dimanche 21 octobre 2012

Intermède




Quand j'étais ado, j'avais une sorte de fascination pour les créatures féeriques. J'ai commencé par partager cette passion par de vieux blog sur Monsite, puis Skyblog, puis Bloxode... 
Je me souviens que je passais dès que je pouvais dans cette librairie du centre de Toulouse, Imagin'ères, où ils possédaient un nombre incroyables d'Art Books de fantasy, de figurines de pixies et farfadets, mes préférés,  et que j'y passais souvent tout l'argent de mes baby-sittings. Ces créatures trônaient sur mes bibliothèques, prenaient la poussière mais emplissaient ma chambre d'ombres magiques la nuit venue, et me donnaient l'impression de vivre dans un autre monde, plus beau, plus clément. Plus enfantin aussi.

Et comme dans Hook, j'ai perdu le souvenir de ma fascination pour les fées.
J'ai grandi.
Pourtant, dès que je découvre de nouveaux artistes, je me jette sur les nouvelles illustrations de fées, farfadets, elfes, trolls, ogres que je trouve, et je continue d'aimer lire les contes folkloriques et les romans de fantasy ou de fantastique.

Et puis j'ai quand même gardé quelques petites figurines qui reposent dans certains coins de mon appartement, comme des lutins malicieux, et me rappellent qui j'ai été et qui je suis toujours.



Alors, lorsque sur ce Face-plouc j'ai vu l'appel à l'aide d'une des figures de l'illustration féerique française, Jean-Baptiste Monge, j'ai eu mal au coeur. Parce que son art a bercé mon adolescence, j'ai même encadré certaines de ses oeuvres et les ai longtemps accroché dans ma cuisine. J'admire son trait, j'admire son imagination et il relaye un univers qui me parle et me touche beaucoup.

Alors voilà, Jean-Baptiste Monge est parti de sa Bretagne natale pour voguer vers la Nouvelle France, et de là-bas il a développé sa petite entreprise. Sous les traits de Mr Dumblebee, il a crée sa fabrique féerique, et met en scène le Petit peuple comme je l'aime ! 
Malheureusement, tout ne roule pas comme il l'avait imaginé, et aujourd'hui il a besoin de vendre son stock dans un délai très court pour pouvoir s'en sortir. Tableaux en bois, puzzle, sous-verres, badges, stickers, c'est le moment de découvrir un artiste, de faire le mécène et de vous offrir ou d'offrir autour de vous les oeuvres issues de l'imagination de Jean-Baptiste Monge.



Je vous épingle le discours que vous pouvez lire sur la boutique en ligne de Mr Dumblebee :


Aidez Mr Dumblebee à continuer son chemin !

Mr. Dumblebee needs your help !

En juillet 2010, Mr Dumblebee est né sous le crayon de Jean-Baptiste Monge pour incarner et mettre en scène le Petit Peuple dont il a le secret.
July 2010, Mr. Dumblebee was born under the pencil of Jean-Baptiste Monge to embody and to stage the Little People that he has the secret.

Mr Dumblebee est né de l'idée que nous nous faisions Eric Latteux et moi, de ce que l'édition artistique devrait être pour qu'en tant qu'artiste, je puisse voir le résultat de mon travail, mieux diffusé en n'étant plus sous l'emprise de contrats de licence souvent abusifs mais en étant impliqué à part entière dans le projet. Soit, en étant actionnaire à 50% de l'entreprise créée spécialement pour promouvoir mes images au travers de différents supports tels que des puzzles.

Mr. Dumblebee has been created from the idea that we, Eric Latteux and I, had of what art publishing should be so that, as an artist, I could see the results of my work, better distibuted and not anymore under the influence of licensings contracts often abusive, but being full involved in the project - therefore, being 50% shareholder of the company especially created to promote my pictures through various media such as puzzles. 

Octobre 2010, sont donc édités 6 modèles de Puzzles (3 modèles 1000 pièces et 3 modèles 120p grandes pièces). Comme Eric et moi nous souhaitions respecter une certaine logique écologique et de proximité, ils ont été fabriqués à 100% en France et garantis Imprimvert, de même qu'un certain nombre de supports tels que des badges, magnets et autres articles de papèterie.

October 2010, thus 6 models of puzzles have been published (3 models of 1000 pieces and 3 models of 120 big pieces). As Eric and I wanted to respect and follow an ecological and proximity logic, they were 100% made in France and all guaranteed "Imprimvert" (an ecological ink), so was a good number of media such as badges, magnets and other items of stationery. 

Dès le départ nous avons reçu de nombreuses félicitations de la part des personnes qui auraient eu la chance de prendre en main le résultat de cette réalisation et de nous accompagner dans cette belle aventure. Malheureusement nous avons rencontré toutes les difficultés du monde à nous insérer dans les méandres des réseaux d'acheteurs des enseignes grand public qui auraient permis à Mr Dumblebee d'enfin voir ses superbes puzzles et amusant goodies proposés au plus grand nombre d'entre nous. 

From the beginning, we received many congratulations from people who would have the chance to handle this realisation and to join and support us in this great adventure. Unfortunately, we encountered all the difficulties of the world to insert ourselves into the maze of buyers' networks of people at large signs that would have allowed finally Mr. Dumblebee to see his amazing puzzles and fun goodies available for a large public. 

Aujourd'hui et après bientôt 2 années de refus systématiques des centrales d'achat, nous nous employons à tenter de rembourser ce que nous, Eric et moi, avons dû faire financer pour que ce projet puisse voir le jour. 

Today, after nearly 2 years of systematic refusal of the central purchasing offices, we are working to try to repay what we, Eric and I, have had to pay for to make this project real. 

Sans le remboursement de cette dette :
- Les puzzles concernés n'auront jamais eu la chance d'être vus par le plus grand nombre.
- Mr Dumblebee n'aura pas l'opportunité d'envisager la mise en œuvre d'autres projets d'édition alors que les idées ne manquent pas.
- Nous aurons à assumer cette perte, parce qu'aucun membre de ce monde très cloisonné et protégé qu'est le monde des achats en grande distribution et distribution spécialisée, n'aura imaginé un seul instant nous donner notre chance. 

Without the repayment of the debt:
- The puzzles involved will never have the chance to be seen by the greatest number.
- Mr. Dumblebee will not have the opportunity to consider the implementation of other publishing projects though ideas abound.
- We will have to take this loss, because no member of this highly compartmentalized and protected world which is the world of large retailers and specialized retailers, will have imagined one second to give us a chance. 

C'est pourquoi, aujourd'hui, nous sollicitons votre aide en vous proposant un certain nombre depacks à prix coûtant voire même en dessous du prix de revient, espérant que vous serez sensibles à notre cause et que vous aiderez Mr Dumblebee à continuez son petit bout chemin ! 

That's why, today, we solicit your help by proposing you a great number of packs, at cost price or even undersold, wishing that you will appreciate our cause and that you will be able to help Mr. Dumblebee to move on! 

D'avance merci.
By advance a big Thanks.

Jean-Baptiste et Eric 










J'ai moi-même acheté des petites choses, à la hauteur de mon budget (presque inexistant), mais sachez que les soldes sont ouverts et que ces petits goodies sont à portée de toutes bourses et un excellent choix pour faire de petits cadeaux autour de soi.

Alors si comme moi vous admirez son art, faites un geste :)


Guixxx.

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jeudi 18 octobre 2012

Descendre en marche, de Jeff Noon


Diantre, que cette grisaille sinistre qui couve au-dessus de nos têtes depuis deux semaines est déprimante. De quoi plomber un moral déjà bien attaqué par des arrivages de Noël incessants, des centaines de colis monstrueux qui épuisent vos petits libraires. Heureusement, la balance cosmique fait son boulot, et en ce moment, après plusieurs jours de stress, de fatigue et de traînage de pied, je commence à retrouver mon enthousiasme d’antan. Ce grâce à mes projets personnels et professionnels top secrets (oui j’ai des projets pro top secrets moi, c’est Guixxx triple XXX n’oubliez pas) qui prennent enfin forme.

Et puis je m’abreuve de lecture, ça change les idées, et c’est toujours agréable. On devrait envisager des recherches sur les propriétés thérapeutiques du livre papier, si ce n’est pas déjà fait. De plus je reçois enfin les romans envoyés en avant-première que j’ai demandé le mois dernier par les maisons d’éditions spécialisées en littératures de l’imaginaire. Ma pile à lire prend alors des allures de Tour de Pise à côté de mon lit, mais je n’en ai cure, même si je mets vingt ans à les lires, je les liraiiiiii. Hm.

J’ai donc sauté sur l’occasion lorsque la maison d’édition La Volte m’a envoyé son dernier ovni en date : Descendre en marche, de Jeff Noon. J’ai même eu l’opportunité de déjeuner avec l’éditeur et quelques autres libraires parisiens pour parler du phénomène, ce qui était fort fort intéressant. Pour ceux qui suivent assidûment ce blog (ils sont peu, et je vous pardonne de ne pas trop traîner dans le coin ces temps-ci vu que mes chroniques sont aussi sporadiques que la calvitie de Jason Statham), j’avais déjà parlé de cette maison un peu particulière de littératures de l’imaginaire lors de mes billets sur Le Déchronologue de Stéphane Beauverger et Elliot du néant de David Calvo. Elle est particulière parce qu’elle a été fondée par une bande d’amis qui voulaient juste pouvoir éditer un roman qui est aujourd’hui considéré comme un pilier de la SF française : La Horde du contrevent d’Alain Damasio (j’entends déjà quelques têtes connues pousser des glapissements de joie rien qu’en lisant ce nom et repenser avec douceur et tendresse à leur lecture de ce roman…). Ils ont ensuite décidé de se faire plaisir et d’éditer des œuvres tellement foutraques et originales que personnes d’autre n’aurait eu le cran de les éditer. C’est ce qui fait le charme de La Volte, sa ligne délirante éditoriale, innovante et de qualité.

Bon alors Descendre en marche qu’est-ce-que-donc-que-ça ?



Ben justement, c’est original, délirant, et surtout de qualité. Mais n’allons pas trop vite, je vais d’abord vous éclairer avec quelques mots sur l’histoire, pour vous allécher.
A son tour, l’Angleterre est ravagée par la maladie. Ceux qui sont touchés ont du mal à rester lucides et ne comprennent plus les informations à leur disposition. Le bruit parasite tout, ils ne sont plus capables de lire un panneau, ni même un livre, la musique est distordue, les aiguilles d’une montre leur échappent, et les miroirs ne leur rendent plus leur propre reflet. Le monde est dans le flou et sombre petit à petit dans le chaos. Alors Marlène, ancienne journaliste qui a perdu sa fille dans les premiers temps de la maladie, décide de tenir un journal pour consigner tout ce qui se passe dans sa vie, même si une fois écrit elle n’est plus capable de le lire. Touchée par la maladie, elle prend ses cachets de Lucy (lucidité) tous les jours, ainsi que de ses deux compagnons de voyage, Peacock et Henderson, un couple étrange rencontré en chemin au hasard de sa mission. Car au volant de sa voiture déglinguée, Marlène et ses comparses sillonnent l’Angleterre avec un but précis que leur a donné un mystérieux commanditeur : ils doivent retrouver les fragments d’un miroir brisé, un miroir pourvu d’étranges propriétés (un miroir magique ?), qui serait peut-être la solution à la maladie qui les ravage.

Science-fiction ou pas ? Telle est la question. Dit comme ça, le livre ressemble au savant mélange entre un road-novel (le titre - Falling out of cars en langue originale - fait référence au voyage en voiture de Marlène du début jusqu’à la fin du roman) et un récit post-apocalyptique (une terre ravagée par une épidémie, le pays sombre dans le chaos).
Mais, après lecture, on ne sait plus où le situer. Il ne cadre dans aucun genre. Tout le roman est en dents de scie, tantôt poétique et cotonneux, tantôt brutal, réaliste et mélancolique, selon les périodes de crises et de lucidité de la narratrice, Marlène. Elle semble être la plus touchée des personnages de l’histoire. Au fil de son journal, on voit son cas s’aggraver, la maladie étendre son emprise alors qu’elle-même se laisse de plus en plus aller à ses divagations.

Les chutes qu’elle fait dans la maladie nous entraînent dans des chapitres complètement hallucinés, nous perdent complètement, nous plongent dans une réalité où l’on ne sait pas ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Aussi, chaque élément « fantastique » ou « magique » qui semble arriver aux personnages pourrait tout aussi bien être le fruit de la folie qui commence à les ronger. Et puis, cette histoire de miroir magique pose des interrogations. Visiblement passionné par l’œuvre de Lewis Carroll, Jeff Noon fait de nombreuses fois références à De l’autre côté du miroir, allant même jusqu’à inventer un dernier chapitre au roman. Quel est alors le lien entre le miroir de Jeff Noon et celui d’Alice ? Mais faut-il vraiment chercher une explication à cet endroit, ou est-ce seulement un hommage ? Un hommage certainement, pour le reste, à vous de décider, de décoder la langue de Jeff Noon et le récit qu’il nous fait.
Et la langue de Jeff Noon est à la fois simple et ardue. Pas vraiment de mots compliqués ni de tournures de phrases alambiquées, c’est assez dépouillé… sauf lorsque la maladie frappe à nouveaux, les dialogues se teintent d’absurdité, se délitent, les conversations tournent court, les mots manquent, puis se bousculent, s’entrechoquent, se répètent, puis repartent… de quoi déstabiliser le lecteur, lui donner l’impression d’être dans des montagnes russes.

Vous l’aurez compris, c’est une lecture tout de même exigeante. Lecteurs un peu frileux cherchant de la légèreté s’abstenir. Mais lecteurs en quête d’expérience littéraire, de lecture originale et inattendue, soyez les bienvenus. Lire Descendre en marche est totalement désorientant, vous balade dans des délires schizophréniques. Pour ma part je ne cherche pas à creuser plus loin ni à trouver des explications aux questions qui nous assaillent lors de lectures et celles qui restent en suspend après l’avoir terminé, je n’ai jamais prétendue être très douée pour décortiquer un texte et en trouver le sens caché. Je me suis simplement laissée porter dans ce délire de science-fiction hors norme, sachant apprécier l’exercice de l’auteur. Il laisse un souvenir assez dérangeant, plein de beauté et de noirceur, et en sortir est comme s’éveiller d’un cauchemar – ou d’un rêve ? – particulièrement profond.

Couv' anglaise

Pour ceux qui aiment ce genre de roman, à l’écriture incontrôlable et à l’intrigue déjantée, je vous conseille de vous tourner vers les autres œuvres de Jeff Noon, aussi publiées chez La Volte. Il est considéré en Angleterre, son pays d’origine, comme l’un des auteurs les plus talentueux de science-fiction et fantastique. Son œuvre semble être toujours empreinte de celle de Lewis Carroll, avec qui il partage l’amour pour le non-sens et un imaginaire déglingué. N’en ayant pas lu d’autre, je vais me pencher sur le sujet. J’ai embarqué le titre Vurt après mon déjeuner avec l’éditeur cette semaine, le résumé me fait envie et il semblerait qu’il soit moins dramatique que Descendre en marche, plus loufoque, comme je les aime !

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lundi 8 octobre 2012

Les fidélités successives, de Nicolas d'Estienne d'Orves


Le meilleur moyen d’oublier ce qui vous tracasse, c’est encore de lire, ou d’écrire. J’ai tendance à l’oublier, et j’ai été tellement prise par les aléas de ma petite vie que j’ai laissé passer un temps infini entre ma dernière chronique et celle-ci, je m’en excuse. C’est que mon félin et moi, on se cherche un nouveau toit, encore. En ce moment je change de boulot une à deux fois par an, et c’est pareil pour mes appart’, je peux vous dire que mes livres ont à peine le temps de prendre une bonne poussière résiduelle qu’ils sont remis en carton et baladés d’appartements en appartements…

Bref. Je n’ai pas pour autant arrêté de lire ces derniers jours, en cette période de rentrée qui tire vers Noël (oui sachez qu’en librairie on commence déjà à recevoir nos quantités de Noël, Jingle Bells…), il n’est pas possible de se laisser aller ! Entre un petit Western et un roman historique j’ai avalé le dernier tome de Fables, et j’ai commencé le dernier titre des éditions La Volte. J’essaye de garder un certain rythme, ce qui n’est pas facile quand on a constamment l’esprit occupé par autre chose. Oui, clairement, il est plus facile et plus agréable de lire l’esprit reposé, la conscience tranquille.

Ma lecture la plus détente de ces derniers jours à été le tome 16 de Fables. Ahhhh quelle délice, quelle explosion de loufoquerie ! Ca fait du bien de mettre son nez dans un univers déjanté, délicieusement halluciné, ça vous change les idées !

Parce que le livre dont je vais vous parler aujourd’hui n’est pas tout à fait aussi folichon que Fables. Je me suis embarquée dans la lecture d’un gros pavé intitulé Les fidélités successives, de Nicolas d’Estienne d’Orves, aux éditions Albin Michel. J’avais des à priori défavorables concernant cet auteur sans aucune raison valable, excepté qu’il écrivait avant des polars édités par Pocket. Qu’on s’entende, tous les polars édités par Pocket ne sont pas mauvais, loin de là, mais les couv’ n’était pas terribles, ni les résumés, et bon… voilà quoi, vous voyez je vous avais dit que c’était basé sur du vent.

M’enfin l’histoire des Fidélités successives, qui n’est pas un polar, me faisait des clins d’œil langoureux, me balançant des Cocteau, Picasso, Jean Marais et une histoire tragique de Seconde Guerre mondiale à la figure. Et puis, sans aucune raison non plus autre que psychologique, je suis irrémédiablement attirés par les gros pavés qui dans mon esprit sont toujours gage de qualité.



Bon, ben sachez que ça n’a pas raté, j’étais plutôt contente d’avoir pris la décision de le lire, parce que Les fidélités successive est un très bon roman.
Pour vous raconter en quelques mots, Les fidélités successives relate l’histoire de Guillaume Berckeley, artiste peintre, journaliste, écrivain, jugé pour ses crimes pendant la seconde guerre mondiale, sa collaboration avec l’Allemagne nazie, envoyé au bagne et suicidé dans sa cellule en 1949.

Simon Bloch, vieil ami juif des Berckeley, celui qui a découvert le talent de Guillaume dans son adolescence et lui a ouvert les portes de Paris, revient à Malderney – l’île natale de son ami - pour lire à son frère Victor et sa belle-sœur Pauline le manuscrit que le bagnard à laissé derrière lui avant de se donner la mort.
Le reste du bouquin se présente donc sous forme de mémoires. Loin de chercher à expliquer ses faits, à se justifier, à s’excuser, Guillaume se contente de raconter les faits tels qu’il les a vécu, simplement, avec tous les questionnements qui lui restent, et qui n’auront jamais de réponse.
Les fidélités successives ouvre alors deux intrigues, celle de l’histoire du trio Victor /Pauline/Guillaume, qui a poussé Guillaume à fuir Malderney, et celle de sa vie à Paris durant l’occupation allemande.

Ce qui m’a le plus intéressé dans ce roman c’est surtout le côté historique du livre. On découvre la France et Paris avant la défaite, puis pendant, et la vie que menait toute la clique des artistes français de l’époque. Des fuites de mai 1940 à la résignation des parisiens occupés, jusqu’à la collaboration passive de certains et la résistance cachées des autres… puis enfin la libération, violente, rageuse, exterminatrice. Guillaume à tout vécu, son parcours est atypique. Malderney étant une île (imaginaire) franco-normande au même titre que Guernsey et Jernsey, il est anglais mais parle français dans un pays en capitulation avec l’Allemagne et à présent en guerre contre les anglais. Pour survivre, il se fait naturaliser, fraye avec ceux qui tirent le mieux leur épingle du jeu, se met sans vraiment le chercher dans les petits papiers de l’ambassade allemande et se retrouve aux tables de Göring et de Céline. Photographié avec les plus puissants occupants, il n’est pourtant pas un vrai collaborateur : il devient le meilleur ami d’un juif homosexuel antisémite qu’il héberge dans le vieil appartement de son ami en fuite Simon Bloch, trempe dans le marché noir pour mettre du beurre dans les épinards, puis lorsque Pauline vient le retrouver et lui demande de résister, il se lance dans le double jeu…


Allemands sous l'occupation, qui se prennent un p'tit kawa.

Un cheminement en demi-teinte, puisqu’il est à la fois collaborateur et résistant, entraîné malgré lui dans les combines les plus louches et les faits les plus héroïques. La particularité du parcours du Guillaume est surtout qu’il ne cherche qu’à vivre. Sa passion est l’art, alors il devient chroniqueur d’art dans un journal collaborateur. Son statut d’anglais le désigne comme le nouvel ennemi à abattre alors il se fait naturaliser en échange de service pour l'empire allemand… et il fait tout ça de façon candide, naïve, sans arrière-pensée, sans être mauvais. Il n’a rien contre les juifs, n’a rien contre les français, n’a rien contre les allemands, n’a rien contre les anglais, il veut juste vivre à paris, continuer de côtoyer les plus grands, manger aux tables de Jean Cocteau, Sacha Guitry, Jean Marais, et oublier les dégradations intellectuelles que les plus grands penseurs infligent à leur temps pour ne retenir que la beauté de Paris et son histoire culturelle.

L’histoire du trio amoureux que forment Guillaume, Pauline et Victor sert et dessert le livre à la fois. Pauline est la demi-sœur par alliance des deux frères. New-Yorkaise, mais aussi de Malderney, elle les rejoint à ses dix-huit ans, et se met à jouer avec les sentiments des deux frères. D’inséparables ils vont vite devenir rivaux et une haine profonde va s’installer. C’est cette rivalité qui va précipiter le départ de Guillaume pour Paris, pour oublier Victor et Pauline. Bon bien-sûr l’histoire ne s’arrête pas là, c’est un poil les feux de l’amour parfois dans tout ça… ! Mais cette romance permet de donner un fil rouge à l’histoire, car finalement ce qui relie les trois personnages est aussi ce qui va pousser Guillaume à sa perte.

Alors voilà, on est plongé dans une ambiance parisienne des plus étranges. Chaque table de restaurant, chaque banquette de cabaret regorge de collaborateurs ou d’allemands. L’aventure de Guillaume nous emmène des les festins et les soirées les plus pimpantes du Paris occupé, alors que le reste de la population souffre et ne sait pas sur quel pied danser ; des familles de juifs se font rafler et la population se barricade derrière ses volets avec ses maigres tickets de rationnement, les rues sont désertes, le couvre-feu donne des sueurs à tous les promeneurs nocturnes, et les escouades d’allemands s’imposent dans chaque établissement en territoire conquis avec une vulgarité et un mépris de plus en plus flagrants. Guillaume lui se laisse porter, nous emporte avec lui, et on lit son récit emplis d'émerveillement et de dégoût.


Arrestation de Sacha Guitry en 1944,
comme de nombreux artistes après la libération


C’est le second livre que je lis sur cette période de l’histoire. Le premier était Alibi Club, un polar historique qui se passe durant les deux mois précédents l’arrivée des allemands à Paris, puis les quelques semaines après leur intrusion. Son intrigue policière permettait de rencontrer tout un tas de personnages aussi sombres et ambigus que ceux des Fidélités successives, et des faits qui se sont passés dans l’ombre de l’histoire dont on n’avait jamais entendu parler.

Ah, il est loin le temps où l’on nous apprenait seulement la grande Résistance française, passant la collaboration et la noirceur de l'occupation sous silence. Aujourd’hui, les enfants commencent enfin à apprendre le rôle de la France dans cette guerre, qui n’a pas été faite que de résistance. Tout n’était pas blanc, tout n’était pas noir, Les fidélités successives nous fait voir l’histoire autrement, dans ce qu’elle a de plus beau et de plus pourri.

Bref, je vous laisse aller jeter un coup d’œil à ce roman en librairie, il a accompagné mes esprits pendant quelques jours après l’avoir lu, comme si j’avais regardé le soleil un peu trop longtemps et que je n’arrivais pas à me défaire de son empreinte, un gage de qualité selon moi.

Maintenant, je m’en vais lire le nouveau J.K. Rowling (Une place à prendre, Grasset, maison d'édition qui a collaboré elle aussi !), j’aurais voulu vous dire « pour un peu plus de magie et d’optimisme », mais après 200 pages de lectures, je peux juste affirmer qu’il est loin d’être léger comme les Harry Potter, simplement aussi sombre et ensorcelant : à suivre…
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