lundi 27 août 2012

Qu'avons-nous fait de nos rêves, de Jennifer Egan


En ce moment j’ai l’impression de passer mon temps dans les livres.

Ca vous étonne ? Sachez que parfois je fais autre chose de ma vie, je vais au cinéma, je regarde des séries télé abrutissantes avec des acteurs américains aux dents trop blanches, je fais du shopping, je harcèle mon félin, une vie bien remplie, non ? Et bien-sûr, je lis. Mais depuis que je suis devenue libraire j’ai réduit mon rythme de lecture.

Jadis, au temps de ma folle (!?) jeunesse, je lisais tout le temps et partout : au réveil, en mangeant, en marchant, en cours, beaucoup en cours même, devant la télé, au lit. Aujourd’hui, je fais presque pareil, sauf que je travaille dans une librairie, au milieu de livres, et contrairement au temps où j’étais étudiante, je ne peux même pas lire. Ces quatre dernières années, j’ai donc réduit mon temps de lecture par quatre, laissant de plus en plus de place aux séries niaises et aux blockbusters si faciles d’accès grâce à ma super carte UGC/MK2 (ça vous sauve la vie cette carte), et surtout à la glande internet, cette sorte de trou noir qui semble absorber mon temps comme un papier d’essuie-tout. Sérieusement, ça vous fait pas là même chose à vous ? On se dit « je vais allumer l’ordinateur pour regarder la météo et mon compte bancaire » et on se retrouve à surfer et à cliquer comme des drogués en manque de dope, complètement perdus dans un autre espace-temps.
Moi ça m’arrive tout le temps. Mais j’ai repris ma vie en main depuis peu, et j’ai recommencé à accorder tout mon temps à la lecture (je crois surtout que c’est dû à la pression que me met ma boss sur mes lectures, mais on va faire croire que c’est mon amour du livre qui surgit à nouveau)
Et donc en ce moment, je me remets à lire trois à quatre romans par semaine (sans compter les BDs et les albums jeunesse), tellement de livres que je ne sais même plus quoi chroniquer. Ma PAL (alors là je me la pète, j’ai mis plusieurs mois à intégrer ce mot « PAL » que tous les bloggers lecteurs utilisent allègrement, un mot que les non-initiés ne peuvent pas comprendre, un mot inutile mais qui fait plutôt In, m’enfin au final je l’aime bien ce mot alors je vais arrêter de faire ma vieille acariâtre), ma Pile A Lire, pourrait en ce moment me servir de table de chevet tellement elle est grande.



Bon, alors je vais me décider à choisir l’un des romans que j’ai lu cette semaine et vous en faire une petite chronique, parce qu’on est là pour ça, hein, pas vrai ? Elle digresse, elle digresse, et nous on attend toujours sa fout** chronique !

Oui, oui, bon. Alors sachez qu’ordinairement je ne me laisse pas avoir par les bandeaux, sous-titres et autres phrases chocs qui annoncent tel ou tel prix, ou la tirade enthousiaste de Stephen King ou Harlan Coben sur l’œuvre d’un auteur "Le meilleur roman à suspense  de cette année 2012" Les auteurs s'imaginent qu'on va se dire "ah bon, alors si c'est Harlan Coben qui le dit, c'est que ça doit être vrai... mais, c'était pas sensé être le sien selon Michael Connelly ? haem bon..."
Ou alors y a le bandeau marketing honteux sur des classiques incroyables du genre : "Le livre préféré d'Edward et Bella" ! WTF ? où va le monde, mois j'vous le demande ?

Mais il est vrai qu’avec Qu’avons-nous fait de nos rêves, de Jennifer Egan, je me suis laissée convaincre par l’argument du « Prix Pulitzer », ce n’est pas rien tout de même. Et puis le résumé était plutôt alléchant : l’histoire de plusieurs personnages se croisant entre les années 70 et aujourd’hui, tous passionnés de musique et ayant des rêves de grandeur. Le vinyle brisé sur la couverture à fini d’achever mes réticences, et je me suis plongée dans les histoires de Sasha, Bennie, Scotty, Lou, Dolly… Ils sont tous liés, se sont tous croisés un jour dans leur adolescence, leurs études, leurs travails, leurs voyages, se sont côtoyés le temps d’un instant ou plusieurs années, avant de se quitter ou se retrouver.

Qu’avons-nous fait de nos rêves n’est pas un roman ordinaire, c’est plutôt un recueil de nouvelles, d’instantanés de vie de plusieurs personnes dans des situations délicates, des tournants dans leur existence. Le livre commence avec Sasha, trentenaire, assistante d’un producteur de musique dépressif qui saupoudre ses cafés de paillettes d’or pur pour retrouver une libido, cleptomane en puissance, qui essaye de changer mais ne peut s’empêcher de voler chaque personne qu’elle rencontre, amants, amis, passants, pour se sentir vivante dans une vie sans défis.
Bennie, de son côté, n’a plus de libido. Il ne sait plus si c’est à cause de son divorce, ou de son boulot qui est à un moment devenu la plus grosse supercherie de sa vie. Il produit des groupes sans consistance, de la merde en boîte, et ne ressent même plus de désir pour sa pulpeuse assistante, Sasha, qui a toujours été son fantasme numéro 1.

Bennie et Sasha, des années 70, où l’un était un jeune bassiste de punk aux yeux cernés de noirs et aux rêves de succès, où l’autre s’est enfuie au japon avec son amant, une rock star qui l’a abandonné en cours de route, et qui a voyagé seule de par le monde, vivant de dope et de tapins. Bennie et Sasha aujourd’hui, perdus dans leur vie routinière, sans entrain, ayant oublié leurs véritables désirs, et les gens qui tourbillonnent comme des satellites autour d’eux, familles, amis, collègues. Tous ont une histoire, et Qu’avons-nous fait de nos rêves retrace ces trames de vie faîtes d’espoirs, de drames, d’éclats de rire, de colères et de larmes.

Jennifer Egan est une virtuose pour nous conter ces récits imbriqués, entremêlés, où chaque personnage présenté intervient dans la vie d’un autre et qu’il soit majeur ou mineur, tous ont parfaitement leur place dans ce grand canevas. Selon l’époque, le narrateur et la situation du récit, elle fait varier son style, passant d’une écriture simple et pleine de clarté à des phrases percutantes et sous tension. Elle ne respecte absolument aucune chronologie, et c’est au lecteur de se repérer dans le temps et de mettre l’histoire complète des personnages bout à bout et de trouver le rythme. Mais la structure du roman n’est absolument pas dérangeante, et cette façon désordonnée de présenter la vie de ses personnages est une façon de plus d’illustrer le chaos qui règne dans leurs vies. Le tout porté par une atmosphère saturée de musique rock, où Jennifer Egan nous livre sa bande-son du roman : David Bowie, Patti Smith, Police, Garbage, Iggy Pop…

J’ai passé un bon moment de lecture, certaines histoires sont plus touchantes que d’autres et le roman est parfois déséquilibré ; certains personnages moins développés auraient mérités un peu plus de place, et leur absence dans la suite du livre frustre un peu. Pour éviter que ça arrive trop souvent, vu le grand nombre de personnages qui valsent dans le roman, l’auteur n’hésite pas à dire dans son récit ce qu'ils deviennent plus tard  « Charlie ne se connait pas. Dans quatre ans, à dix-huit ans, elle rejoindra une secte établie au Mexique dont le gourou charismatique préconise un régime à base d’œufs crus et manquera mourir d’une infection alimentaire, la salmonellose, avant d’être sauvée par Lou... »

Mais Qu’avons-nous fait de nos rêves n’est pas fait pour être une histoire linéaire, ce sont des diapositives de la vie, et c’est sous cette forme qu’on apprécie le roman. A mon humble avis, même si je ne l’ai pas lu en anglais, le Pulitzer est peut-être exagéré, mais je le conseille malgré tout, pour son piquant rock and roll, pour sa profondeur et les émotions que chaque histoire suscite, c’est vraiment un bon roman.

J'ai d'ailleurs appris qu'il va être adapté en série télé bientôt par HBO... héhé, je me tiens au courant. (Certains espèrent David Duchovny dans le rôle de Bennie, why not.) Et encore une fois, la traduction du titre est quelque peu ésotérique, puisqu'il s'intitule initialement A visit from the Goon Squad... Ouaip.





Je valide l’inscription de ce blog au service Paperblog sous le pseudo guixxx ».

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lundi 20 août 2012

Dieu sans les hommes, de Hari Kunzru


Alors là, on ne peut pas dire que je l’ai fait exprès !

Je n’ai pas de détracteurs à Science-fiction, il s’agit juste d’une (heureuse !) coïncidence.

Mais laissez-moi expliquer le contexte de cette exclamation : Lorsque j’ai découvert les piles relativement instables de Services de presse qui ornaient la table de ma librairie, je me suis dit « diantre, je n’en viendrais jamais à bout ». Ma responsable m’a alors un peu parlé des livres (qui ont une aura, à ce qu’il paraît) et m’a fortement encouragé à lire certains titres en premier lieu. Il s’avère que Dieu sans les hommes faisait parti de cette liste. Et ma responsable a été très perspicace (je soupçonne quand même très fortement un pur hasard…) lorsqu’elle m’a tendu le roman de Hari Kunzru après avoir zyeuté la quatrième de couverture et m’avoir dit « tenez, ça, ça devrait vous plaire ». 
Or, effectivement, cela m’a plu, mais pas pour les raisons qu’évoquent la quatrième de couverture qui ne rend absolument pas honneur au livre. On y parle d’un couple dont l’enfant de quatre ans disparaît et s’enfonce dans la culpabilité, d’une rockstar en quête de rédemption et d’une irakienne jouant à la guerre avec les Marines américain. Hm, dans le tas, seule la rockstar en quête de rédemption m’a tapé dans l’œil. Mais je me suis dit « pourquoi pas ? »

Mais concrètement, ce résumé est loin de rendre justice au roman, il est trop court, trop fermé, laisse imaginer la lecture d'un roman tout autre, et j’ai compris que celui qui l’avait écrit cherchait certainement à toucher un public très large, d’où la réduction à trois éléments distincts et sans liens apparents de ce long roman aussi étendu que le désert de Mojave dans lequel il se situe.



Car Dieu sans les hommes est un roman d’une ampleur impressionnante. Mes amis, il est rare, notez-le bien, que je lise un livre en une journée. Le dernier en date était un roman jeunesse de 250 pages écrit en police 18. Dieu sans les hommes relate lui ses histoires sur 500 pages denses et nerveuses.

Laissez-moi essayer d’en faire mon résumé.

1947, Schmidt cherche à s’éloigner des horreurs aperçues lors de la seconde guerre mondiale où il a participé à la mission Hiroshima. Dégouté par l’humanité, il trouve un repère de solitude au milieu du désert de Mojave, dans les Pinnacles, paysage lunaire aride et poussiéreux à deux heures de Las Vegas. Il s’installe dans la propriété abandonné d’un vieux fou mort depuis peu, où il découvre un énorme sous-sol creusé et assez d’espace pour entreprendre ses propres folies. Il est persuadé qu’il peut changer l’humanité, la sauver d’un désastre imminent causé par la découverte du nucléaire. Or un soir apparaît au-dessus du désert un disque rayonnant, duquel des êtres supérieurs l’appellent.
2008, Dawn tient un petit motel aux abords du parc national des Pinnacles dans le désert de Mojave. Elle se souvient encore du temps où elle était jeune et où elle faisait partie de la communauté du Commandement galactique d’Ashtar, les Enfants de la lumières, appelés un jour à réunir l’humanité avec une entité extraterrestre supérieure qui les sauverait d’un désastre mondial. Drogue, sexe et psychédélisme, avant que la communauté ne finisse de façon dramatique. De l’ancien temps.
Nicky fait partie d’un groupe de Rock anglais venu aux US pour s’immerger dans l’ambiance du rock Californien. Mais le musicien a perdu l’inspiration. La Californie est loin de l’image qu’il s’en faisait, loin du brillant et de l’extravagance londonienne. Excédé, déprimé, il prend le volant pour se perdre dans le désert de Mojave, finit par s’arrêter un motel miteux au bord des Pinnacles, un lieu bizarre et étrangement attirant.
Jaz et Lisa sont en route pour un week-end en famille qui s’annonce mouvementé. Raj, leur petit garçon de quatre ans a été déclaré autiste. Bruyant, instable, ses crises les mettent à la porte des meilleurs hôtels, aussi s’arrêtent-ils dans un petit motel à deux heures de Las vegas dans le désert, le même que celui d’une rockstar aux jeans jaunes poussin et à la coupe Mohawk.
Laila habite la Californie depuis quelques années déjà. Avant, elle était à Bagdad, mais elle vit maintenant avec son petit frère Samir chez son oncle et sa tante, dans un trou paumé sans grand intérêt. Elle y a tout de même découvert une nouvelle culture dans laquelle elle s’est plongée ; elle lui doit son look gothique, et surtout ses vinyles qu’elle vénère, en particulier ceux de ce groupe anglais dont le chanteur aux airs de junky vient de s’installer au motel de la ville. Une véritable aubaine…

Pour tout dire, Dieu sans les hommes retrace une partie de l’histoire des Pinnacles depuis l’arrivée des missionnaires espagnols jusqu’en 2008, où Jaz, Lisa, Raj, Nicky, Dawn et Laila se retrouvent liés par les phénomènes étranges qui peuvent parfois survenir dans des lieux aussi extrêmes que le désert de Mojave. 
De tous les endroits de la planète, le désert de Mojave est celui qui fait le plus penser à la surface de la lune, avec ses excroissances rocheuses et son absence d’humanité. Il est d’ailleurs utilisé pour de nombreux tournages de films et séries de SF, dont Battlestar Galactica ou Star Trek, tout ça pour vous dire qu’en y mettant les pieds, on a vraiment l’impression d’être dans un autre univers. Je pense que c’est pour cela que Kunzru a développé ce roman dans ce lieu, où l’extraordinaire côtoie le quotidien banal - heureux ou dramatique - de chaque homme. Tous ses protagonistes sont des voyageurs perdus à la recherche d’un équilibre et d’une réponse à leurs questions, d’un dénouement.

Vous aurez compris que le roman parle à certains moments d’extraterrestres, d’où mon exclamation d’introduction ! Mais le roman n’est pas à propos de ça. Extraterrestre, Dieu ou esprits, Kunzru donne juste plusieurs noms aux différentes croyances des personnes qui ont arpenté la terre qu’il dépeint. Bon, par contre, ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi l'éditeur français, Lattès, à traduit le titre original Gods wihtout men, par "Dieu" au singulier, mais bon, j'imagine que ça sonnais mieux. 
En tout cas il ne s'agit pas d'un seul dieu, ni de Dieu avec un grand D, mais de déités, quelles qu'elles soient.
Mais j’ai effectivement adoré cette période, entre les années 1947 et 1970 où il décrit l’ascension et la chute de la communauté « hippie » qui s’installe dans le désert, menée par son « guide », persuadé d’être en communication avec des êtres venus d’ailleurs et de pouvoir sauver une Terre pourrie par l’humanité. Kunzru raconte la lente descente aux enfers de cette communauté de paumés, certains vraiment croyants, d’autres juste séduits par la drogue, la liberté sexuelle et l’ouverture spirituelle du campement.

Mais cette histoire là n’est qu’un aspect de ce roman à tiroir, où l’on passe chapitre après chapitre d’une époque à une autre, 1778, 1947, 1920, 1943, 1986, 2008, et où l’auteur attaque une Amérique sous plusieurs angles, sa colonisation, son incompréhension des indiens et ses rapports violents avec eux, sa volonté de croire à une nouvelle mythologie, sa décadence, sa mixité raciale, religieuse, sa passion pour l’art et la musique, ses guerres, ses préjugés, sa perfection comme ses nombreux défauts qui font ce qu’elle est aujourd’hui.

Le Mojave et les événements étranges qui s’y passent ne sont qu’un prétexte pour raconter la vie de ces gens : la volonté de Dawn d’échapper au destin sans consistance qui l’attend au village et le réconfort qu’elle avait trouvé en devenant un Enfant de la lumière au sein de la communauté. 
Le traumatisme de Schmidt suite à la guerre où son travail a été exploité pour détruire des villes entières, et son espoir de rédemption. 
La lente dislocation du couple de Jaz et Lisa due à leur impuissance face à la maladie de leur enfant, ce qui n’a fait qu’exacerber les problèmes déjà présents : le rejet de Lisa et son enfant malade par la famille indienne Penjabi de Jaz, ou l’indécision de Jaz face à son boulot à Wall Street qui pourrait selon lui déclencher une crise incontrôlable.
La détresse de Nicky qui ne sait plus pourquoi il fait ce qu’il fait, s’il est vraiment heureux de s’être éloigné de la femme qu’il aime pour s’enfermer dans un studio avec des musiciens drogués et alcooliques qui semblent avoir oublié le concept de l’amitié et de la liberté.
L’attente de Laila dans ce pays en guerre contre ses origines, l’attente de l’arrivée de sa mère qui n’arrive pas à obtenir de visa, l’attente de quelque chose qui donnera un sens à sa vie de jeune adolescente. Et tous se rejoignent dans cet endroit catalyseur, les Pinnacles, endroit mystérieux, comme doté de magie, capable de bouleverser leur vie à jamais et de leur donner une direction à prendre.

J’aime quand un brin de fantastique s’insère dans les rouages d’un roman comme celui-ci. J’aime que Kunzru laisse une porte ouverte à la fin de son récit, laissant au lecteur le soin de croire ce qu’il a envie de croire, tout comme ses personnages. Le pouvoir qu’il attribue au désert est totalement subjectif, modelé par ce que chacun à envie de voir et de croire. Au final, on ne saura jamais si les Pinnacles sont un vrai récepteur d’une énergie spirituelle quelconque, et comme toujours, ce sont les lieux les plus reculés, déserts, solitaires, où apparaissent les miracles, maisons hantées, villages fantômes, grottes, champs, déserts, ce sont toujours les mêmes histoires. Mais moi, j’adore ça !

Alors oui, vu tout ce que je vous ai raconté, le livre est dense, part dans plusieurs histoires aux nombreux méandres, mais l’écriture de Kunzru est très fluide, et ce qu’il écrit semble couler de source. Il sait vraiment manier la langue, passer d’un style à un autre selon les périodes de l’histoire, l’adapter aux situations selon les personnages qui les vivent, comme lorsque Lisa conte l’attente douloureuse du retour de Raj, mystérieusement disparu dans le désert. Sa narration devient complètement déconstruite à cause des médicaments qui l’assomment complètement, et on arrive à percevoir l’angoisse sourde, le désespoir de Lisa qui ne sait pas si elle doit considérer ça comme une punition ou un soulagement, alterne entre culpabilité, horreur et incompréhension.

Je me souviens maintenant de la dernière fois où j’ai lu un roman aussi parfaitement maîtrisé, où malgré l’ampleur de la tâche narrative dont doit s’atteler l’auteur, le roman reste construit, cohérent et captivant ; il s’agissait des Monstres de Templeton, de Lauren Groff, où l’histoire était certainement un poil plus légère, mais où l’on retrouvait cet étrange aspect de saga sur plusieurs siècles, ce résumé d’histoire des Etats-Unis par ceux qui la peuplent, et cette volonté d’y introduire un aura de mystère, d’irréel, d’inexplicable.
Définitivement, le roman de Kunzru plaira aux amateurs de grande littérature américaine, car Dieu sans les hommes est une oeuvre à la voix puissante et troublante, mais aussi aux lecteurs de SF, puisque la porte reste ouverte, et toutes les théories restent possibles.

Je me suis un peu renseignée, certains faits racontés par l’auteur, dont l’histoire du missionnaire Fray Garcès en 1778, sont réels, bien que romancés, mais d’autres comme l’apparition d’une communauté d’excentriques fan d’ufologie semble avoir été inventée de toute pièce, ainsi que les histoires des personnages en 1920 et 2008. Le nom de la ville n’est même jamais évoqué, on peut seulement situer l’endroit grâce aux indices que laisse l’auteur sur les distances entre les villes alentours et la proximité avec le Momument National des Pinnacles, il fait référence à une « trinité » de montagnes pour indiquer le lieu exact où campait la communauté avant que le terrain soit transformé en parc naturel, mais il ne précise pas exactement l’endroit où se situe son roman.
En cherchant sur la communauté d’Ashtar, je suis tombée sur un site de fans qui ont décidé de faire réellement vivre ce Commandement Galactique. Vous pouvez vous inscrire et tenter de devenir un believer, héhéhé, à cette adresse : http://www.ashtarcommandcrew.net/

Bon, maintenant j’ai ajouté un lieu à visiter pour un road trip au Etats-Unis, le désert de Mojave, les Pinnacles, et avec un peu de chance je pourrais faire un arrêt dans ce village sans nom, peut-être si je retrouve son motel Dropp In miteux et son diner aux murs couverts d’affiches de science-fiction et au menu extraterrestre. Ouais, ça serait vraiment chouette !

En attendant, le roman sort aux éditions Lattès le 3/09/2012, et n’hésitez pas à le lire, c'est un vrai coup de coeur, foi de Guixxx.
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vendredi 17 août 2012

La déesse des petites victoires, de Yannick Grannec


Bon, passons aux choses sérieuses maintenant. Retroussons nos manches et parlons de la rentrée littéraire.
Tu ne sais pas ce qu’est la rentrée littéraire ? (tu ne connais pas ta chance !) 
Alors, jeune néophyte, sache qu’elle a lieu deux fois par an. L’un à partir du mois d’août jusqu’au mois d’octobre, où sont décernés les grands prix littéraires aux noms farfelus tels que Goncourt, Renaudot, Fémina, Médicis, Interallié, Wepler (?!) ou même Crésus (?!?WTF) (mais oui, souviens-toi, c'est à cette période de l'année que les vieux croulants de l’Académie Francaise en habit moche vert décident de faire croire qu’ils lisent vraiment les nouveautés littéraires), parmi plus de 600 nouveautés. 
Puis une deuxième rentrée à lieu en janvier, moins importante, pas de Houellebecq ni de Nothomb pour ce temps là de l’année, celle-ci est considérée comme moins importante. 

Bref. On m’a plus ou moins sommé (avec insistance) de lire le plus de livres possible de la rentrée littéraire pour vous conseiller, lecteurs, et guider vos pas (comme Ophélie Winter) pour vous éviter de vous perdre parmi ce fatras. Etant arrivée dans ma nouvelle librairie mi-juillet, je n’ai pas eu l’occasion d’en lire beaucoup, et heureusement mon choix à été aiguillé par une très bonne libraire du Virgin des c*****, j’ai nommé P. (oui, il y a pas mal de libraires de compet’ chez Virgin, faut pas croire !)

J’ai donc lu pour vous La déesse des petites victoires de Yannick Grannec
J’avais tendance à affirmer sans hésitation que la littérature française c’était de la m…oins bonne littérature. Ceci à cause du nombrilisme bien connu des artistes français, résumé en cette simple phrase de la série télé Family Guy (oui mes sources sont très intellectuelles) : « People of France, a good looking depressed guy smoking a cigarette is not a movie », et clairement, le cinéma et la littérature française, c’est le même combat (va ch*** Christine Ang... ! Hm, calmons-nous.) 
Mais Yannick Grannec a su me prouver que les français pouvaient aussi avoir de vrais talents de conteurs et le livre m’a réellement emballé.


Il s’agit en fait de l’histoire romancé de la vie de Kurt Gödel, contemporain d’Einstein, mathématicien, logicien et philosophe austro-américain puisqu’il a passé sa vie entre Vienne et Princeton (merci Hitler et ses complexes d’infériorité). Bref, le roman se situe dans les années 80, peu après la mort du scientifique, et est raconté par deux femmes. L’une, Anna, est une documentaliste pour la bibliothèque de Princeton sans ambitions ni motivation à qui l’on a demandé de soutirer à la veuve Gödel qui croupit dans une maison de retraite les derniers travaux de son mari qu’elle n’a jamais voulu transmettre à l’université. L’autre, Adèle, veuve de Kurt Gödel, qui croupit dans une maison de retraite, s’ennuie à mourir, et décide pour une fois de ne pas envoyer paître Anna comme ses prédécesseurs, mais établit qu’en contrepartie d’un peu d’écoute et d’attention de la part de la jeune femme, elle lui fournira ce qu’elle recherche.
Le récit commence dans le Vienne des années 30, encore animé et vivant. Adèle est une jeune danseuse peu éduquée, Kurt est un prodige de la science né avec une cuillère d’argent dans la bouche et est légèrement coincé. Les opposés s’attirent, aussi Adèle deviendra la maîtresse de Kurt pendant dix ans avant qu’ils ne se marient par nécessité, pressés de quitter une Autriche saccagée par le nazisme, où tous les esprits brillants finissent dans les camps ou la gorge tranchée.

L’histoire de Kurt Gödel est assez fascinante. C’était un homme modeste et discret, atteint d’angoisse et d’hypocondrie. Mais le climat de la Seconde Guerre Mondiale et de la Guerre Froide a finit par aggraver sa maladie, et sur la fin de sa vie il était devenu extrêmement paranoïaque, persuadé que le gouvernement voulait sa mort et que l’on empoisonnait sa nourriture. Il s’est laissé mourir de faim en 1978, refusant de manger ce que lui cuisinait sa femme qu’il pensait faire partie du complot pour l’éliminer. La vie avec un génie n’a pas été évidente pour Adèle. La manière dont Yannick Grannec imagine la relation dans ce couple mal assorti est très intéressante. Loin d’être idiote, Adèle n’y comprend néanmoins rien aux théories qu’élaborent son mari et ses pairs. Les mathématiques et la philosophie lui sont de toute façon étrangères, et son seul but était de faire vivre l’homme qu’elle aime. On se demande combien de temps aurait vécu Gödel sans l’attention de sa femme, mais sa maladie s’étant déclarée assez tôt, m’est avis qu’il aurait perdu plus d’une décennie. Comme moi, Anna écoute les histoires d’Adèle avec grand intérêt, et découvre des pans de l’Histoire européenne de la moitié du XXème siècle sous un angle différent, avec les yeux d’Adèle, déboussolée par cette soudaine guerre, terrifiée par sa portée sur le génie de son homme, prête à tout quitter pour aller trouver un havre de paix, un refuge de l’autre côté de l’océan.


Moins connu qu’Einstein, ils étaient pourtant très bons amis. Ils avaient pour habitude de rentrer de l’Université de Princeton au village à pied ensemble, trouvant la compagnie de l’autre stimulante malgré leurs caractères opposés. Plusieurs grands esprit de ce siècle sont alors évoqués dans le romans, Kurt Gödel le créateur du théorème de l'Incomplétude, Einstein père de la relativité, Oppenheimer à l'origine du projet Manhattan et à qui l'on attribue la bombe atomique, et bien d'autres se retrouvent dans la ville de Princeton où fourmillent les plus grands penseurs de l'époque, américains et européens. Yannick Grannec en profite pour construire de longues conversations scientifiques et philosophiques, qui pour une jeune idiote comme moi n’ont pas toujours un sens, mais apportent une autre dimension au roman. D’un côté le récit d’Adèle qui raconte sa vie à Anna, avec ses mots, ses sentiments. Anna se lie finalement d’amitié avec la vieille femme et change au fil de leur relation, puise dans la force de caractère de sa nouvelle amie pour avancer dans sa propre vie. D’un autre côté une fresque historique de 60 années entre deux continents, extrêmement bien documentée et bien maitrisée par l’auteur. Les souvenirs d’Adèle sont foisonnants de détails, abordent une grande palette de thèmes et nous captivent complètement, autant qu’ils captivent Anna. 

En un sens, bien que ne traitant pas du même sujet, j’ai retrouvé le même genre de construction et de narration qu’un très bon roman cher à mon cœur (que l'on ne trouve pas partout malheureusement...), Beignets de tomates vertes, de Fannie Flagg, dans lequel une femme en pleine crise de la quarantaine rencontre une vielle femme ayant le double de son âge dans une maison de retraite. Celle-ci lui raconte la vie de ses amies, Idgie et Ruth qui tenaient un petit café dans la ville de Whistle Stop en Alabama dans les années 30. 
Moins populaire, plus intellectuel, le livre de Grannec m’a néanmoins fait ressentir les mêmes frissons que ceux ressentis lors de la lecture de ce second livre. Et ça grâce à cette façon de remonter le temps, de faire vivre son lecteur une autre époque de l’intérieur, non pas comme un banal résumé d’histoire, non pas comme une notice biographique, mais avec des souvenirs (bien qu’imaginaires) impliquant des sentiments, des émotions, des désirs et des rêves, des déconvenues, de l’humanité quoi.

L’avantage de ce roman, c’est qu’il plaira à un grand éventail de lecteurs. D’une part les amateurs de romans historiques, les friands de biographies, les amoureux du passé. D’autre par les lecteurs gourmands d’un bon récit à la narration puissante, puis enfin les amateurs de Sciences, ceux qui connaissent déjà la valeur de Gödel, ses travaux et sa vie, car le livre reste fidèle à ce qu’il a été, et est une très belle ode en l’honneur de cet homme un peu plus dans l’ombre, mais dont l’œuvre à compté.

J’en ai la larme à l’œil !

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mercredi 15 août 2012

Abraham Lincoln, Chasseur de vampires, de Seth Grahame-Smith


Sachez en premier lieu qu’il n’est pas facile de trouver l’inspiration tous les jours, et sur certains livres en particulier. Sur le minimum de huit livres que je vais lire ce mois-ci, je n’en exposerai que quatre, et pas forcément mes lectures récentes. Premièrement, il me faut prendre parfois un recul par rapport à certains livres pour mieux trouver mes mots. D’autres me laissent une empreinte brûlante dès la dernière page tournée et je me jette en général sur mon ordinateur pour mettre mes impressions à plat. Je comptais écrire cet article hier soir mais il me semblait que mes doigts étaient gelés et mon imagination sèche, et pourtant j’avais en masse de matière à exploiter.

Et puis ce midi, après nombre d’essais infructueux sur plusieurs romans, mon esprit m’a susurré « ne lutte pas Guixxx, Abe te regarde du coin de l’œil, tu sais quoi faire ». Je n’avais pas encore terminé Abraham Lincoln, chasseur de vampires, qui trainait sur le rebord de mon lit. Je comptais patienter la semaine suivante pour murir ma lecture et en faire un joli exposé. Mais finalement, je me suis jeté sur les 100 pages restantes, affamée, et je me suis dit « mais oui, mais oui, c’est de toi dont je veux parler depuis hier. » Lui qui patiente depuis bien longtemps dans ma bibliothèque, couvert de poussières et de poils de félin, malmené par mon dédain. je l’avais acheté  lors de la création de mon blog, en pensant qu’étant donné la vitesse à laquelle je dévorais mes lectures à ce moment là, il ne ferait pas long feu avant que je concocte un bel article. De plus, la couverture de l’édition d’époque (Eclipse, maison qui a mit la clé sous la porte) était vraiment très réussie et super funky (il en faut toujours peu pour me faire craquer, une photo sépia, une hache et une tête coupée, quelle classe quoi !)




Las ! des temps sombres sont survenus à cette époque là de l'année, et le roman de Seth Grahame-Smith est tombé dans les abymes de mon Expedit Ik**, parmi d’autres perles de lecture qui attendent sagement, avec désespoir, que je les lise (un peu comme le grain de maïs Bonduel** qui reste seul au fond de la boite de conserve, quelle terrible tragédie cette publicité…).

Bon, passons aux choses sérieuses. Il est vrai que j’ai ressorti Abraham Lincoln, chasseur de vampires, en vue du film sorti sur nos écrans ce mois d’août 2012. La bande-annonce alambiquée laissant imaginer une grosse bouse baveuse, je me suis dit que j’allais lire le livre avant de me faire un véritable avis, et pouvoir ainsi comparer les deux œuvres.
Abraham Lincoln, chasseur de vampires, semblait pour moi faire partie d’une sorte de mode qui s’empare de la littérature depuis quelques années déjà. Il n’est pas rare que des personnalités (artistes, scientifiques, politiciens…) de notre Histoire deviennent les héros de romans, je pense notamment à cette série de romans policiers de Gyle Brandreth dont Oscar Wilde est le héros (chez 10/18), ou encore à Frederic Lenormand qui met en scène Voltaire (chez Le Masque), ou même l’Alieniste de Caleb Carr sur lequel j’ai écrit un article et qui s’approprie le grand Théodore Roosevelt.
Mais Abraham Lincoln, chasseur de vampire est quelque peu différent, ce n’est pas un roman dans lequel un personnage connu mène une enquête ou s’inscrit dans une intrigue totalement romancée (et puis il s’agit d’Abraham Lincoln qui chasse des vampires avec une grosse hache, un peu comme un Druss du XIXè siècle, trop cool hein ?) et ce n'est pas non plus une uchronie, puisque l'auteur respecte entièrement les évènements qui ont jalonné la vie du fameux Président.


Seth Grahame-Smith commence par une introduction qui explique l’origine de l’écriture du livre. Il vivait une existence paisible dans la ville de Rhinebeck au nord des Etats-Unis, était propriétaire d’un magasin général de moins en moins fréquenté, marié et des enfants, caressait le rêve et l’espoir de devenir un écrivain connu, fantasme enterré sous la réalité d’une vie banale où l’inspiration et le temps lui faisaient défaut pour accomplir la destinée qu’il souhaitait. Cela jusqu’à ce qu’un client un peu particulier, Henry, bouleverse sa vie en déposant sur son comptoir les dix carnets secrets du président Abraham Lincoln et lui intime de les lire et d’en faire un manuscrit satisfaisant.

Seth Grahame-Smith nous livre alors la biographie complète et « réelle » de la vie d’Abraham Lincoln, s’appuyant sur ses écrits en priorité, ceux des carnets cachés, mais aussi sur les faits historiques que l’on connait, les interviews, les vieux articles de journaux, les archives de cette période durant laquelle a vécu celui que nombreux considèrent comme le meilleur Président que les Etats-Unis ait jamais élu. La particularité de cette biographie, c’est qu’elle révèle un secret jusqu’alors connu seulement par une certaine partie de la population au pouvoir et quelques rares personnes ayant encore affaire avec l’engeance contre laquelle s’est battu Lincoln : l’existence des vampires.

Alors voilà, ça fait déjà, hm… plus de cinq ans en France que la vague vampirique souffle sur l’imaginaire artistique. Je vous entends déjà grommeler dans votre barbe (ou non d'ailleurs, pas de sexisme !) et vous dire que vous n'allez pas lire un livre de midinette, ou encore un de ces trucs de série B minable, avec un scénar à deux balles et écrit avec les pieds (bien que j'ai vu un sacré documentaire sur M6 sur une artiste-peintre qui faisait ses toiles avec les pieds : fascinant). Entre romans, films, BD, on en sort plus des vampires. Néanmoins, le fait de parler de vampires ne doit pas vous faire rebrousser chemin, les amis. Bien avant Twilight, l’imaginaire vampirique, ce mythe incroyable, inondait l’art : Nosferatu, Dracula, ont illuminé par le passé le cinéma, et plus récemment une auteur que certains considèrent comme la reine de l’horreur et du fantastique, Anne Rice avait remis au goût du jour le mythe du vampire avec ses séries de romans (Entretien avec un vampire, Lestat le vampire, la Reine des damnés… ) Et de fait, les vampires de Grahame-Smith ressemblent plus à ceux d’Anne Rice, exit Stephenie Meyer. La période historique de Lincoln s’y prête aussi bien plus facilement.

J’ai beaucoup apprécié cette volonté de mettre en place son livre comme un document plus qu’un roman, d’utiliser une écriture sans artifices, de rester dans une narration assez terre à terre, mais réellement bien écrite, et surtout de ne pas tomber dans la bêtise et le ridicule. Abraham Lincoln, chasseur de vampires est donc très peu romancé. Le livre débute avec l’enfance de Lincoln, surnommé Abe, et ressemble par beaucoup d’aspects à la biographie que vous trouverez dans les livres d’Histoires et sur les encyclopédies d’internet ; Abe, né dans le Kentucky en 1809, fait partie d’une famille pauvre, perd sa mère à l’âge de neuf ans et s’en remettra difficilement. Il développe une curiosité, une soif de connaissance et une facilité d’expression très tôt, ainsi qu’une taille gigantesque et une force équivalente. Il est même dit dans plusieurs biographies qu’il était très doué pour les travaux physiques et maniait très bien la hache.

Voilà, on y est, c’est dans cette famille pauvre, mal entretenue par un père paumé et fauché, qui contracte des dettes colossales et n’est pas capable de soigner sa famille, qu’Abe rencontre les vampires : sa mère est la première victime qu’il connait, tuée par un vampire à qui son père devait plus de 100$ qu’il n’a jamais pu rembourser. Elle décède d’un mal étrange, fiévreuse, sans force, délirant à propos du démon qui l’aurait empoisonnée. Comprenant la vérité, confirmée par son père qui connait l’existence de ces créatures malines, Abe va dédier sa vie à traquer et détruire les vampires. Son arme de prédilection est la hache, qu’il utilise pour fendre le torse ou le crâne des vampires aussi facilement qu’il fend une buche en deux.

Abraham Lincoln et son benjamin, Tad.
Rien d’extravagant dans la biographie que fait Grahame-Smith donc, tous les éléments de la véritable vie de Lincoln s’imbriquent parfaitement avec cette chasse aux vampires, les pertes qu’il va subir au fil de sa vie, puisque la moitié de sa famille, parents, femmes et enfants, lui ont été pris par la maladie. Je ne connaissais pas en détail la vie de Lincoln avant de l’avoir lu, je savais simplement que c’était un Président aimé, j’avais vu ces photos de lui, géant en long manteau noir, je savais son œuvre sur l’abolition de l’esclavage et connaissait les détails de son assassinat dans un théâtre durant son mandat. Après avoir fini le livre je me suis renseignée, j’ai surfé sur tellement de sites, et je suis impressionnée par le travail biographique effectué par l’auteur, et cette façon incroyablement fluide avec laquelle il mélange fantaisie et réalité.


Plus tard, Abe va faire la rencontre d’un vampire avec qui il va se lier d’une sorte d'amitié, il s’agit d’un certain Henry. Henry va lui apprendre tout ce qu’il doit savoir sur les vampires, d’où ils viennent, comment les battre. Grahame-Smith s’approprie l’Histoire  pour étayer sa conception des vampires, il évoque la colonie perdue de Croatan, les mythes et légendes européens, la comtesse sanglante Báthory, et à travers les chasses d’Abraham Lincoln il nous promène un peu partout du Kentucky à l’Illinois, de Washington à New-York, jusqu’à la Nouvelle-Orléans où Abe rencontre un autre connaisseur de vampires : Edgar Allan Poe.

J’ai pris vraiment plaisir à lire ce livre et trouvé la démarche de l'auteur géniale. La distinction entre les véritables éléments historiques de la biographie de Lincoln est plutôt dure à faire quand on ne connait pas bien son histoire. Mais une fois informé, on voit qu'il reste cohérent au niveau historique et met en scène de manière plausible et sans exagération un grand personnage de l’Histoire des Etats-Unis. J'ai aussi beaucoup apprécié le fait que le roman foisonne de références littéraires, poésies et tirades de théâtre !
Le seul passage finalement peu convainquant reste l’introduction de l’auteur, qui est allé un peu trop loin dans son implication et ne réussit pas être aussi convainquant que le roman. Il ne va pas au bout de sa mise en place de l'histoire, ne fait pas de conclusion pour expliquer pourquoi on lui a remit ces carnets et quelle sera la portée de son implication, il ne met pas assez en avant la situation actuelle qu’il invente selon laquelle les vampires marcheraient toujours parmi nous… dommage.

Durant ma lecture, j'ai beaucoup pensé à un autre livre que je vous recommande aussi fortement: Bloodsilver, de Wayne Barrow aux éditions FolioSF, et traduit par Johan Heliot et Xavier Mauméjean, deux écrivains français qui sont en fait les vrais auteurs du livre. Bloodsilver relate sous formes de nouvelles l'arrivée des vampires sur le Nouveau Monde à l'époque des premiers colons, et leur longue ascension aux Etats-Unis, aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest, jusqu'au début du XXème siècle. Le style est totalement différent, et les nouvelles elles-même ne se ressemblent pas, mais sur le même thème : les vampires aux Etats-Unis, c'est un must, c'est génial, et ça mérite d'être découvert !

En ce qui concerne le film Abraham Lincoln, chasseur de vampires, on m’a dit qu’il se prenait trop au sérieux et manquait de second degré. En voyant les extraits je trouvais surtout que le film avait l’air raté, trop dans le flamboyant hollywoodien, les effets spéciaux, et un scénario bâclé pour mieux exploiter le visuel. Maintenant, je sais que l’auteur à participé au scénario, alors on va voir si c’est juste le monteur de la bande-annonce qui fait mal son job ou si l’auteur n’est pas aussi bon scénariste qu’écrivain. Le livre ne contenait que très peu de second degré, je ne m’attends donc pas à un film drôle, et au vu des critiques je ne m’attends pas non plus à un film de qualité comme l’adaptation d’Entretien avec un vampire dans les années 90, pourtant c’est tout à fait l’angle qui aurait dû être abordé pour cette adaptation. Attendons voir.


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dimanche 5 août 2012

L'Affaire Jane Eyre, de Jasper Fforde


Pour expliquer pourquoi je vais parler du livre cité dans l’en-tête de cet article, je me dois de revenir dans mon passé trouble (?! juste un effet de style, imaginez le brouillard et les croassements de corbeaux), à l’époque de mes fréquents sauts de puces entre les genres littéraires, lors de mon apprentissage de l’amour de la lecture, cette époque agitée où l’Homme se cherche encore : il faut remonter à mon enfulte/adulescence.

J’ai commencé à lire plus par mimétisme et dépit que par passion, voyant ma mère, mon père, mon frère, ma sœur, absorber des livres jusqu’à des heures indues, me laissant ainsi une bibliothèque largement fournie. Agatha Christie, Boileau-Narcejac, Catherine Missonnier, Evelyne Brisou-Pellen et Daniel Pennac furent mes premiers coups de cœur, et m’orientèrent vers une appréciation des romans policiers, d’enquêtes abracadabrantesques, vers des contrées moyenâgeuses et des aventures épiques que je m’efforce aujourd’hui de transmettre aux enfants que je conseille dans mon rayon jeunesse.

Puis un auteur anglais insignifiant que vous ne connaissez certainement pas du nom de J.K. Rowling m’a plongé la tête dans un lac où nageaient magiciens, elfes, géants, monstres et loups-garous, de quoi étoffer mon amour du merveilleux, déjà alimenté par les contes et légendes mythologiques ingurgités pendant la petite enfance.
Puis j’ai découvert tout un univers d’auteurs dont l’imagination frôlait la sorcellerie, vu la manière simplement enchanteresse qu’ils avaient de faire évader votre esprit de la cage terre à terre qu’est votre corps de petit humain. Les noms des genres qu’ils prônaient étaient aussi exaltants que leurs livres : fantasy, fantastique, science-fiction.
Puis, m’étant largement délectée de ces genres, j'ai tenté vers l’âge de 16 ans de lire quelques autres textes qui renoueraient avec mes lectures d’enfance. Ayant les hormones d’une adolescente en ébullition, je me suis ruée sur les Jane Austen qui traînaient, et puis j’ai découvert ce qui restera ma Bible, j’ai découvert Charlotte Brontë.

J’avais de vagues souvenirs d’enfance du film Jane Eyre, avec Charlotte Gainsbourg et William Hurt. Notamment cette scène terrible où l’on enferme Jane Eyre, encore petite, dans « la pièce rouge », présumée hantée, juste après l’avoir battu sans ménagement.
C’était la couverture du film sur le livre, qui avait déjà les pages jaunies et pris un peu la poussière  sur l’étagère de la bibliothèque de ma sœur. J’ai commencé, et je crois que c’est et ça restera la lecture la plus addictive que j’ai connu. Et le seul livre que je relis régulièrement – car je ne relis jamais mes livres.

Alors plus tard, je n’ai pas hésité à me jeter sur un livre au titre qui sentait bon la nostalgie de ma dépendance, à la couverture exubérante qui fleurait bon le livre bien barré : il s’agissait de L’Affaire Jane Eyre, de Jasper Fforde. Je ne me souviens pas qui a eu la fulgurance de l'acheter, certainement ma sœur qui a toujours su dénicher de bons romans, et a toujours été mon dealer de livres jusqu’à ce que je puisse m’en payer moi-même.
Et L’Affaire Jane Eyre, mes amis, c’est une œuvre de fiction purement géniale, et je pèse mes mots.
Il y a des auteurs dont le bulbe fêlé cache une imagination hors du commun et beaucoup d’idées. Ils les mettent par écrit, puis débroussaillent, expurgeant le trop plein d’excentricité et d’absurdité, ne gardant que le meilleur. Et il y a ceux qui se servent de toute leur matière première pour en faire un roman purement absurde, excentrique, littéraire, sans un seul faux pas. C’est le cas de Jasper Fforde.

Souvenez-vous, j’avais mentionné ce livre dans mon article sur Sans parler du chien de Connie Willis il y a peu. Voilà, on y est. J’ai décidé d’en parler, suite au revival de Jane Eyre au cinéma (Michael est beau à croquer mais ne surpasse pas William Hurt, et Mia Trucmachinchépakoi n’arrive pas à un poil de nez de l’interprétation de notre frenchy Charlotte, mais bon le film est beau quand même), suite encore au fait qu’on m’ait demandé ce livre trois fois ce dernier mois (des enfants dont l’institutrice avait conseillé cette lecture pour l'été – qu’elle soit bénie par l’esprit des sœurs Brontë), et que la nouvelle apprentie de ma librairie (ça y est, je forme une apprentie ! C’est mon tour, youhouhouhou, hm.) m’a dit « hey, t’as du lire ça toi, non ? C’est extraordinaire » et je n’ai pu que plussoyer, heureuse qu’elle ait de bons goûts, en me disant « bon, elle a les bases, on va bien s’entendre ! » (Quelle condescendance).

L’Affaire Jane Eyre, c’est toute une histoire. 
Thursday Next n’est pas une héroïne comme les autres. Tout d’abord elle est la fille du Colonel Next, voyageur temporel, et nièce de Mycroft Next, scientifique fou qui a inventé le papier carbone correcteur et une machine pour voyager dans les univers littéraires. De plus, lorsqu’elle était petite, elle s’est malencontreusement perdue dans un livre de Charlotte Brontë, Jane Eyre, découvrant qu’elle avait la capacité de faire d’elle-même ce que son oncle s’était ingénié à inventer.

Vétéran de la Guerre de Crimée qui oppose l’Angleterre (et non les Royaume-Unis qui n’existent plus, le Pays-de-Galle étant devenu une démocratie populaire) à la Russie Impériale depuis plus de cent ans, célibataire trentenaire, elle vit avec Pickwick, son dodo (un animal à la mode depuis que l’ingénierie génétique fait des miracles et que l’on peut ressusciter et cloner les espèces disparues, comme les mammouths), et exerce le métier éreintant de détective littéraire au sein du service des opérations spéciales de Londres (les SpecOps), où elle lutte contre les contrefaçons, les fraudes et les vols d’œuvres littéraires. 
La tuture appartient à monsieur l'auteur, lequel
 l'a repeint comme celle de son personnage
Thursday Next dans le roman !
C’est ainsi qu’elle se retrouve confrontée à Achéron Hadès, sa Némésis, un dangereux criminel qui s’en prend aux plus grands auteurs. Après avoir volé le manuscrit de Martin Chuzzlewit de Charles Dickens qu’il a défiguré de l’un de ses personnages, il part se cacher dans le manuscrit original de Jane Eyre pour échapper à Thursday, menaçant ainsi de bouleverser l’entièreté du roman préféré de notre héroïne.

Ce résumé, c’était pour faire simple.
Parce qu’en fait, c’est bien plus tordu que ça, et tellement plus foisonnant ! L’Affaire Jane Eyre, c’est un mélange de genres littéraires incroyable : de l’uchronie (lorsqu’on modifie le cours de l’Histoire), du policier, de la science-fiction, du fantastique, et même par moments du romantique. C’est de plus une ode à la littérature, le roman faisant référence au monde littéraire de nombreuses façons, d’une part par l’essence même du métier de son héroïne, mais aussi par le biais de petits détails, les noms des personnages, les situations, et si vous êtes un amateur de littérature, vous serez comblé par cette hymne de Jasper Fforde.
Et cet auteur est en plus un véritable anglais ! Il manie un humour propre à son pays,  sophistiqué, subtil, parsemé de jeux de mots qui éclaboussent tous les dialogues, de situations irrévérentes et d’une absurdité digne des Monty Python. Lors d’une critique, un journaliste anglais s’est même demandé si Fforde était plus un « Monty Python croisé avec Terry Pratchett ou bien J.K. Rowling mélangée à Douglas Adams.» 
Et si aucun de ces termes ne me convient complètement, je comprends cette comparaison. On ne peut s’empêcher de cherche à le comparer à de grands auteurs de genres apparentés vu comme lui-même tire son imagination et son inspiration de leurs œuvres.
Mais je dirais que ce roman hybride de Fforde est tiré de son imaginaire repu d’œuvres de toutes sortes et origines, pas seulement de romans fantastiques et humoristiques, il tire son inspiration de Shakespeare, des sœurs Brontë, de Dickens et Wilkie Collins, de Lewis Carroll et de Jerôme K. Jerome, de la littérature fondatrice du roman anglais par excellence, en plus de son goût immodéré pour la science-fiction et le fantastique.
De quoi ravir ceux qui se délectent de littérature classique et de grands romans gothiques, on trouve de tout dans ce roman de Jasper Fforde, mais surtout on y trouve une œuvre innovante, surréaliste, débridée, qui mérite qu’on lui fasse une place dans le panthéon des grands auteurs anglo-saxons, et surtout qu’on le lise et le reconnaisse pour son génie (je vous disais bien que je pesais mes mots).

Alors n’hésitez pas à lire l’Affaire Jane Eyre, en poche chez 10/18, premier tome d’une saga de six romans, et même si les derniers sont un peu décevants, ce premier opus de Thursday Next est un coup de génie qui vous donnera envie de rire, et de lire, encore et encore, sans s’arrêter, comme moi quoi.

Une affiche pour une dédicace du Jasper Fforde, j'admire l'imagination déployée, et espère un jour avoir le même honneur !

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