dimanche 29 juillet 2012

Terreur, de Dan Simmons

Séance de rattrapage, messieurs dames.

Il est des livres que l’on recommande chaudement à ses amis, quelques soient leurs goûts. Ce sont simplement des ouvrages d’une telle qualité – à mes yeux – qu’ils méritent d’être lu, ou du moins notifiés, martelés, à nos amis lecteurs, parce qu’ils se doivent, sinon de les lire, au moins de savoir que ces livres existent, et qu’ils n’attendent que leurs nerfs optiques.

C’est pourquoi, je fais une séance de rattrapage. Je passe en revue ma bibliothèque personnelle (toujours ma magnifique Expedit, laquelle a souffert de quelques déménagements mais est fidèle au poste, prenant poussières et poils de chat solennellement) pleine à craquer de livres non chroniqués, et m’arrêtant sur ceux qu’il est outrageant d’avoir oublié. Bon, y en a un paquet, mais parfois je n’ai pas le courage de vous décortiquer certains livres. L’inspiration, vous savez, ce genre de choses. Il y en a que j’ai adoré, mais quand j’essaye de me remémorer ce que j’ai aimé dans leur lecture, je ressens comme un courant d’air entre mes deux oreilles et j’entends siffler le train (3 fois ?)… alors je préfère passer à autre chose. Et je remarque que le nombre de livres des genres littératures classique et contemporaine prend le pas sur mon genre favoris, la littérature de l’imaginaire, ce qui me chagrine, et perturbe l’esthétique de mes étagère aussi… le code couleur tout ça tout ça… hm bref.

Mais cela va changer ! Dès que tous mes (satanés) représentants reviennent de vacances (hmpf, franchement, y a des gens qui travaillent en août, non mais.) je me mets au harcèlement pour recevoir le plus de services de presse et pouvoir ingérer ma littérature de prédilection à outrance, de quoi remplir le ventre vide de ma bonne vieille Expedit, satisfaire mon appétit et redonner du lustre au nom de ce site, nom d’un bitoniau Ikéa.

Mais je m’égare.

Le livre que je vais présenter aujourd’hui rentre donc dans cette catégorie (pour récapituler : celle des masterpieces oubliés de ma bibliothèque) et je suis d’autant plus confuse qu’il s’agit du livre d’un grand auteur particulièrement admiré pour son œuvre. Il écrit des polars, de la science-fiction, du fantastique, de l’historique, il navigue entre les eaux mythologiques et les courants dickensiens, il s’agit en fait de Dan Simmons.

Je l’ai découvert avec L’échiquier du mal, chef-d’œuvre du genre fantastique, mais je l’ai encore plus apprécié avec Terreur.
Terreur n’est pas la première œuvre géniale de Dan Simmons : le personnage est connu pour avoir signé la série Hyperion, Ilium, Drood, ou encore, comme cité précédemment  L’échiquier du mal, toutes des œuvres que vous trouverez dans vos (bonnes, uhuh, soyons prétentieux) librairies, des piliers fondateurs dans leurs genres respectifs.


Terreur est un peu différent, Terreur s’inspire d’un fait historique réel, mélange mythologie inuit et roman d’aventure maritime, parfumé d’une horreur tenace, et d’un suspens terrifiant. Car Terreur relate l’histoire de l’expédition Franklin, une flotte de deux bombardes – le HMS Erebus et le HMS Terror, partie en 1845 pour trouver le passage de Nord-Ouest, passage polaire qui relie l’océan Atlantique à l’océan Pacifique. Malheureusement, ce passage n’est praticable qu’en été et la plupart du temps prit par les glaces en hiver. Bien-sûr, lorsque le commandant Franklin – commandant anglais de grande renommée - est parti avec ses deux navires, accompagné d’un équipage de 128 hommes, il ne s’attendait pas à rester coincé dans les glaces.

Pour les curieux, cette expédition a donc réellement existé, et sa fin est plutôt tragique. Personne n’a jamais retrouvé les deux navires de l’expédition, seuls quelques objets ont été trouvés à plusieurs kilomètres de la disparition présumée des vaisseaux. Franklin avait négligé l’organisation de son expédition, et surtout de laisser des notifications de voyage derrière lui, chose qu’il était censé faire pour qu’en cas de besoin on puisse remonter à lui. Jusqu’à présent les chercheurs ne font que supposer les conditions de l’expédition, le temps qu’a duré l’agonie des survivants, et la chronologie des faits selon les détails trouvés pendant les recherches. A partir de là Dan Simmons imagine ce qui aurait pu se passer. Et c’est plutôt… terrifiant ! (eh ouais ! le titre est bien trouvé)

Deux navires pétrifiés dans les glaces, 128 hommes attendant un dégel (qui n’arrivera certainement jamais avant leur mort) dans un froid variant entre 0 et -40°c, en proie au scorbut, à la faim, à la folie… et à une chose plus inquiétante encore. Dans son roman, quelque chose de surnaturel, une entité, que tous les marins décrivent comme une monstrueuse montagne blanche, s’en prend à l’équipage des deux vaisseaux, ne laissant derrière elle que des cadavres amputés et mutilés. L’expédition Franklin essaye de rationaliser : un ours blanc certainement. Certes, il est très gros. Et très grand. Et ne ressemble pas à un ours. Quoi d’autre sinon ? Ou bien l’équipage aurait-il dérangé quelque dieu païen ? Est-ce un démon ? Et pourquoi cette créature s’en prend-t-elle à eux ?

Le roman est épais, 720 pages (en livre de poche chez Pocket, un petit pavé quoi) pour raconter ce sursis avant la mort. Simmons s’est extrêmement bien documenté pour l’écrire, voulant rester fidèle à la réalité (supposée) des faits, malgré l’intervention de son imagination : la créature blanche, ce monstre qui illustre son art parfaitement maîtrisé du genre horrifique. Il prend pour personnage principal Francis Crozier, le capitaine du HMS Terror, grand explorateur de la Navy britannique, malheureusement peu reconnu par ses pairs malgré ses nombreuses expéditions, personnage le plus attachant, peut-être pour sa conception plus morale du monde, et son désir d’aider son équipage à sortir du tombeau dans lequel il les a mené avec Franklin. Dans sa biographie officielle, il est déclaré comme décédé « vers 1848 »… Dan Simmons relate trois années de survie. Une survie difficile, parsemée de tentatives pour trouver du secours, toutes ratées. Une survie mise en difficulté par la maladie qui ronge, par la violence de la folie des hommes, que la terreur, et surtout la famine, peuvent rendre plus dangereux encore que le mal qui rôde autour des bateaux.


Après de nombreuses recherches d’experts, la cause la plus probable de la mort des trois quarts de l’équipage reste la maladie, l’empoisonnement, la faim et le froid. C’était le début de l’utilisation des boîtes de conserves, qui étaient faites en plomb et parfois mal soudées, qui a contaminé une bonne partie de la nourriture. Les pneumonies, le scorbut (une carence en vitamine C qui tue lentement et de manière sale et sanglante…), feront les premières victimes. Le temps fera le reste. Sur quelques os trouvés près du lieu des naufrages, les chercheurs ont aussi trouvé des traces de dents… de quoi alimenter l’horreur du récit.

Le roman de Dan Simmons est tout simplement fascinant. Je crois que son caractère véridique et historique a finit de m'envoûter, et l’horreur de la situation qu’a vécu l’équipage des deux navires est finalement adoucie par le côté fantastique du récit de Simmons. Il est plus facile de rester stoïque face aux attaques d’une monstruosité polaire sans nom plutôt que d’imaginer ce qu’ont enduré ces marins affaiblis par le saturnisme, se mourant atrocement du scorbut, les os gelés par le froid, l’estomac tenaillé par la faim, s’entre-déchirant pour assurer leur survie.

J’ai refermé Terreur le ventre noué, l’esprit engourdi, encore piquée par les morsures du froid polaire, les yeux éblouis par le blanc immaculé des banquises, entendant encore les échos de la glace qui craque. Simmons a le don de vous plonger dans son récit, de vous placer à côté de ses acteurs, de vous faire ressentir la douleur de leur supplice. Mais je l’ai surtout refermé en me disant que je venais de lire un livre captivant, j’étais obsédée par cette expédition, j’avais envie de  découvrir si l’on connaissait aujourd’hui le fin mot de cette histoire tragique. Je me suis donc précipitée sur la documentation, pour me rendre compte qu’aujourd’hui encore le mystère persiste, des expéditions de recherche canadiennes tentent toujours de situer les épaves. Des sépultures, des traces de passages ont été trouvé à plusieurs endroits, ce qui a permis de présumer de l’endroit où se sont retrouvés bloqués les navires. Mais malgré la technologie de recherche avancée de notre siècle, les deux épaves n’ont jamais été retrouvées.

De quoi laisser rêveur.


Pour les curieux, l'article de Wikipedia est plutôt complet et bien fait :

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lundi 23 juillet 2012

L'Aliéniste, de Caleb Carr

Théodore Roosevelt chasseur de psychopathes.

Je vous ai déjà dit que j'avais passé des vacances à New York. Trop peu de temps malheureusement, trois jours ne sont pas suffisants pour découvrir tous les trésors de la Grosse Pomme. J'y retournerai bien une semaine, et je sais que ça arrivera.
Depuis j'ai lu L'Aliéniste, roman écrit par Caleb Carr en 1996, choisi justement pour sa situation géographique, puisqu'il se passe dans le New York des années 1890. Il n'a pas été facile de suivre le cheminement des personnages, un tas de rues ont changé de noms, des quartiers ont été intégrés à d'autres (notamment les Five Points qui n'existent plus sous ce nom là). Mais j'ai quand même saisi l’essentiel des localisations : une fois qu'on sait situer les avenues, les rues ne sont plus un problème.

J'ai vraiment aimé me promener dans les rues de New York (à m'en bousiller la plante des pieds, même...). Son seul problème à mes yeux était la distance trop rapprochée de ses énormes tours, de quoi vous rendre claustrophobes. Je me suis parfois sentie oppressée (le cas le plus éloquent pour illustrer cette impression étant les rues étroites de Wall Street) Je me suis baladée, guide en main, et suis tombée amoureuse des quartiers les plus anciens et les plus européens... finalement. Chelsea (et la High Line, cette ancienne ligne de chemin de fer reconvertie en sentier piéton, bien plus jolie que notre pendant à Gare de Lyon...), Greenwich et ses petites maisons collées, SoHo et ses bars, Little Italy et ses bouches d'égouts drapées des couleurs de la mère patrie... Je n'ai malheureusement pas eu le temps d'aller dans Harlem, ni de traverser totalement le pont de Brooklyn.

Je veux vivre à Gramercy Park

... quand je serais riche.



Ce qui tombe bien puisque c'est là qu'habite le narrateur de notre roman (au numéro 34), le journaliste de la rubrique criminelle John Moore. (finalement, j'aime le New York des années 1890!) Dandy, joueur invétéré, amateur de bourbon, il est l'ami de celui qui porte l'histoire, l'aliéniste.
Il s'agit en fait de Laszlo Kreizler, psychologue, "aliéniste", puisqu'il s'occupe en priorité des fous, et ce avec des méthodes pour le moins révolutionnaires. Ses pairs n'affectionnent pas particulièrement ses nouvelles théories, selon lesquelles la personnalité d'un homme serait influencée par ce qu'il a vécu dans son enfance.
C'est pourquoi il n'hésite pas à saisir l'occasion que lui offre son très bon ami Théodore Roosevelt, alors jeune préfet de la police de New York, c'est à dire l'aider à résoudre le meurtre d'un jeune enfant prostitué atrocement mutilé. Il va donc mener une enquête non officielle, accompagné de deux policiers juifs ayant étudié la criminologie moderne en Europe (où il y a eu de grandes avancées depuis l'apparition de Jack l'éventreur), de l'ambitieuse secrétaire du préfet qui espère devenir la première femme flic, et de son bon ami John Moore.

J'adore l'ambiance très Gangs of New York du roman, l'histoire se passe d'ailleurs trente ans après, mais plusieurs choses n'ont pas changé, notamment la corruption de la ville, vraie fosse d'aisance où se complaisent maquereaux d'enfants, gérants de tripots sordides, policiers corrompus aux poches pleines de billets...
L'enquête du petit groupe de l'aliéniste se fait dans le secret à cause de cette corruption. Les autorités, le maire de la ville, les cultes religieux, tout le monde trouve son intérêt à passer sous silence les actes d'un tueur en série sous prétexte de ne pas attiser la frayeur et la peur des habitants de la ville. C'est pourquoi la petite équipée va devoir composer avec plusieurs personnes qui veulent leur mettre des bâtons dans les roues. Suivis, épiés, menacés, il va être très difficile pour eux d'empêcher le tueur de frapper à nouveau. Caleb Carr décrit à la perfection les moyens qu'utilisent tout ce petit monde pour les empêcher d'avancer, expose les ramifications entre telle et telle branche, les alliances qui se nouent entre truands, hommes d'église et politiciens en cas de crise, pour préserver la fortune de chacun, au péril de la vie d'enfants.
D'ailleurs tout le monde s'en fiche de ces enfants. Le tueur assassine toujours de jeunes émigrés qui se prostituent ("ils l'ont bien mérité !"), pas de quoi attiser la pitié de ceux qui ont le pouvoir de faire avancer l'enquête. Seuls certains gangsters trouvent leur avantage à exploiter l'affaire : en période de ténèbres, les gens préfèrent boire qu'allumer un cierge dans leur église, le malheur est bon pour certains business.
Comprimés entre ceux qui veulent étouffer le sujet et ceux qui le brandissent pour créer des émeutes, tenter d'appréhender le meurtrier n'est pas une mince affaire. D'autant plus que la police n'a aucun indice. Le meurtrier choisit visiblement ses victimes sans les connaître, il n'y a aucun témoins, et le personnage semble en plus avoir un goût douteux pour le jeu du chat et de la souris.
C'est pourquoi les enquêteurs vont utiliser des méthodes qui nous rappellent à nous nos petits Experts Las Vegas... mais cent ans auparavant ! On en est aux balbutiements de la psychanalyse, aux essaient trébuchants de la criminologie telle qu'on la connait : les empreintes, les portraits robots, le profilage, toutes ces choses ne sont pas recevables dans un tribunal de l'époque. Mais elles peuvent servir à retrouver le meurtrier, et ainsi à trouver des preuves sur places, ou pire le prendre en flagrant délit. Grissom n'a qu'à bien se tenir !
Mais si Laszlo échoue, c'est toute son équipe qui perd crédibilité auprès de leurs professions et se retrouve au placard... et en particulier Roosevelt, lequel ne sait pas encore qu'il est voué à un destin bien plus important que Préfet de police.

L'ouvrage est tellement dense, passionnant, entrecoupé de descriptions sur l'état de la ville à cette époque, sa situation politique, sur les avancées de la médecine en psychologie, l'arrivée des nouvelles techniques d'investigation, les moeurs de la population, l'immigration, la société, l'art... bref. Je viens de lire un livre historique extrêmement bien documenté sur le New York des années 1890, mais bien plus excitant qu'un pavé pondu par un historien à la prose touffue et illisible.


En y repensant, je sens encore les odeurs nauséabondes du Lower East Side de l'époque, j'entends siffler les trains en partance de Grand Central, j'imagine les fiacres emportant de jeunes New Yorkais pressés traverser les avenues pour se rendre au Metropolitan Opera...

...et je me sens transportée...


J'ai pas pu me retenir de mettre la fin de Gangs Of New York, j'adore ce moment où on voit l'évolution de la ville. ;)
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lundi 16 juillet 2012

L'Homme dé, de Luke Rhinehart



Il existe peu de roman en poche aux éditions de l’Olivier. Quand j’ai aperçu L’Homme dé sur l’étagère je me suis demandé ce qu’était ce format, et cette maquette que je n’avais vu encore nulle part… L’Homme dé est immédiatement rentré dans ma bibliothèque « à lire » coincée dans un coin de mon cerveau, et je l’ai laissé prendre la poussière une année. Une année avant de me dire « bon, je vais visiter New York City (!) donc faut que je me trouve des livres qui se passent dans la grande pomme ! ». Oui moi quand je vais à un endroit maintenant j’essaye d’emporter des livres du coin (je vous dirais ce que je trouve si un jour je dois aller dans la Creuse, ça sera pas facile ni joyeux.).
M’en passant par Montréal, j’ai donc emporté un roman de Michel Tremblay (The auteur québécois) La grosse femme d’à côté est enceinte, puis j’ai fourré l’Analyste de Caleb Carr dans mon sac, et enfin : L’Homme dé.






J’ai été contente parce que je l’ai lu au retour du voyage, et je pouvais reconnaître les coins dont parlait l’auteur, Madison Street, Upper East Side, j’étais toute contente… il m’en faut peu parfois.



Bref, je n’avais jamais entendu parler de L’Homme dé jusqu’à ce que je le décoince de sa place sacralisée dans la bibliothèque assoupie de ma librairie, soigneusement conservé par mes prédécesseurs, je me doutais qu’il s’agissait d’un roman d’une certaine envergure, qu’il fallait avoir lu. Au moins.

L’histoire complètement absurde et farfelue me disait bien, vous aurez remarqué que j’aime bien le désordre, la folie, l’humour et les personnages tordus dans les romans, alors celui-là avait tout pour me convaincre, puisqu’il est tordu au possible.
Sorti dans les années 70, il a fait polémique après avoir été relayé dans tous les campus des States, lu par la crème des anti-conformistes, devenu culte pour une génération.

Car l’histoire met en scène un psychanalyste, Luke Rhinehart, à qui tout sourit. Marié, deux enfants, il a acquit en trente ans une grande notoriété dans le monde médical, le respect de ses collègues et semble mener une vie en tout point parfaite. Mais Luke s’ennui. 

A mourir.

Alors un soir, après une partie de poker particulièrement déprimante avec son cercle d’amis, il décide sur un coup de tête de jouer ses prochaines décisions au dé. Choisissant une action pour chaque face (1 : aller se coucher / 2 : coucher avec sa femme/ 3 : coucher avec la femme de son meilleur ami… etc.), il dé-cide de laisser tomber tout libre arbitre pour accomplir ce que le Dé lui dira de faire.
Prenant goût à cette nouvelle initiative, Luke découvre le plaisir de laisser quelqu’un d’autre - ou quelque chose d’autre - choisir ce qu’il va faire. Plus le temps passe et plus Luke introduit des -cisions absurdes, extrêmes et immorales dans les choix que proposent le Dé. Sa -viance va enfin lui permettre de mener une vie hors norme, sans ennui, et de découvrir de tas de nouvelles choses qu’il n’avait pas imaginé. Initiant petit à petit ses patients, ses amis et sa famille à sa nouvelle thérapie (la religion du Dé !) qu’il pense salvatrice du monde actuel, Luke va s’enfoncer dans une situation pour le moins incroyable, aux abords de la légalité et de plus en plus dangereuse…

George Powers Cockcoft, qui a l'air aussi fou que son livre 

Vous remarquerez que Luke Rhinehart est aussi le nom de l’auteur du livre. D’ailleurs le roman commence par une explication de la démarche de Luke, qui compte livrer une autobiographie depuis le jour où il a découvert le Dé. Mais il ne s’agit en fait de la plume de George Powers Cockcroft, qui s’inspire de certains aspects de sa vie pour faire vivre Luke Rhinehart, puisqu’il était professeur d’université avec un diplôme en psychologie et a réellement imaginé vivre selon le culte du Dé, mais sans aller aussi loin que son personnage.


Parce que mes amis, ce livre n’est pas pour les âmes sensibles, bien que raconté avec un humour corrosif et mettant des situations d’une truculente absurdité, L’Homme dé contient sa part de scènes extrêmes, puisque chaque disciple du Dé - comme aime à les appeler Luke - laisse une part de sa personnalité la plus perverse, même si elle est loin de prédominer ses pulsions de bonté et ses véritables envies, s’exprimer dans son entière satisfaction. De quoi laisser à chaque homme et femme faire ressortir le pire en lui, moralement, sexuellement, pour en arriver aux pires extrémités.
Le psychanalyste qu’est Luke Rhinhart imagine donc libérer les personnes névrosées ou déprimées du carcan de la société qui leur impose une façon d’être, et ainsi leur permettre d’être pleinement heureux et de profiter de la vie en faisant tout ce qu’un jour ils ont pu imaginer faire mais sans oser le faire, de peur du ridicule, de peur du rejet, par un conditionnement de leur éducation.

Ça laisse quand même place à de nombreuses scènes cocasses, où les personnages se mettent dans des situations clairement embarrassantes mais acceptent sans se poser de question, sans stress et même parfois avec plaisir de se soumettre au grotesque de la décision qu’a choisit le Dé. Après tout, même si le Dé tombe sur une des décisions dont ils avaient le moins envie, elle leur est quand même passée par la tête, et ils doivent donc la vivre entièrement. 

Le problème de cette nouvelle thérapie, qui deviendra par la suite un culte dont Rhinehart est le grand maître, c’est qu’elle n’a aucune limite. Elle pousse les gens à des actes parfois monstrueux, faisant ressortir le pire, la violence qui est en chacun, le potentiel meurtrier ou criminel qui nous habite. Parce que Rhinehart pense qu’il est bon d’explorer et de se laisser aller à chaque aspect de soi, quitte à détruire la vie des gens qui l’entourent, et celles d’innocents.

En lisant ce livre, j’étais tout à tour amusée, terrifié, dégoûtée, éberluée, par tout ce à quoi un simple dé a mené tout ce petit monde à faire. C’est en soi une bonne réflexion sur la notion de moralité dans notre société actuelle, sur les libertés que nous avons perdu, les pulsions et les envies de chacun qui sont réprimées par un certain code de conduite de notre civilisation actuelle. Mais aussi une réflexion sur les extrémités auxquelles peut arriver un être humain s’il se dépouille de sa personnalité et quitte son indépendance pour donner laisser libre court aux pulsions les plus noires qui peuvent parfois s’immiscer dans nos esprits. Il suffit d’une dispute pour que l’on ressente une envie de meurtre, et que la décision de « tuer son interlocuteur » devienne l’une des faces du dé, avec potentiellement « s’excuser » sur une autre face. Le hasard et les probabilités font que certains actes irrémédiables sont commis dans le livre, et c’est ce qui va mener Luke à sa perte, l’enfonçant de plus en plus dans la dépravation qu’il assimile au Dé.

Je me suis demandé à un moment s’il pouvait vraiment sortir quelque chose de bon de cette invention farfelue, je pense que tout le monde se posera la question en lisant le livre. Peut-on abandonner ses états d’âme, ses hésitations, le stress de faire un choix, au Hasard ? Clairement, j’aime le libre arbitre, et j’aime trop prendre mes décisions, qui me rendent heureuses, en prenant compte de mon entourage. Il suffit de savoir faire la part des choses, de laisser parfois place à l’audace, et de savoir quand il faut s’arrêter ( mon avis ;) ).

Bref, c’est un roman qui m’a fait beaucoup cogiter, qui m’a remué, et que je conseille à tous, au moins pour l’humour du docteur Rhinehart, cinglant, noir, qui vous fera forcément rire, car tout le livre, même dans les moments d’extrême violence, est écrit sur ce ton humoristique, laissant une certaine légèreté planer dans l’histoire… sinon ça serait insoutenable !
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dimanche 15 juillet 2012

Sans parler du chien, de Connie Willis


Parlons-en de ce chien. Voilà un livre qui donne presque envie de s’acheter un bouledogue.
Voilà, c’était un premier argument.

Ma vielle couv' 
Ensuite : Ben, je vous avais déjà parlé du fait que, parfois, mon regard s’arrête sur une couverture, et que je suis irrémédiablement attirée par la lecture. C’est encore ce qu’il s’est passé avec Sans parler du chien de Connie Willis. Il se trouve que lorsque je suis arrivée dans mon ancienne librairie (qui vient de fermer ce mois-ci) l’an dernier, j’ai trouvé un rayon de littératures poches plutôt bien fourni. N’ayant pas d’informatique et aucun historique de mes livres en stock, j’ai passé mes six premiers mois à arpenter mes rayons et à intégrer dans ma mémoire les trois quart des livres présents. J’ai ainsi repéré des titres dont j’ignorais même l’existence, et plus tard, même en ayant compris qu’ils resteraient certainement des stocks morts (c'est-à-dire que personne ne les demande et qu’ils ne se vendent que sur conseil du libraire), j’ai décidé de les garder pour pouvoir les lire à la fermeture du magasin. 
Je me suis fait une petite pile (Le livre de Bone, Une poire pour la soif, L’homme dé – dont je vous parlerais dans un autre article sous peu -, et Sans parler du chien) que j’ai emporté le mois dernier décidée à élargir ma culture avec des romans visiblement de qualité mais boudés par le public.

La nouvelle couv' de J'ai lu Nouveaux Millénaires

Sans parler du chien était encore plus attractif car il s’agissait d’un roman des années 90 dans son édition périmée J’ai lu SF d’il y a 10 ans, aux pages qui sentent la poussière tenace et l’humidité sous une couleur d’un jaune terne, et j’étais tout simplement vexée de découvrir cet ouvrage pour la première fois (jamais entendu parler avant ça), moi qui suis sensée –genre- m’y connaître un poil en SF… genre.

Donc je l’ai emporté avec moi et me suis plongée dans ce roman abracadabrantesque, visiblement issu de l’esprit génialement malade et superbement retors de son auteur : Connie Willis. Rendons à l’auteur son mérite : pour huit de ses ouvrages, elle a obtenu au moins dix-sept prix internationaux de littératures de l’imaginaire.


Waow.


Voilà, donc pour la petite histoire, Sans parler du chien fait partie d’un univers inventé par Connie dans lequel les scientifiques d’un futur proche ont développé le voyage dans le temps. Le Grand livre est le premier roman dont l’intrigue se base sur les voyages dans le temps, et reçoit en 1992 le Prix Locus, le Prix Hugo et le Prix Nebula.
Puis vient notre roman : Sans parler du chien, sortie en 1997, qui reçoit le prix Hugo et le Prix Locus à sont tour, puis en France le Prix Bob Morane et le Prix Kurd Laßwitz en Allemagne…
et mes amis, c’est vraiment mérité tout ça, parce que cette approche de la SF est un ovni dans le monde des littératures de l’imaginaire. Imaginez un zeste de Welles, une pincée de Jane Austen, croisé avec des dialogues de Samuel Beckett, un brin d’Agatha Christie, le tout saupoudré de Jerome K. Jerome, avec une grande dose de Connie Willis, évidemment.
Car oui, pour ceux qui connaissent l’œuvre de Jerome K. Jerome, le titre s’inspire directement de son ouvrage Trois hommes dans un bateau (sans parler du chien), roman comique de 1889 où trois gentleman décide de partir faire un Tamise trip (^^) avec Montmorency : le chien.

Mais revenons à Sans parler du chien (mais lequel ?).

L’histoire se déroule dans un futur proche ou les voyageurs temporels sont débordés à cause de la tyrannique Lady Shrapnell, laquelle a décidé de reconstruire à l’identique la cathédrale de Coventry détruite en 1940 par un raid aérien allemand. Pour cela, tout doit être parfait dans les moindres détails. Lady Shrapnell a donc envoyé ses meilleurs hommes avant le Blitz observer les éléments de la cathédrale et retrouver où ils ont terminé pour pouvoir les retrouver et les intégrer à l'ouvrage, dont la fameuse potiche de l’évêque de Coventry, objet qui aurait en 1888 bouleversé la vie de l’une des ancêtres.

Malheureusement pour Ned Henry, la potiche est introuvable, malgré ses fouilles titanesques au sein des trésors de guerre retrouvés plus tard, malgré ses sauts temporels intempestifs dans les brocantes et marchés de toutes époques pour la retrouver : elle a disparu. Or, elle se trouvait bien dans la cathédrale pendant le raid, elle est indestructible et d’une incroyable laideur – ce qui implique que personne n’aurait du vouloir la voler - mais elle s’est volatilisée. Ned Henry repars donc à son QG les mains vides, victime d’un terrible déphasage temporel, mal bien connu de ceux qui ont fait trop de sauts dans le temps et qui se présente sous la forme d’une perte de conscience de la réalité et d’une tendance à faire des envolées lyriques plutôt que de tenir un discours sensé et réfléchi.

Malheureusement pour lui encore, alors qu’une bonne nuit de sommeil aurait suffit à le rétablir, Ned Henry se retrouve dans l’obligation de participer à une mission imprévue : en effet, l’une de ses collègues a malencontreusement ramené de l’an 1888… un chat. Or, tout le monde sait qu’il ne faut rien ramener de ses voyages, de peur de provoquer un paradoxe temporel et de faire s’écrouler l’univers entier. Affublé d’une moustache victorienne, d’un canotier, d’un panier en osier mais surtout terriblement déphasé, Ned Henry se retrouve propulsé dans l’Oxford de l’époque de Jerome K. Jerome… sans avoir compris un traître mot de ce qu’il devait faire.

Diantre, que j’ai rit mes amis. Je suis étonnée que Connie Willis soit américaine (du Colorado) vu son humour anglais parfaitement maitrisé, tout en finesse, subtilité, et coups de théâtre. Cette facilité à mélanger les époques, à adapter sa prose en fonction de son sujet – et quelle prose !- et cette maîtrise du dialogue : incroyable. Il m’a fallu parfois me concentrer pour suivre ces dialogues kafkaïens, à mon sens digne des meilleurs lignes d’En attendant Godot par leur absurdité crasse, mais si savoureux et terriblement drôles. Je me suis gondolée quoi ! C’est le bon mot, d’ailleurs, car le passage où Ned Henry, sont compagnon gentleman Terrence, le bouledogue Cyril et le professeur Peddick (vieillard déjanté) naviguent sur la Tamise est une ode à Trois homme sur un bateau, et c’est une partie de l’histoire vraiment poilante.

Les personnages qu’il croise au fil de son voyage sont des caricatures de l’époque victorienne, que l’on dirait issus du pire d’Orgueil et préjugés, et ont chacun un rôle bien précis dans le dénouement final de l’affaire, dont il faut suivre avec attention les nombreux méandres imaginés par l’auteur, de quoi parfois vous sentir… déphasé.

Les références littéraires sont légion dans le roman : Jerome K. Jerome, P. G. Wodehouse, Agatha Christie (pour l’énigme de la potiche de l’évêque !), Connie Willis est une visiblement une amatrice de littérature et ne se gêne pas pour piquer, remanier, et rendre hommage aux auteurs cultes qu’elle aime. Et moi j’adore ça ! Par certains aspects, ça m’a grandement fait penser à l’Affaire Jane Eyre de Jasper Fforde, encore un petit chef d’œuvre d’absurdité fantastique littéraire qu’il va me falloir vous faire découvrir.
Alors voilà, un roman de Science-fiction comique, intelligent, bien écrit et qui devrait plaire à un type très large de lecteurs, fans de SF mais surtout amoureux de la littérature et musclés du zygomatique. Votez pour Connie Willis.

Si tu vois ça cher ami de Bragelonne, je veux bien le SP.

Son nouveau roman sort en France cette rentrée littéraire, il s’appelle Blackout, est édité par Bragelonne, se passe pendant le Blitz, est un dyptique, a déjà reçu le Prix Locus, Hugo et Nebula, et va roxer du poney grave, moi je l’sens les amis, je l’sens.



PS : Hugh Laurie a raconté Trois hommes dans un bateau, voilà un extrait !


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