lundi 20 août 2012

Dieu sans les hommes, de Hari Kunzru


Alors là, on ne peut pas dire que je l’ai fait exprès !

Je n’ai pas de détracteurs à Science-fiction, il s’agit juste d’une (heureuse !) coïncidence.

Mais laissez-moi expliquer le contexte de cette exclamation : Lorsque j’ai découvert les piles relativement instables de Services de presse qui ornaient la table de ma librairie, je me suis dit « diantre, je n’en viendrais jamais à bout ». Ma responsable m’a alors un peu parlé des livres (qui ont une aura, à ce qu’il paraît) et m’a fortement encouragé à lire certains titres en premier lieu. Il s’avère que Dieu sans les hommes faisait parti de cette liste. Et ma responsable a été très perspicace (je soupçonne quand même très fortement un pur hasard…) lorsqu’elle m’a tendu le roman de Hari Kunzru après avoir zyeuté la quatrième de couverture et m’avoir dit « tenez, ça, ça devrait vous plaire ». 
Or, effectivement, cela m’a plu, mais pas pour les raisons qu’évoquent la quatrième de couverture qui ne rend absolument pas honneur au livre. On y parle d’un couple dont l’enfant de quatre ans disparaît et s’enfonce dans la culpabilité, d’une rockstar en quête de rédemption et d’une irakienne jouant à la guerre avec les Marines américain. Hm, dans le tas, seule la rockstar en quête de rédemption m’a tapé dans l’œil. Mais je me suis dit « pourquoi pas ? »

Mais concrètement, ce résumé est loin de rendre justice au roman, il est trop court, trop fermé, laisse imaginer la lecture d'un roman tout autre, et j’ai compris que celui qui l’avait écrit cherchait certainement à toucher un public très large, d’où la réduction à trois éléments distincts et sans liens apparents de ce long roman aussi étendu que le désert de Mojave dans lequel il se situe.



Car Dieu sans les hommes est un roman d’une ampleur impressionnante. Mes amis, il est rare, notez-le bien, que je lise un livre en une journée. Le dernier en date était un roman jeunesse de 250 pages écrit en police 18. Dieu sans les hommes relate lui ses histoires sur 500 pages denses et nerveuses.

Laissez-moi essayer d’en faire mon résumé.

1947, Schmidt cherche à s’éloigner des horreurs aperçues lors de la seconde guerre mondiale où il a participé à la mission Hiroshima. Dégouté par l’humanité, il trouve un repère de solitude au milieu du désert de Mojave, dans les Pinnacles, paysage lunaire aride et poussiéreux à deux heures de Las Vegas. Il s’installe dans la propriété abandonné d’un vieux fou mort depuis peu, où il découvre un énorme sous-sol creusé et assez d’espace pour entreprendre ses propres folies. Il est persuadé qu’il peut changer l’humanité, la sauver d’un désastre imminent causé par la découverte du nucléaire. Or un soir apparaît au-dessus du désert un disque rayonnant, duquel des êtres supérieurs l’appellent.
2008, Dawn tient un petit motel aux abords du parc national des Pinnacles dans le désert de Mojave. Elle se souvient encore du temps où elle était jeune et où elle faisait partie de la communauté du Commandement galactique d’Ashtar, les Enfants de la lumières, appelés un jour à réunir l’humanité avec une entité extraterrestre supérieure qui les sauverait d’un désastre mondial. Drogue, sexe et psychédélisme, avant que la communauté ne finisse de façon dramatique. De l’ancien temps.
Nicky fait partie d’un groupe de Rock anglais venu aux US pour s’immerger dans l’ambiance du rock Californien. Mais le musicien a perdu l’inspiration. La Californie est loin de l’image qu’il s’en faisait, loin du brillant et de l’extravagance londonienne. Excédé, déprimé, il prend le volant pour se perdre dans le désert de Mojave, finit par s’arrêter un motel miteux au bord des Pinnacles, un lieu bizarre et étrangement attirant.
Jaz et Lisa sont en route pour un week-end en famille qui s’annonce mouvementé. Raj, leur petit garçon de quatre ans a été déclaré autiste. Bruyant, instable, ses crises les mettent à la porte des meilleurs hôtels, aussi s’arrêtent-ils dans un petit motel à deux heures de Las vegas dans le désert, le même que celui d’une rockstar aux jeans jaunes poussin et à la coupe Mohawk.
Laila habite la Californie depuis quelques années déjà. Avant, elle était à Bagdad, mais elle vit maintenant avec son petit frère Samir chez son oncle et sa tante, dans un trou paumé sans grand intérêt. Elle y a tout de même découvert une nouvelle culture dans laquelle elle s’est plongée ; elle lui doit son look gothique, et surtout ses vinyles qu’elle vénère, en particulier ceux de ce groupe anglais dont le chanteur aux airs de junky vient de s’installer au motel de la ville. Une véritable aubaine…

Pour tout dire, Dieu sans les hommes retrace une partie de l’histoire des Pinnacles depuis l’arrivée des missionnaires espagnols jusqu’en 2008, où Jaz, Lisa, Raj, Nicky, Dawn et Laila se retrouvent liés par les phénomènes étranges qui peuvent parfois survenir dans des lieux aussi extrêmes que le désert de Mojave. 
De tous les endroits de la planète, le désert de Mojave est celui qui fait le plus penser à la surface de la lune, avec ses excroissances rocheuses et son absence d’humanité. Il est d’ailleurs utilisé pour de nombreux tournages de films et séries de SF, dont Battlestar Galactica ou Star Trek, tout ça pour vous dire qu’en y mettant les pieds, on a vraiment l’impression d’être dans un autre univers. Je pense que c’est pour cela que Kunzru a développé ce roman dans ce lieu, où l’extraordinaire côtoie le quotidien banal - heureux ou dramatique - de chaque homme. Tous ses protagonistes sont des voyageurs perdus à la recherche d’un équilibre et d’une réponse à leurs questions, d’un dénouement.

Vous aurez compris que le roman parle à certains moments d’extraterrestres, d’où mon exclamation d’introduction ! Mais le roman n’est pas à propos de ça. Extraterrestre, Dieu ou esprits, Kunzru donne juste plusieurs noms aux différentes croyances des personnes qui ont arpenté la terre qu’il dépeint. Bon, par contre, ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi l'éditeur français, Lattès, à traduit le titre original Gods wihtout men, par "Dieu" au singulier, mais bon, j'imagine que ça sonnais mieux. 
En tout cas il ne s'agit pas d'un seul dieu, ni de Dieu avec un grand D, mais de déités, quelles qu'elles soient.
Mais j’ai effectivement adoré cette période, entre les années 1947 et 1970 où il décrit l’ascension et la chute de la communauté « hippie » qui s’installe dans le désert, menée par son « guide », persuadé d’être en communication avec des êtres venus d’ailleurs et de pouvoir sauver une Terre pourrie par l’humanité. Kunzru raconte la lente descente aux enfers de cette communauté de paumés, certains vraiment croyants, d’autres juste séduits par la drogue, la liberté sexuelle et l’ouverture spirituelle du campement.

Mais cette histoire là n’est qu’un aspect de ce roman à tiroir, où l’on passe chapitre après chapitre d’une époque à une autre, 1778, 1947, 1920, 1943, 1986, 2008, et où l’auteur attaque une Amérique sous plusieurs angles, sa colonisation, son incompréhension des indiens et ses rapports violents avec eux, sa volonté de croire à une nouvelle mythologie, sa décadence, sa mixité raciale, religieuse, sa passion pour l’art et la musique, ses guerres, ses préjugés, sa perfection comme ses nombreux défauts qui font ce qu’elle est aujourd’hui.

Le Mojave et les événements étranges qui s’y passent ne sont qu’un prétexte pour raconter la vie de ces gens : la volonté de Dawn d’échapper au destin sans consistance qui l’attend au village et le réconfort qu’elle avait trouvé en devenant un Enfant de la lumière au sein de la communauté. 
Le traumatisme de Schmidt suite à la guerre où son travail a été exploité pour détruire des villes entières, et son espoir de rédemption. 
La lente dislocation du couple de Jaz et Lisa due à leur impuissance face à la maladie de leur enfant, ce qui n’a fait qu’exacerber les problèmes déjà présents : le rejet de Lisa et son enfant malade par la famille indienne Penjabi de Jaz, ou l’indécision de Jaz face à son boulot à Wall Street qui pourrait selon lui déclencher une crise incontrôlable.
La détresse de Nicky qui ne sait plus pourquoi il fait ce qu’il fait, s’il est vraiment heureux de s’être éloigné de la femme qu’il aime pour s’enfermer dans un studio avec des musiciens drogués et alcooliques qui semblent avoir oublié le concept de l’amitié et de la liberté.
L’attente de Laila dans ce pays en guerre contre ses origines, l’attente de l’arrivée de sa mère qui n’arrive pas à obtenir de visa, l’attente de quelque chose qui donnera un sens à sa vie de jeune adolescente. Et tous se rejoignent dans cet endroit catalyseur, les Pinnacles, endroit mystérieux, comme doté de magie, capable de bouleverser leur vie à jamais et de leur donner une direction à prendre.

J’aime quand un brin de fantastique s’insère dans les rouages d’un roman comme celui-ci. J’aime que Kunzru laisse une porte ouverte à la fin de son récit, laissant au lecteur le soin de croire ce qu’il a envie de croire, tout comme ses personnages. Le pouvoir qu’il attribue au désert est totalement subjectif, modelé par ce que chacun à envie de voir et de croire. Au final, on ne saura jamais si les Pinnacles sont un vrai récepteur d’une énergie spirituelle quelconque, et comme toujours, ce sont les lieux les plus reculés, déserts, solitaires, où apparaissent les miracles, maisons hantées, villages fantômes, grottes, champs, déserts, ce sont toujours les mêmes histoires. Mais moi, j’adore ça !

Alors oui, vu tout ce que je vous ai raconté, le livre est dense, part dans plusieurs histoires aux nombreux méandres, mais l’écriture de Kunzru est très fluide, et ce qu’il écrit semble couler de source. Il sait vraiment manier la langue, passer d’un style à un autre selon les périodes de l’histoire, l’adapter aux situations selon les personnages qui les vivent, comme lorsque Lisa conte l’attente douloureuse du retour de Raj, mystérieusement disparu dans le désert. Sa narration devient complètement déconstruite à cause des médicaments qui l’assomment complètement, et on arrive à percevoir l’angoisse sourde, le désespoir de Lisa qui ne sait pas si elle doit considérer ça comme une punition ou un soulagement, alterne entre culpabilité, horreur et incompréhension.

Je me souviens maintenant de la dernière fois où j’ai lu un roman aussi parfaitement maîtrisé, où malgré l’ampleur de la tâche narrative dont doit s’atteler l’auteur, le roman reste construit, cohérent et captivant ; il s’agissait des Monstres de Templeton, de Lauren Groff, où l’histoire était certainement un poil plus légère, mais où l’on retrouvait cet étrange aspect de saga sur plusieurs siècles, ce résumé d’histoire des Etats-Unis par ceux qui la peuplent, et cette volonté d’y introduire un aura de mystère, d’irréel, d’inexplicable.
Définitivement, le roman de Kunzru plaira aux amateurs de grande littérature américaine, car Dieu sans les hommes est une oeuvre à la voix puissante et troublante, mais aussi aux lecteurs de SF, puisque la porte reste ouverte, et toutes les théories restent possibles.

Je me suis un peu renseignée, certains faits racontés par l’auteur, dont l’histoire du missionnaire Fray Garcès en 1778, sont réels, bien que romancés, mais d’autres comme l’apparition d’une communauté d’excentriques fan d’ufologie semble avoir été inventée de toute pièce, ainsi que les histoires des personnages en 1920 et 2008. Le nom de la ville n’est même jamais évoqué, on peut seulement situer l’endroit grâce aux indices que laisse l’auteur sur les distances entre les villes alentours et la proximité avec le Momument National des Pinnacles, il fait référence à une « trinité » de montagnes pour indiquer le lieu exact où campait la communauté avant que le terrain soit transformé en parc naturel, mais il ne précise pas exactement l’endroit où se situe son roman.
En cherchant sur la communauté d’Ashtar, je suis tombée sur un site de fans qui ont décidé de faire réellement vivre ce Commandement Galactique. Vous pouvez vous inscrire et tenter de devenir un believer, héhéhé, à cette adresse : http://www.ashtarcommandcrew.net/

Bon, maintenant j’ai ajouté un lieu à visiter pour un road trip au Etats-Unis, le désert de Mojave, les Pinnacles, et avec un peu de chance je pourrais faire un arrêt dans ce village sans nom, peut-être si je retrouve son motel Dropp In miteux et son diner aux murs couverts d’affiches de science-fiction et au menu extraterrestre. Ouais, ça serait vraiment chouette !

En attendant, le roman sort aux éditions Lattès le 3/09/2012, et n’hésitez pas à le lire, c'est un vrai coup de coeur, foi de Guixxx.
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