vendredi 16 mars 2012

Tante Mame, de Patrick Dennis

Une famille pas comme les autres... 

Il est de ces livres qui vous arrachent un fou rire totalement incontrôlé très peu seyant dans un lieu public. Vous essuyez deux trois coups d’œil intrigués, et votre voisin de strapontin zyeute avec une discrétion plus que douteuse sur  votre page, avant de lorgner sur la couverture du livre, la tête à demi penchée et les yeux qui louchent.
Ca m’est arrivé ce matin, alors que je terminais mon Tante Mame, lors d’un passage particulièrement rocambolesque.




Parce que Tante Mame a ce pouvoir, ce pouvoir que peu de livres possèdent : celui de m’arracher un rire, à moi. Car je n’ai point le rire facile, figurez-vous, et je le déplore. J’aime ces gens qui déploient joyeusement leurs cordes vocales dès qu’un événement les fait sourire. C’est contagieux, ça met tout le monde de bonne humeur et ça décrasse les poumons. Bref, moi qui suis toute en retenue et en petits rires de souris, il est rare que je lâche un rire en public, et c’est là la force de Tante Mame : elle est hilarante !

C’est donc une honte que ce roman, phare dans la culture populaire américaine depuis les années 50 (des comédies musicales à la pelle, un film, et des rééditions à gogo !), ne sorte qu’aujourd’hui en France. Il a en fait été écrit par Patrick Dennis, de son vrai nom Edward Everett Tanner, en 1955. 
Le personnage de Patrick Dennis est en fait le narrateur du roman, en train de lire un article de journal qui fait l’éloge d’une femme célibataire ayant recueilli un bébé abandonné au pied de sa porte et l’ayant élevé comme le sien de façon exemplaire. 
Cet article fait remonter les souvenirs de Patrick, qui nous raconte la vie tout aussi palpitante avec sa Tante Mame, laquelle le prit sous sa tutelle après le décès de son père quand il avait 7 ans. Tante Mame est un personnage que l’on n’oublie pas : un visage de déesse, un corps de liane, et surtout une grande gueule. Mondaine, cultivée, touche-à-tout avec des idées avant-gardistes, Tante Mame est riche et profite de son pactole pour organiser de mémorables soirées avec la crème de la crème New-Yorkaise. Tante Mame, c’est aussi un caractère bien trempé, et l’art de la démesure ! 
Patrick Dennis raconte donc les histoires de Tante Mame de son enfance jusqu’à sa vie d’adulte, toujours incroyables, extravagantes et délicieusement irrévérencieuses, comme lorsqu’elle décida de le placer l’espace d’un temps dans une école « absolument mixte » et « révolutionnaire » où les cours sont donnés nu sous des rayons ultraviolets, ce qui aurait pour effet de « réduire les tensions psycho-sexuelles » des enfants.

«On y utilisait également nombre de mots nouveaux pour moi, et à la fin de l'été, mon vocabulaire s'était notablement enrichi. Je possède toujours certaines de ces listes de vocables étranges, glanés au cours des soirées avec Tante Mame. L'une d'elles, en date du 14 juillet 1929, comporte des termes aussi variés que : prise de la Bastille, lesbienne, Hotsy-Tosty Club, guerre des gangs, daiquiri- que j'avais mal orthographié- relativité, amour libre, complexe d'Oedipe- encore une faute-, mobile, rétamé - et à partir de là mon orthographe s'affole complètement-, narcissique, Biarritz, psychonévrotique, Schoenberg, nymphomane. »

La force de Tante Mame, c’est aussi de s’inscrire sur une histoire américaine de plus de vingt ans. Au fil de la croissance de Patrick, on suit aussi la vie à New-York lors de la prohibition, le crash boursiers de 1929 et ses retombées, les années folles et les répercussions de la seconde guerre mondiale sur la vie de chacun. Pendant ce temps, Tante Mame peine à prendre une ride («Elle annonça qu'elle jouait franchement la carte de la Quarantaine épanouie, alors qu'elle avait, non moins franchement, cinquante ans, et s'étendit longuement sur la généreuse saison des moissons, dans la vie d'une femme. »), et reste fraîche et tout aussi pétulante, parfois au grand dam de Patrick, qui adore sa tante, mais rêverait parfois d’une vie plus traditionnelle.

Et aujourd’hui, même le texte n’a pas pris une ride. L’écriture de Dennis, son humour tour à tour en subtilité ou en phrases chocs est tout simplement désopilante.
Je crois que tout est dit, pour mieux comprendre Tante Mame, il faut la lire, ou bien, si un jour ça passe en France, sur les planches de théâtre : ça doit être un vrai bonheur.


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jeudi 1 mars 2012

Julian, de Robert Charles Wilson

Vous ne reprendriez pas un peu de Julian, par Hazzard ?


Je ne vous mérite pas. Vraiment.

J’ai dit à tout le monde pendant deux mois « ouaaaaaaaaaaais, t’inquiète, j’vais le reprendre bientôt mon blog, là je suis en train de lire Julian de Robert Charles Wilson, j’écris une chronique dès que je le termine. » Ou bien « ouaaaaaaaaaaais, j’vais le lire bientôt t’inquiète, là je termine Robert Charles Wilson, j’en suis à la moitié, après je lis celui-là. »

J’ai mis deux mois et demi à lire Julian.

De plus j’ai fini par décider de me faire mentir, et par écrire Un si long silence, parce que je mettais vraiment TROP de temps à lire Julian.

Alors pourquoi ?

Ce n’est pas la faute de Julian, ne lui jetons pas la pierre (Pierre). Il s’avère qu’en ce moment j’ai un rythme de lecture très… aléatoire. Je lis à peu près trois livre en même temps, histoire de rattraper le retard que j’ai pris à Noël et lors de mon déménagement. J’en lis un dans les transports, un le midi, et un le soir. Ouais, warrior quoi.

Mais  j’ai grand mal à faire de longues avancées dans mes lectures du soir. Et ce parce que je suis une mauvaise fille : je me disperse. Eh oui, parfois, comme ma collègue très consciencieuse, je me dis que je devrais arrêter de sortir, de voir des gens, peut-être même de manger, pour pouvoir avancer des mes lectures, parce qu’après je suis totalement paumée face aux demandes des clients et qu’il faut être une mine de culture pour leur faire face chaque jour.

Malheureusement j’ai fait le choix d’avoir une vie sociale… et je regarde Modern Family (et de temps en temps Vampire Diaries mais ça ne doit pas se savoir, comme le fait que je lise les Charlaine Harris, ça doit rester secret).

Bref, Julian fait partie de ces romans que l’on peut difficilement lire de façon morcelée. Il est bien trop dense, bien trop précieux pour être lu de façon expéditive. J’ai été mauvaise, je lui ai fait du tort… j’ai mis deux mois et demi.

Bon trêve de flagellation, je l’ai enfin terminé ! Eh oui, il m’en a fallu du temps, mais ça y est, et je peux vous livrer mon avis : Miam.
Oui, je me suis régalée. Encore une fois ce cher Robert Charles (appelons le par son petit nom) m’a eu !

Alors là je sens qu’y en a qui sont perdus « Julian ? Robert ? Charles ? Wilson ? sont-ce les nouveau Beatles ? ». Que nenni chers amis. Julian est le dernier roman en date du grand auteur Robert Charles Wilson (je n’ai pas encore assez cité son nom), tiré de l’une des nouvelles du recueil Mysterium sorti en poche chez Folio SF il y a peu. Tout comme Jaworski avait fait une masterpiece de sa nouvelle concernant Benvenuto en écrivant Gagner la guerre, Robert Charles Wilson réussit à son tour très bien l’exercice.






L’histoire prend place dans les Etats-Unis des années 2170, où le monde tel que nous le connaissons a été annihilé par… eh bien… nous-même. La civilisation semble retombée à la fin du XIXème siècle, siècle considéré comme plus moral par l’Eglise du Dominion, qui tient d’une main de fer le pays et dont le seul but est de mener son troupeau dans les bras du paradis, et non de l’enfer comme l’ont fait les anciens en pêchant par excès (comprenez qu’ils ont crée la technologie, la philosophie, les arts et le capitalisme). De plus, la guerre fait rage au nord du pays, une guerre qui oppose les Etats-Unis contre la Mitteleuropa - menée par les féroces et inhumains Hollandais -, pour la possession des derniers gisements de l’or noir dans les terres du Labrador (au-dessus du Québéc actuel). 
Julian est le fils du général Bryce Comstock, frère du Président des Etats-Unis – Deklan le Conquérant- , pendu lorsqu’il était encore un enfant pour trahison envers son pays. Comme son père, Julian subit la haine de son oncle, que la folie pousse à des actes de plus en plus extrêmes. Et lorsque la guerre au Labrador reprend de plus belle, Julian comprend le plan esquissé par son oncle pour se débarrasser de lui. Il entraîne dans sa fuite son meilleur ami Adam, un fils de roturier avec qui il s’est lié d’amitié dès l’enfance et futur écrivain en herbe, et son maître à penser Sam Godwin, vétéran de la guerre avec son père qui a fait la promesse de toujours veiller sur lui.

Hm, par où commencer ? Ecrire un résumé était déjà bien compliqué, j’espère ne pas vous avoir perdu en route (« mais, Julian c’est l’oncle de Bryce le frère de Adam le jumeau de Deklan enfanté par Sam et un Labrador ???!!!  WTF !»).

Wilson a toujours aimé inventer le futur. Le futur de la planète dans son célèbre opus Spin, vouée à l’extinction par l’accélération de la mort du soleil, était angoissant. Le futur qu’il promet à notre Terre dans Julian est tout aussi terrifiant. Les hommes ont subit ce qu’il appelle la Grande Affliction, l’économie qui reposait sur une trop grande consommation d’hydrocarbures s’est effondrée. S’ensuivirent des famines et des guerres, causes de morts par millions. La nouvelle Amérique comporte alors plus de soixante nations (après avoir gloutonné le Canada) et est rebâtie sur les fondations de l’ancien monde – littéralement puisque des équipes de fouilles s’activent dans les restes des anciennes grandes villes, aujourd’hui en ruines et abandonnées à la nature, pour retrouver des reliques ensuite soigneusement étudiées par le Dominion.

Le pays est à nouveau divisé en castes, l’ouest américain est pauvre et plongé dans l’ignorance, la connaissance et l’éducation sont des privilèges seulement accordés aux aristocrates et aux membres de l’Eglise tentaculaire du Dominion, qui s’insinue partout, omniprésente et omnipotente. Les voitures en sont à leurs balbutiements, le cinéma est redevenu muet et l’art et la philosophie sont cloisonnés selon le bon gré du Dominion, qui impose son Imprimatur partout. Il en est autrement ailleurs : au loin, l’Europe n’est plus qu’une vague notion pour les Américain, réduite à la Mitteleuropa, grand méchant satanique que les Etats-Unis doivent renvoyer en enfer.




Dans ce contexte, la curiosité, l’ouverture d’esprit et la sensibilité de Julian sont un véritable fléau. Et c’est pourquoi il va passer de fugitif à agnostique, conquérant, puis apostat. C’est l’histoire que nous conte Adam Hazzard, le meilleur ami de Julian, et c’est à travers sa voix et ses yeux que nous allons découvrir cet univers. Adam, éduqué dans le respect des valeurs du Dominion par sa famille, mais poussé par Julian à s’ouvrir aux plaisirs de la connaissance, est le stéréotype du jeune homme simple et naïf, d'une loyauté sans faille.
Le choix de Wilson de choisir ce type de narration - simple, terre à terre, parfois même hors sujet et limite poussiéreuse à certains passages pour raconter la vie de Julian, personnage excentrique, libre penseur et très intellectuel, est génialissime ! Cette naïveté apparente est bien-sûr lardée de petites répliques subtiles et cassantes qui m’ont fait hurler de rire. Son écriture et sa façon d’appréhender la vie comme elle vient tranche totalement avec le sujet du roman, dur, violent, sauvage, noyé dans les larmes, la poudre et le sang. (Pour rassurer les fanas de batailles et d’actions ne vous méprenez pas. Julian en contient son lot !) Car Adam raconte l’histoire de son point de vue, selon ses souvenirs, et contrairement aux narrateurs habituels de romans qui racontent l’histoire à la première personne mais de façon totalement objective (ce qui est bizarre, au fond…), Adam et sa vision du monde sont le cœur du roman, et le vaste sujet du livre qu’il écrit dépasse son entendement. Ce décalage est ce qui rend le texte encore plus incroyable.

Le style de Wilson n’est pas choisi par hasard, et dénote clairement avec le reste de son œuvre. De quoi prouver qu’il ne fait pas parti de ces écrivains qui se cantonnent à un genre, prennent racines et se fossilisent jusqu’à devenir imbouffables. J’ai définitivement été étonnée par ce roman, il m’a fasciné par les détails et les précisions si réalistes propre à son univers (les références et les avancées de l’auteur sont minutieuses et très bien amenées), et Wilson à cette façon qui lui est  propre d’agripper son lecteur : personne ne refermera ce livre avant de savoir l’issue de l’histoire de Julian. Et contre toute attente, les amateurs de littérature classique ou contemporaine seront ravis par sa lecture ! (certains critiques lui confèrent un zeste de Marc Twain)

Pour vous mettre en appétit, petit extrait de l’œuvre, extrait issu d’une correspondance que Adam envoie à sa mère.
« J’écris ces lignes le matin de la fête d’Indépendance, une matinée très agréable et très ensoleillée avec des cloches de d’églises qui sonnent dans tout Manhattan. […]J’ai dit que nous nous portions bien, ce qui est la vérité. Mon amitié avec Julian Comstock nous a d’ailleurs valu, à Calyxa et moi, d’être invités ce soir au palais exécutif pour la commémoration annuelle ! Je sais que tu m’as conseillé d’éviter autant que possible de me mêler aux Aristos… « ne tente pas la contagion par la proximité », comme tu me disais en citant le Recueil du Dominion, mais une invitation présidentielle pèse un certain poids et ne peut être refusée sans risque.Selon toute probabilité, rien de fâcheux ne nous arrivera au palais. La probabilité que je sois décapité, éviscéré ou soumis à un autre désagrément du même genre est vraiment très faible, même si Julian court un risque quelque peu plus élevé. Si tu n’as plus de nouvelles de moi, ne suppose surtout pas que me suis fait tuer… tu connais le manque de fiabilité de la poste ! »


Pour finir, un autre Julian, tout aussi génial ;)


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