture qui est confuse ou si son propre esprit lui joue des tours.

Pour la faire connaitre du grand public, et alors que Neige n’est pas véritablement de la Science-fiction, on lui décerna le prix SF Brian Aldiss en 1967, un an avant sa mort. Son œuvre a surtout connu du succès après sa disparition, et je suis heureuse de voir qu’elle vit encore, à travers des rééditions spontanées d’éditeurs pointus comme Cambourakis, qui flairent les chefs-d’œuvre oubliés et les remettent sous nos yeux, là où ils doivent être, et non pas enterrés par les derniers best-sellers. Anna Kavan ne sera pas oubliée, peut-être toujours un peu méconnue, derrière Nin, Woolf, mais pourtant aussi talentueuse

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samedi 5 octobre 2013

Édification d'un rêve, ou la librairie fantastique.

Dessin de Tom Gauld

Combien de fois dans mon entourage (le peu qui lisent mes chroniques en diagonale) m’a demandé quels étaient ces plans « top secrets » dont j'ai fait état dans plusieurs de mes billets. Ceux qui m'ont posé la question sans détour ont obtenu l'information claire et définitive que je partage avec vous ici : je veux créer ma boîte.

Je vous ai déjà parlé avec nostalgie et envie de mes rêves. Depuis mon adolescence je fantasme sur cette possibilité. J’ai vécu dans le rêve brumeux et cotonneux de posséder ma propre librairie. Je l’ai imaginée, décorée, rempli et re-imaginée des centaines de fois.
Parfois elle ressemblait à l’ancien local de la librairie Imagin’ères à Toulouse, une toute petite pièce au plancher craquant et aux étagères ployant sous des rayonnages de livres de SF, la musique de Loreena McKennit se mêlant aux effluves de patchouli. Parfois elle ressemblait au Forbidden Planet de Londres, gigantesque, fournissant profusion de Bds et de SF, de quoi satisfaire mon appétit et celui des fans de littératures de l’imaginaire durant des décennies. Parfois j’imaginais une librairie roulotte brinquebalante sur les routes de Bretagne, mêlant livres neufs et occasions, proposant aussi colifichets celtes et artbooks de Jean-Baptiste Monge et Pascal Moguérou.


Des vrais rêves de hippie quoi.

J’avais 16 ans, et aucune expérience.

J’ai taillé mon chemin à coups de DUT « info-comm », t’sais, et d’Institut National de Formation de la Librairie. J’ai effectué stages, salons, apprentissage, CDD, CDD, puis CDI précaire, puis CDI. Ne deviens pas libraire qui veut comme il veut (surtout aujourd'hui et à un jeune âge).

J’ai appris les formes, les obligations, les manœuvres, les enjeux de la librairie, celle d’aujourd’hui, pas celle de mes rêves, celle des années 60, époque bénie. J’ai parlé autour de moi, recueilli des expériences, des conseils avisés de libraires que j’admire et respecte. J’ai rencontré un ami, qui est devenu un associé. Nos compétences sont complémentaires, notre vision du métier aussi.

Alors voilà, après plusieurs années sur le terrain, il est l’heure de concrétiser un rêve.

C’est pourquoi je me permets d’en parler aujourd’hui. Dépassé les balbutiements, le projet prend forme et vie. Et afin de le mener définitivement à bien, j’ai besoin de votre aide et de votre participation, vous lecteurs et amis.

Nous avons établi un questionnaire pour nous guider dans notre tâche, et je vous demande humblement d’y jeter un œil, d’y répondre, et s’il vous plait, de le transmettre autour de vous au maximum, plus spécialement à vos amis et connaissances habitant dans le bassin parisien.




Peut-être plus tard parlerai-je plus en détail de projet de création de librairie, pour l’instant, je vous laisse le soin de cliquer sur le lien qui suit, et vous remercie par avance de votre soutien.


La Guixxx.

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jeudi 26 septembre 2013

Survol de la rentrée littéraire 2013

Aujourd'hui, pas d'article sur un livre en particulier.

Je dois vous avouer qu'après mes deux mois d'été fort en chocolat au niveau des lectures, mon mois de septembre s'enfonce dans la non-envie de lire. Je fais passer les BD en premier (je gère les deux rayons dans ma librairie), et relègue les romans dans un coin. Ça ne veut pas dire que je ne lis plus, je suis en train de finir Neige d'Anna Kavan chez Cambourakis, réédition des années d'un très bon roman des 60, et je vais entamer Et quelque fois j'ai comme une grande idée, de Ken Kesey, auteur génial de Vol au-dessus d'un nid de coucou, grâce aux éditions Monsieur Toussaint Louverture.

En attendant je vous prépare un petit article sur un projet personnel qui me tient à coeur et pour lequel j'attends votre soutien, et aujourd'hui je vous fais part d'une petite liste de ma rentrée littéraire que j'ai établie sur le site de critiques Senscritique.com.


Car j'ai beau écrire des chroniques sur ce blog, je ne chronique absolument pas tout ce que je lis. Parfois je n'en ressens pas l'envie, tout simplement... même si j'adore écrire. J'écris souvent sur mes préférés, ou ceux sur lesquels j'ai vraiment des chose à dire.
Donc voilà, une petite liste modestement intitulée "Rentrée littéraire 2013 ou une poignée des 555 (trop nombreuses) parutions". Entre autre Thomas Gunzig, Cécile Coulon, Yannick Haenel, Tom Drury et Paolo Giordao, m'enfin... à petite dose. Ne vous attendez pas à des argumentaires très détaillés, c'est un survol de mon propre survol de la rentrée, de quoi satisfaire votre curiosité sur les quelques nouveautés qui ont pu attirer mon attention.


A bientôt pour une nouvelle aventure !
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jeudi 12 septembre 2013

American Prophet, de Paul Beatty


J’aime ça, rentrer de vacances et retrouver dans mon casier un service de presse inattendu et béni. Je suis pas toujours très au fait de ce qui sort, d’une part parce que je ne gère pas seule les nouveautés de mes propres rayons
(une super gestion des rayons de ma librairie actuelle veut ça, ce qui est totalement illogique,pas très professionnel et très frustrant, mais c’estcommeçaunpointc’esttout.), donc je ne vois pas passer certains très bons titres que mes représentants viennent travailler avec nous. D’autre part je ne lis pas les journaux ni magazines, n’écoute pas les émissions littéraires de radio et de télé, et ne suis donc pas toujours au fait de tout ce qui sort (mauvaise fille, mauvaise libraire, pas bien). Donc j’étais passé à côté de la sortie d’American Prophet de Paul Beatty, ce qui me rend chagrine parce qu’il est venu en juin à Paris, et j’aurais aimé le rencontrer. Heureusement, j’ai découvert ce beau service de presse dans mon casier, des « épreuves » (blanches, sans mise en page), que j’ai gardé précieusement pour le lire avant sa sortie la semaine dernière.


Et cette couv', diantre, une bôôôté.

Je vous ai parlé du canidé ? Ma moitié l’a adopté après notre retour de vacances, un chien saucisse haut comme trois pommes, aux canines promptes à déchirer tout ce qui lui passe sous la main : vêtements, meubles, félin, mais surtout livres. « Il fait ses dents », je me répète ça pour ne pas lui casser sa petite tête avec un casse-noix (bon, et je l’aime quand même un peu d’amour, ça aide à oublier), mais je l’ai eu un peu mauvaise quand j’ai découvert qu’il avait mâchonné mon American Prophet comme si c’était un os en peau de buffle pendant mon absence. J’ai retrouvé les vingt dernières feuilles en tas, sur la table, et heureusement il ne s’agissait que de notes, ma lecture était sauve. Parce qu’après deux lignes j’étais déjà accro, alors ça m’aurait bien fait caguer.

Bon, pour parler un peu du roman lui-même, je connaissais Paul Beatty pour avoir testé son premier roman, Slumberland, que je n’avais pas été capable d’apprécier à sa juste valeur. Il faut dire qu’il mettait en scène un jeune compositeur de musique électronique afro-américain exilé à Berlin, et les références musicales étaient bien trop poussées pour moi. Certainement n'étais-je pas assez mature (seulement 20 ans et toutes mes dents), allez savoir.

American Prophet ne traite en aucun cas de musique électronique, et se passe cette fois dans les environs de Los Angeles dans les années 90. Gunnar Kauffman passe son enfance avec sa mère et ses deux sœurs à Santa Monica, une enfance middle-class dans des écoles truffées de petits blancs proprets où il devient le « noir cool ». Alors que sa mère veut leur faire connaître la culture afro-américaine, lui et ses sœurs s’exclament qu’ils ne veulent pas rencontrer ces gens qui « ne sont pas comme eux ». Ni une ni deux, voilà la petite famille de Gunnar qui emménage dans les quartiers chauds de Hillside, où il va devoir apprendre à être un vrai noir pour ne pas se faire tabasser par les autres jeunes du quartier à chaque coin de rue. Plus que ça, Gunnar va lier des amitiés très fortes avec Scoby, basketteur de génie et amateur fini de Jazz, et avec l’un des plus dangereux psychopathes et chefs de gang du quartier, Psycho Loco, qui vont tous deux bouleverser définitivement sa vision du monde, de son héritage, de sa famille et de son futur. Peinturlurant les murs du quartier de ses haïkus endiablés, dribblant de son mètre quatre-vingt-dix comme une furie dans les terrains du quartier, il va devenir le poète afro-américain le plus reconnu des Etats-Unis, et le nouveau prophète de la communauté noire malgré lui.

Ce qui impose, dans ce roman, c’est la prose de l’écrivain. Comme je disais, Paul Beatty est un écrivain mais surtout un slameur reconnu depuis longtemps aux Etats-Unis, et dans son style tout sonne juste, comme si chaque mot et chaque phrase s’ajustaient avec un naturel confondant. Pourtant Paul Beatty mélange langage soutenu et argot de rue, verlan et belles tournures de phrases, mais contrairement à d’autres auteurs dont le langage semble éructer les phrases avec maladresse, les siennes coulent de source, s’élancent poétiquement, même dans la situation les plus cocasses et les plus violentes.

Ce que j’ai aimé, aussi, d’American Prophet, c’est cette fresque de personnages décalés et déjantés. Gunnar n’est pas en reste, on sent dès le départ sa personnalité très marquée, ses idées singulières, mais autour de lui évoluent une galerie de personnages tous hauts en couleur, à commencer par sa propre famille. Le début du roman, qui s’ouvre sur un exposé de Gunnar sur son arbre généalogique et les hauts faits de ses ancêtres noirs totalement soumis à l’homme blanc, est un concentré d’excentricité, de loufoquerie, le tout mêlé à l’histoire des Etats-Unis depuis le XVIIIè siècle jusqu’au récit sur son père, portraitiste pour la police de L.A., qui ne moufte pas lorsque les victimes dépeignent automatiquement leur agresseur en se servant de ses propres traits pour le définir. Et que dire de ses amis, tous plus frappés les uns que les autres, à la fois impressionnants, fous et détestables, mais sans conteste vivants, bien plus vivants que les amis de son enfance blanche dans l’idyllique Santa Monica.

Ce qui est intéressant, c’est ce regard que porte Gunnar sur le monde, et sur la communauté noire des Etats-Unis, sur leur histoire et l’état des choses au moment où le roman se passe, avec une sorte de distance volontaire. Gunnar est élevé dans une école blanche, et voit d’abord l’univers afro-américain de loin. A part sa famille, il ne fréquente pas d'autre noir. Il passe une enfance tranquille, en apparence heureuse, légèrement sans saveur, mais relativement sécurisée. Puis vient Hillside, les bastonnades de départ, il s’exprime d’un langage châtié et ose promener avec lui un livre d’Homère plutôt qu’un gun, ce qui lui vaut l’inimitié du voisinage. Il a beau être noir, il a l’air, la démarche et les mots d’un blanc. Puis vient la compréhension de ce qui l’entoure, de ces jeunes tous embrigadés dans un gang, de cette façon de vivre qui règne à Hillside, quartier livré à lui-même, contraint d’être dangereux puisqu’on (comprenez les autres) l’a voulu comme tel. Les habitants du quartier se traitent entre eux et traitent surtout les étrangers comme le monde les traite : plutôt mal. La prose de Gunnar se teinte de cynisme, se pare d’engagement, de réflexions idéologiques. Il devient un modèle, il devient celui qui réussit, celui qui se bat avec les mots, celui qui représente la dureté ou la détresse de son peuple avec des belles phrases ampoulées et des poèmes stylisés. Les noirs l’adorent, les blancs l’adulent, il devient figure de proue d’une cause qui s’est chevillée à son corps sans même en avoir conscience.

On dirait pas comme ça, mais en plus c’est drôle, drôle et parfois émouvant. Mais surtout drôle, teinté d’envolées jazzy, de moult références culturelles, un texte fort, rythmé et puissant. Une petite phrase tirée du roman pour vous montrer de quoi à l’air la prose de Beatty «Soudain, il m’est venu à l’esprit qu’un poème était peut-être comparable à un rhume. Peut-être qu’un jour j’en sentirais un s’emparer de moi. Une sorte d’oppression dans la poitrine, les yeux qui soudain larmoient ; des bouffées de chaleur et un sifflement dans les oreilles, annonciateur de l’arrivée d’un vers éternel.»
Il ne faut pas oublier le rôle des traducteurs, et surtout pour American Prophet où la traduction des dialogues ne devait pas souvent être évidente. Beaucoup de jargon de quartier, et surtout la poésie qui imprègne le roman qu’il fallait pouvoir retranscrire avec fluidité, pour faire véritablement mouche. Or Nathalie Bru fait un travail extraordinaire, et il faut le souligner.

Alors voilà, American Prophet est un roman coup de poing qui bouscule les préjugés, ordonne les esprits et porte un message social fort et important. Et ça, Paul Beatty réussit à le faire sans verser dans la caricature (à ce point-là ses personnages, bien que complètement dingues, semblent plus vrais que nature), sans tomber à côté de la plaque, avec adresse et excellence. On  sourit et on rit, on se laisse embarquer par ce destin hors norme d’un héros atypique. C’est remarquable, ça ébranle sans être dérangeant (ce n’est pas le cas de tous les romans engagés comme celui-ci qui tendent à embarrasser le lecteur par trop de ferveur), c’est un roman de génie.

Alors oui, je sais, y a le nouveau bidule et le dernier roman de truc, mais franchement, c'est pas cool d'essayer un roman un peu original ? Paul Betty mérite un large public, pour ma part je vais le pousser de toutes mes force, rependre la bonne parole. vous cherchez un roman léger ? que dalle, c'est American Prophet que vous voulez, vous le savez au fond de votre cœur, deep down, il mérite de passer sous le scanner de vos yeux, d'être dans votre bibliothèque, de figurer à votre palmarès de la rentrée. il fait bon d'en parler en société, mais surtout c'est bon pour le moral et les neurones de s'abreuver d'une si bonne lampée de littérature. Vous en prendrez bien un p'tit coup ?

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dimanche 25 août 2013

La grâce des brigands, de Véronique Ovaldé

Parfois, une couverture de roman n’a rien à voir avec le sujet du livre. On se demande alors qui a eu l’idée de trouver cette couv’, souvent moche, inutile : le stagiaire ? L’éditeur ? Un pote aveugle ?

Bref, c’est ce que je me suis demandée après avoir lu La grâce des brigands, de Véronique Ovaldé, aux éditions l’Olivier. Bien heureusement le roman était vraiment top, bien que je ne comprenne pas cette couv’ d’une totale laideur. Donc j’ai lu La grâce des brigands la semaine dernière. Pour tout vous dire, comme ma boss m’a clairement fait comprendre que mon penchant pour les romans étrangers ne devait pas passer avant le fait que la rentrée littéraire française soit avant tout une rentrée de romans français, je me suis penchée, un peu forcée je l’admets, sur les nouveaux romans français. Je me suis tournée vers des valeurs sûres, me basant sur de précédents échos de collègues aguerris possédants de bons goûts, Céline Minard, Sorj Chalandon, Véronique Ovaldé. Seul hic, le dernier roman de Yannick Haenel qui m’est sorti par les trous de nez. M’enfin que voulez-vous on peut pas toujours faire un sans-faute. Donc la seule que j’avais déjà lu et appréciée était Véronique Ovaldé, découverte avec Ce que je sais de Véra Candida, paru y a déjà un petit moment.




Et je peux dire que j’ai encore plus aimé La grâce des brigands, où je n’ai pas retrouvé les longueurs qui m’avaient parfois déplu dans le roman sur Véra Candida.

La grâce des brigands raconte l’histoire de Maria Cristina, jeune auteur canadienne découverte par le grands public à la sortie de son premier roman alors qu’elle avait tout juste 16 ans. Suite à la sortie de ce premier ouvrage autobiographique, sa mère, bigote extrémiste, lui a fortement déconseillé de remettre les pieds dans la ville de Lapérouse où elle a été élevée, et de se tenir loin de ses parents et de sa sœur. C’est cette histoire que va nous raconter le narrateur, une tierce personne dont nous ne connaissons pas l’identité, retraçant ainsi l’enfance difficile et stricte de Maria Cristina, et les derniers mois de sa vie en Californie plus de dix ans plus tard, qui vont être bouleversés par un appel de sa mère lui demandant de venir chercher Peeleete, le fils de sa grande sœur, afin de l’élever loin de Lapérouse. Une requête étrange qui poussera Maria Cristina à retourner vers sa famille, et constituera l’un des derniers tournants de sa vie.

Ce qui m’a le plus fasciné, c’est l’enfance de Maria Cristina que nous dépeint le narrateur, cet inconnu qui semble avoir bien connu le personnage, mais qui se base visiblement sur les journaux intimes et les écrits de l’héroïne pour nous conter son histoire. Notamment sa relation avec sa sœur, à peine plus âgée qu’elle, leur lien unique renforcé par la folie de leur mère, mais aussi leur rivalité  attisée par la préférence du père pour la petite dernière. Le poids sur les membres de la famille de la personnalité dérangée de leur mère, qui d’une part écrase le père, renfoncé dans son univers, rencogné dans son mutisme, malheureux à souhait, et qui ensuite accable ses filles, sans cesse à l’affût d’une nouvelle crise, habituée à se faire maltraiter sans raison. Malgré ça Maria Cristina se forge un caractère, aventureux, ambitieux, malin. Son intelligence et l’amour de son père sont les atouts qui vont la mettre à l’abri de la colère maternelle, de la jalousie sororale, et de l’atmosphère confinée, froide et arriérée de Lapérouse et de l’environnement familial. Sa sœur n’a pas autant de chance. Un accident, dont Maria Cristina se sent coupable, va arrêter son évolution à l’âge de quatorze ans, la condamnant à une adolescence perpétuelle, à une folie incontrôlable.

Puis il y l'arrivée de Maria Cristina à Los Angeles est un vrai contraste avec son enfance en noir et blanc. On est dans les années 70, c’est l’ambiance bigarrée et cool de LA qui va l’aider à sortir de sa coquille, la rencontre avec Joanne, sa colocataire hippie et libérée, mais surtout sa relation avec Claramunt, auteur et poète argentin bien plus âgé qu’elle qui va lui faire découvrir les joies de l’univers littéraire américain et devenir bien plus que son mentor.

Véronique Ovaldé nous raconte l’histoire de ces personnages avec un véritable talent. Le roman commence avec une héroïne déjà adulte, qui a mûri  et un événement inattendu dont on a envie de savoir la suite, entrecoupé de l’histoire sur plus de vingt ans de Maria Cristina et sa famille, passionnant, sans aucun temps mort, à la fois glaçant et enivrant. Le spectre de sa rude enfance, l’ivresse de sa carrière, et la fin du roman qui se compose de ce retour vers un passé honni, oublié.

Encore une fois, comme avec Ce que je sais de Véra Candida, on est face à la construction d’une femme après une éducation pesante et négative, la recherche d’une identité, l’envie de liberté et de délivrance, d’échapper à un conditionnement et à une sorte de malédiction familiale. Si au premier abord on pouvait s’attendre à un roman féminin, à un roman facile d’accès et grand public, il n’en est absolument rien. L’écriture de Véronique Ovaldé est particulière, composée de peu de points, de longues phrases enroulées de virgules, qui donne un ton à la fois grave et homérique au récit.

Mais donc, pour en revenir au début de cette chronique, qu’en est-il de cette couverture sans intérêt ? Franchement, je me gratte la tête, réfléchis, me dit que, non, franchement, je ne sais pas, ne comprend pas, pourquoi elle est si laide et si peu en lien avec le roman. M’enfin. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Mais si quelqu’un à une explication je suis preneuse. Ça m’intrigue.

En attendant, si vous cherchez un superbe roman français à lire pour la rentrée, prenant et bien écrit, La grâce des brigands vous attend sur les tables de toutes les bonnes librairies de France. Alors s’il vous plait, oubliez un peu la Nothomb (et Yannick Haenel, vraiment, oubliez-le lui aussi….), et choisissez de lire un bon auteur, talentueux, qui mérite votre attention.


Je m’en retourne m’abîmer les yeux sur les pages de la rentrée, grattant négligemment le ventre rebondi du félin endormi, j’ai du boulot moi. Et je vous laisse écouter l'auteur présenter son roman, finalement elle le fait très bien toute seule !



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