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Jade et le royaume magique, de Marc Cantin et Caroline Piochon

La vie des très bêtes




Il est marrant de se dire que j’ai eu l’envie d’être libraire très tôt (petite déjà on se disait avec le grand frère et la grande sœur qu’on monterait bien notre librairie-café ensemble !) et que pourtant je n’ai jamais été cliente régulière d’une librairie. En fait, je n’avais jamais d’argent pour acheter mes livres, du coup je me contentais de flâner dans des librairies telles que Imagin’ères à Toulouse en m’extasiant sur tous les livres, avant de repartir les mains vides mais la tête plein d’étoiles. En fait, je comptais énormément sur ma sœur pour acheter des livres, car ayant les mêmes goûts, je n’étais jamais déçue !

Tout ça pour dire que je n’ai jamais eu les mauvaises habitudes des clients en librairie (non j’ai même plutôt toujours été du genre à replacer les livres correctement sur leurs piles d’origine, manie qui s’est aggravée avec ma formation de libraire et dont je ne peux plus me séparer aujourd’hui, un toc qui serait bien utile chez moi, où ma bibliothèque est un bordel sans nom). Oh j’ai vu pas mal de choses écœurantes le long de mes différentes expériences : des mouchoirs usagés posés sur les livres, des paquets vides de Mcdo, des sucettes jetées par terre, des trognons de pomme laissés sur une étagère, des mouchoirs plein de sang dans vos bacs de BD, des ballons Mcdo abandonnés dans vos réserves, des étagères entière de livres éparpillées par terre, des clientes enfonçant leurs talons sur un livre qu’elles ont laissé tombé (« oups ! je l’avais pas senti ! » : et mon cul c’est du poulet oui ! La politesse non plus tu peux la sentir ?), les couvertures arrachées, les livres mâchonnés, les objets dérivés volés,  bref je vous en passe pas mal, mais c’est pour vous exposer à peu près ce que votre libraire voit tous les jours (je dis bien tous les jours).

Il n’est plus à démontrer que même si le libraire aime ses clients, parfois il les déteste un peu ; en fait il ne déteste pas ses clients mais l’espèce humaine en général. Je m’estime heureuse de ne jamais avoir été comme ça, et de ne jamais avoir infligé ce genre de choses à n’importe quel commerçant un jour. Parce qu’on peut imaginer que si ça arrive en librairie, ça arrive partout ailleurs. C’est simplement du savoir-vivre de base, mais il semblerait que certaines personnes (voire beaucoup !) n’aient jamais appris ce terme.

Je vous parle de ça pour deux raisons. D’une parce que j’ai envie de le crier à la face du monde : mais bordel de foutre de pompe à chiotte apprenez la civilité bande de sagouins! Ah ça soulage un peu, même si je sais que ce soir je vais certainement retrouver un détritus quelconque coincé entre deux T’choupi aux couvertures arrachées, parce que, ben, c’est comme ça que ça fonctionne la vie. Et de deux parce qu'hier l’un de mes collègues m’a dit une chose que je n’ai pas comprise, une chose qui m’a énervé, sur l’attitude qu'ont certains clients face à un certain livre...

Pour vous mettre dans le contexte, mon collègue Guillaume est le compagnon d’une illustratrice d’ouvrage pour enfants très talentueuse, Caroline Piochon. Et il y a quelques semaines, la dernière série sur laquelle elle a travaillé est sortie en librairie, il s’agit de Jade et le royaume magique, écrit à quatre mains par Marc Cantin et Isabel, et édité chez Castor Poche.



Jade et le royaume magique est l’histoire d’une petite fille (Jade !) qui vient de s’installer au Japon avec son père fraîchement remarié à une japonaise. Un peu seule et perdue dans ce nouvel univers, Jade va rencontrer une drôle de petite créature : Akihiro. Celui-ci va lui demander de venir l’aider à régler un conflit entre les Nodjis et les Jodis, deux peuples de créatures de la forêt qui se disputent le droit de cueillir les fruits d’un mandarinier, mission que Jade va tenter d’accomplir.
La série de Jade est juste extraordinaire ! L’auteur s’est inspiré de l’imaginaire japonais pour ses histoires et cela donne une magie que l’on retrouve d’habitude unqiuement dans les Miyazaki ou les Ghibli. Et que dire des illustrations de Caroline Piochon, juste sublimes, dont on ne peut qu’admirer le coup de pinceau. Bref, c’est une série que nous recommandons particulièrement à nos jeunes lecteurs (à partir de 8 ans) qui jusque là ont tous été très enthousiasmé par Jade et ses petits amis.
Sauf que…

Sauf que la bêtise des gens n’a pas de limite, parfois. Il se trouve que, et vous l’aurez peut-être noté, Jade se situe au Japon, et, oh !, le Japon est au cœur de l’actualité, une actualité terrible. Entre les séismes, les tsunamis, les possibles explosions nucléaires et les radiations, il est difficile de parler en termes positifs du Japon aujourd’hui. Alors, quand votre enfant vous dit : "le Japon, comme dans Jade ? Qu’est-ce qui se passe ?" Certains parents préfèrent ne pas répondre et ramener le livre à leur librairie, histoire d’éloigner le malheur, de rejeter l’évidence, et certains autres préfèrent ne pas l’acheter du tout. « Au Japon ? Bon ben, vu les circonstances actuelles, on va peut-être éviter, en fait… vous auriez pas autre chose ? un truc français français ? »
Oui c’est ça, prétendons qu’il ne s’est rien passé auprès de nos petites têtes blondes. Faisons leur oublier qu’il y a ce pays qui s’appelle le Japon, et qui en ce moment est frappé de malheurs, laissons-les dans l’ignorance. Evidemment je ne dis pas qu’on devrait les effrayer, les embarquer dans la psychose qui aujourd’hui touche pas mal de monde, mais ce n’est pas une raison pour leur cacher, ils en entendront bien parler ailleurs…
Il se trouve que l’histoire de Jade prend place dans une région du Japon très touchée par la catastrophe, Matsushima, dans la baie de Nabiru. Les auteurs avaient séjournés un temps là-bas avant d’écrire leurs romans, et vous pouvez retrouver sur leur blog un hommage, une pensée adressée à cette région et à cette population : http://cantin.over-blog.com/article-une-pensee-pour-le-japon-69380556.html

En attendant, j’espère ne plus recevoir de retour caisse de Jade, et j’espère observer un comportement plus intelligent de la part de mes clients, mais je ne pense pas que ça soit gagné. Heureusement, il y en a toujours qui sortent du lot, qui sont courtois, sensés, souriants et agréables, sinon, je ne ferais définitivement pas ce métier.

Pour les curieux :
Le blog de Caroline Piochon : http://carolinepiochon.blogspot.com/
Le blog de Guillaume : http://tournemonde.canalblog.com/

Le second tome de Jade déjà paru

Commentaires

  1. Bien chouette article ! Il est temps de révéler la bêtise humaine au monde entier !

    Bon par contre, écrire un article sur le japon avec ce qui se passe en ce moment, je sais pas si c'est la meilleure chose à faire... tu sais, y'a des adultes qui te lisent, faudrait pas les effrayer... T'aurais pas un sujet français français ?

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  2. La vieille excuse pour ne pas acheter un livre :)

    Et puis si comme ça elle ne voudra pas acheter Les Contes des Milles et une Nuits hein, c'est une région mouvementé comme on le sait tous....

    RépondreSupprimer
  3. Merci pour cette mise au point. J'en ai justement discuté avec des enfants hier, lors d'une petite rencontre. Les gens qu'Isabel et moi avons rencontrés au Japon nous ont transmis une partie de leur culture, de leurs croyances, et de leur façon de voir la vie. Aujourd'hui, leur région est dévastée, la plupart d'entre eux sont morts... mais ce qu'ils nous ont confié demeure vivant et continue de circuler à travers nos livres. La vie est parfois dure et injuste mais nous sommes fiers d'être, à présent, les dépositaires des images du bonheur passé des habitants de cette région et de faire persister leur idéal.
    Les livres servent aussi à ne pas oublier.
    Marc Cantin

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