mercredi 19 septembre 2018

Toxoplasma, de Sabrina Calvo



J'ai découvert Calvo en France, en lisant son roman fantastique Elliot du néant, paru aux éditions La Volte en 2012.
Je me souviens encore de son onirisme, de son humour, de ses références à Mallarmé, Lewis Carroll et Nik Kershaw, et de son atmosphère étrange et foutraque hors du commun.
Calvo, avais-je compris à l'époque, sort des sentiers battus. 
Cela s'est d'ailleurs confirmé lorsque l'année passée David s'est muée en Sabrina, une peau neuve qui lui va comme un gant, et une nouvelle identité qui la définit aujourd'hui tout autant que sa carrière d'artiste et d'écrivaine.

C'est donc avec plaisir que j'ai vu sortir en fin d'année dernière son nouveau roman Toxoplasma, toujours chez La Volte, et qui prenait place dans ma nouvelle ville de coeur : Montréal.
Car Sabrina Calvo habite elle aussi la métropole québécoise, et elle a décidé d'en faire son terrain de jeu.





Cette fois-ci, elle nous entraîne dans les aventures de Nikki, détective pour chat perdus et employée de vidéo-club selon son bon vouloir, et de Kim, hackeuse - ou plutôt coureuse de bois virtuels, dans un Montréal devenue une Commune révolutionnaire, une société auto-gérée en guerre civile avec l'armée fédérale et libérale.
Dans cette Commune anarchiste à moitié en ruine il n'y a plus d'internet, plus de contact avec le monde extérieur, plus de monnaie officielle, plus d'électricité courante... mais qu'importe, les habitants de l'Île célèbrent le retour à une technologie et un monde analogique qui fleure bon l'insouciance et l'impétuosité des années 80.
Bienvenue dans une utopie improbable au coeur de laquelle un tueur en série décapite et met en scène des écureuils et des ratons laveurs dans des parcs municipaux : Nikki décide d'enquêter.

Quand j'ai lu le résumé de Toxoplasma, je me suis dit "euuuh... Quoouuua ?", mais sur le ton d'un enfant à qui on vient d'offrir un billet pour Disney, fofolle et impatiente d'en commencer la lecture.

Je dois faire un aveu.
Rentrer dans le livre m'a pris du temps. Beaucoup de temps. Je l'ai posé deux mois, puis je l'ai repris, puis j'ai fini par le dévorer. Mais les 80 premières pages m'ont été un peu pénibles, contrairement à Elliot du néant où j'avais été happée dans son univers comme dans un vortex de Sliders.

Pourquoi, me direz-vous ? Le plus compliqué, pour moi, était d'essayer de comprendre le jargon technologique des hackers du roman, ces passages là avaient du mal à s'imprimer sur ma rétine et à transmettre un message cohérent à mon cerveau. (moi niveau techno, je suis un peu teubé, ou un peu cave comme on dit par ici. Comme Nikki, je suis une totale noob.). 
Mais ce n'est pas qu'une question d'incompréhension de certains termes, qui m'a bloqué. L'écriture de Sabrina Calvo est un peu expérimentale (à mon sens), surtout dans Toxoplasma. Cela ne me pose habituellement pas de problèmes, je lis énormément, et j'adore lorsque les auteurs se démarquent dans leur écriture. Mais là, y avait un truc qui me gossait...
Niveau dialogue, c'est un mélange de français de France (moderne), d'anglophone et de français québécois (un peu comme la phrase que je viens de faire juste au-dessus !), et ça n'aide pas franchement à fluidifier la lecture - mais ça lui donne une saveur particulière que j'ai par la suite beaucoup apprécié.
Concernant le texte en lui-même, Calvo aime varier les figures de styles et inventer son propre genre narratif, un mélange de poésie et de familiarité saupoudré de son univers alternatif et de glaçage cyberpunk, le tout avec des changements fréquents de narrateurs, des insertions de tchats informatiques écrits en mode SMS (le Trophonion), des harangues engagées et un peu piquées de la radio locale, et des plongées en italiques dans les rêves surréalistes de son héroïne : un gloubi-boulga délicieux préparé d'une main experte, mais un brin déconcertant à la première lecture. 

Bref, au début, j'avais un peu du mal à me concentrer dessus. Peut-être parce que j'avais trop de choses en tête (les galères du processus d'immigration, les problèmes professionnels, les angoisses nocturnes, une fatigue chronique dont je n'arrivais pas à me défaire depuis... euh... quatre ans ?, et que je peine toujours un peu aujourd'hui à éradiquer. Les excuses bidons sont nombreuses quoi, choisissez votre préférée), ou peut-être parce que j'avais envie d'une lecture plus "légère" à ce moment-là : je ne sais pas.

Le début m'a été difficile à lire, je n'arrivais pas à enchainer plus de dix pages à la suite, et je n'arrivais pas à apprécier ma lecture. Pourtant je le voyais, le talent de Sabrino Calvo. Il me sautait aux yeux : son univers fantastique et déjanté, son message social et politique, son humour en transparence, ses personnages consistants et attachants, je voyais très bien le potentiel.
Montréal + des chats + des références pop culture et culture alternative + du fantastique et de la science-fiction = normalement c'est parfait pour moi.

Mais j'avais un blocage.

Pour me débloquer, il m'a fallu entendre l'autrice en parler elle-même, lors d'une conférence autour de son livre.
Elle en parlait avec passion, et ce qu'elle expliquait de son oeuvre m'interpellait tellement, que lorsque je suis repartie prendre mon bus j'ai replongé direct à la page indiquée par mon signet et j'ai englouti les 250 pages restantes sans reprendre mon souffle (ou très peu - quand même).

Et donc là, je suis tombée amoureuse du livre.

Cette écriture un peu chaotique - à l'image de son monde imaginaire - a pris tout son sens. Sa beauté et son lyrisme ont fini par me séduire, et ses personnages hauts en couleurs auxquels je n'arrivais pas à m'identifier (même un ptit peu) ont enfin trouvé une substance à mes yeux  Kim et Mei, avec leur jargon incompréhensible de hackeuses défoncées, se sont mises à me parler. C'était un peu moins problématique pour Nikki, sa passion du mystère, des mythes et des chats perdus me charmait déjà, tout comme sa relation amoureuse avec Kim, ses rapports plein de tendresse avec la vielle voisine ("mommy") et son côté geek et cinéphile de série B me plaisaient déjà beaucoup - surtout ses envolées exaltées sur The Land that time forgot ou son rapport intime aux films de Cronenberg (elle travaille dans un vidéo-club et conseille des VHS, un commerce en résurgence dans une société où le streaming et le téléchargement n'existent plus - adios Netflix, welcome home le magnétoscope... enfin entre deux coupures d'électricité).

Cette langue qui au début me déconcertait, du fait de son appropriation trop libre du langage québécois, s'est aussi mise à me parler. C'est certainement l'intervention de Calvo qui m'a réconcilié avec son originalité, qui au début me faisait un peu saigner les yeux. Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi elle malmenait parfois le phrasé des québécois dans l'histoire, alors qu'elle habite sur place depuis plusieurs années. Je concédais que Kim et Nikki mélangent habilement de l'argot français ("putain", "meuf", et autres petites expressions de notre cru) car elles sont étrangères et immigrés depuis quelques années au Canada. Mais pour les personnages québécois, je ne comprenais pas.
Sa volonté était simplement de faire un mélange de trois des langues qu'on entend aujourd'hui dans les rues de Montréal : le français québécois, le français de France (100 000 français dans la région quand même...) et l'anglais. Et dans une Commune coupée du monde, ces trois langues ont forcément une influence sur l'évolution du langage de ses habitants. Aussi dans ce contexte là est-il finalement assez normal de voir des québécois utiliser des tournures de phrases et des expressions typiquement française ou anglo.
Ce n'était pas évident, et j'étais passée à côté. Totalement. La romancière s'est d'ailleurs excusé par avance en disant que c'était sa volonté, et que visiblement de nombreuses personnes passaient à côté, et que cela devait vouloir dire qu'elle n'avait pas correctement mené son idée à terme. Peut-être. Possible. Ou bien c'est nous qui sommes un peu couillons. En tout cas c'est une super idée, et maintenant j'y adhère totalement.

Enfin, l'intrigue elle-même, dont je n'arrivais pas au début à saisir les ramifications, a fini par prendre une direction passionnante, imprégnée de mythologie amérindienne, de faits divers réels (les meurtres d'animaux, entre autres, sont tirés de l'actualité québécoise), de références télévisuelle et cinématographiques, et de la matière même du songe.

Au-delà de la réalité de la Commune, de cette guerre entre anarchistes et libéraux, de cette Utopie éphémère qui s'effrite déjà, Sabrina Calvo s'engouffre dans le passé de Montréal, au coeur de ses origines ancestrales, quand une autre armée se massait au bord du fleuve pour soumettre ses habitants. Et quand elle parle de ces "autres qui sont venus piller et ravager pour prendre l'espoir et le transformer en dépendance", de "cette conspiration qui est vivante" et "fantôme", de cet "ectoplasme de mort et de souffrance" qui s'approche pour les prendre, elle fait référence aux armées fédérales, à la doctrine libérale qui se referme en tenaille autour de l'anarchisme de la Commune, mais aussi à ces colons qui venaient imposer leur vision du monde aux autochtones, décimant leur civilisation, les rendant dépendants d'eux pour vivre, tout comme la société actuelle est dépendante de la mondialisation et du capitalisme.

Je pense qu'on pourrait passer des heures à décortiquer l'oeuvre de Sabrina Calvo, qui regorge de références historiques et culturelles, de messages politiques et humanistes, et de tant d'autres choses (je ne peux pas parler de tout dans un petit billet comme ça, il y aurait trop à dire - sur trop de trucs).
Elle ne nous prend pas par la main, c'est à nous de débroussailler cette forêt, de suivre les racines pour aller trouver la source du message, de remonter les fils pour atteindre le coeur de la toile. Elle expose l'indicible et l'invisible aux yeux de tous, à travers l'outil trop souvent décrié qu'est le genre de l'imaginaire.

La fin du roman laisse la porte grande ouverte. Sabrina Calvo laisse le choix au lecteur d'en faire ce qu'il en veut et de s'approprier le sens de l'oeuvre. J'aime ce genre de fin, de celles qui font la part belle à l'imagination.

Faites comme moi, laissez-vous aller dans cet univers bariolé - et barricadé -, au coeur de la grille, au centre de la toile, en suivant les ouaouarons, et vous devriez atteindre l'épicentre de l'onirisme de Sabrina Calvo, et qui sait, un monde idéal ?

PS : Je note toutes les références cinématographiques et musicales distillées au fil du récit par l'autrice, ma culture est franchement à refaire...




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dimanche 16 septembre 2018

Le chant du coucou, de Frances hardinge


J'ai découvert Frances Hardinge dans ce qui me paraît aujourd'hui être une autre vie. Je l'ai découvert grâce à son titre L'île aux mensonges, publié en français chez Gallimard jeunesse, lorsque j'étais encore dans ma propre libraire. C'était il y a un un peu plus d'un an, mais ça me paraît aujourd'hui incroyablement loin.

La lecture de L'île aux mensonges, en revanche, est encore assez fraiche dans mon esprit. Déjà, Frances Hardinge mettait en scène une héroïne aux bords tranchants et à la personnalité sans filtre, et j'avais beaucoup aimé. Comme Triss dans Le chant du coucou, c'était aussi une jeune fille issue d'une bonne famille et qui tente de s'extirper du carcan imposé par ses proches et la société. Peut-être vous en parlerais-je dans un autre billet. J'attends la suite avec impatience.
Donc quand j'ai vu que sortait Le chant du coucou - édité par L'Atalante en 2018 et traduit par Patrick Couton - je n'ai pas hésité à me le procurer.





Dans Le chant du coucou, nous suivons la jeune Triss, une petite fille chroniquement malade, toujours couvée par ses parents, au coeur d'une petite ville d'Angleterre des années 20.
Triss se réveille un beau matin alitée et soignée par un médecin, avec aucun souvenir de qui elle est et de ce qui lui est arrivée. Alors qu'elle tente de remettre des noms sur des visages, des mots sur des lieux, on lui apprend qu'elle est tombée dans le Sinistre la nuit dernière, qu'elle a bien failli se noyer, et qu'elle est donc très souffrante. Effectivement Triss ne se souvient de rien de cette nuit-là, elle a du mal à retrouver ses propres souvenirs, et se surprend à avoir une faim dévorante qui lui fait régulièrement perdre la raison. Et comme si ce n'était pas assez suffisant, sa petite peste de soeur Penelope la traite comme si elle était un monstre. 

C'est ainsi que commence le roman, avec cette question qui plane au-dessus de la tête de Triss : que s'est-il passé au Sinistre ? Que faisait-elle au bord du cours d'eau en pleine nuit, et est-elle tombée ou a-t-elle été poussée ?

Le choix du nom de la rivière choisie par Frances Hardinge n'est pas anodin, car depuis sa tombée dans le Sinistre, l'histoire de Triss va prendre un tour des plus sinistres.
L'auteure raconte l'histoire du point de vue de la jeune Teresa, laquelle est totalement perdue dans l'enchaînement des événements. Une amnésie partielle, des crises de somnambulisme et une faim de loup hors du commun, ces symptômes sont nouveaux pour Triss, qui a pourtant l'habitude d'être surprotégée par ses parents depuis les cinq dernières années, depuis que Sebastian, le grand frère, est mort à la guerre. Elle est devenue leur chose précieuse, leur toute petite fille fragile, et elle se complait dans ce rôle, alors que Pen se complait de son côté dans celui de la petite agitatrice, effrontée et fugueuse, à laquelle les parents n'accordent que très peu voire plus aucune attention.
Mais depuis sa sortie du Sinistre, Triss se comporte étrangement. Comme lui dit Pen, elle "fait tout de travers", et elle vit dans la terreur que ses parents s'en rendent compte et lui retirent l'amour inconditionnel qu'ils lui vouent.
Or ce n'est que le début des déconvenues pour Triss. S'ensuit une aventure hors du commun, ou des gens mangent des poupées, des acteurs de cinéma muet sortent de l'écran, des lettres fantomatiques se déposent dans des tiroirs, des univers s'ouvrent sous des ponts, et des flocons de neige tombent en été.
Ce qui était au début une sorte de roman familial se transforme en épopée fantastique aux tournures gothiques.

C'est drôle, avant de me mettre à écrire j'étais persuadée d'avoir préféré les deux derniers tiers du roman. Mais en écrivant ce résumé et ces quelques lignes, je me rends compte que j'ai finalement beaucoup aimé cette première partie axée sur la relation de Triss à ses parents et à son monde.
Triss est une petite fille sans perspective. Ses parents l'adorent, mais sa soeur la déteste et elle n'a aucun ami. Toujours souffreteuse, elle ne va pas à l'école, elle ne sort que très rarement du manoir, et elle n'a aucune expérience de la vie réelle, à part ce que lui en disent ses parents. Elle éprouve une profonde solitude, du fait qu'elle ne sort jamais, qu'elle n'a pas d'amis, et que même sa propre soeur ne souhaite pas trainer avec elle. Triss est une petite fille de onze ans qui n'a que sa famille au monde, qui ne connait rien d'autre, et dont la seule peur est de se voir ôter la seule chose qu'elle possède : l'amour de ses parents.
Pen, quant à elle, est tout l'inverse de Triss. Sauvage et entêtée, plein d'énergie et de fureur de vivre, elle passe sont temps à s'échapper, à se chamailler, à courir dans tous les sens à travers la ville pour mener sa propre vie. A neuf ans déjà, elle est considérée comme un cas désespéré par ses parents qui ne la comprennent pas. Ses fugues ne leur font plus peur, ils ne s'inquiètent plus réellement de son sort, ils s'inquiètent juste de leur autre fille, et cela meurtrit profondément Penelope.

Cette relation entre les membres de la famille est un aspect très important du roman. Leur dynamique est l'élément qui va pousser la vie de Triss par-dessus bord, et ainsi la vie de toute la famille Crescent.

Il est difficile d'en parler plus longuement sans dévoiler des événements majeurs de l'histoire. Alors je vais juste faire des allusions au reste du roman. Comme pour l'Île aux mensonges, Frances Hardinge mêle habilement le roman sociétal, familial et fantastique. Ici elle nous dépeint une ville anglaise de campagne, Ellchester, qui devient enfin un endroit important depuis que le père de Triss, Piers Crescent - architecte de génie - y a construit un incroyable pont et inaugure bientôt une nouvelle gare. La vie et le destin de la ville qui s'en sont trouvé modifiés. Elle va enfin apparaître sur les cartes et prendre une place sur le territoire. Grâce à ces réalisations, Piers Crescent a acquit une superbe renommée et encore plus de richesses. 
A travers les relations de la famille, comme Violet Parish, l'ex-fiancée du pauvre Sebastian, elle décrit aussi la vie post-Première guerre mondiale, où les femmes s'émancipent - travaillent, fument, chevauchent des motocyclettes - et le jazz envahit les troquets. C'est le début d'une nouvelle ère pour l'Angleterre, une ère de changements indolente, construite sur le deuil et le doute.

Et au coeur de cette mise en scène d'une société en plein mouvement, Frances Hardinge innocule son fantastique, tiré de mythes et de légendes, tiré de l'invisible et de l'illusoire.
C'est un fantastique un peu déjà vu, mais corrigé à la sauce Hardinge et donc savoureusement original. Un envers du décor habité de peuples légendaires issus de contes primitifs, faits de terre et de feuilles, d'épines et de plumes.
Pour moi qui adore les saga familiales, les romans sociaux et les contes fantastiques, c'était un parfait mélange. 

Du moment où l'imaginaire apparaît, le reste du récit se transforme en un roman d'aventure teinté d'absurde, d'étrangeté et de suspense. Je dois avouer que j'ai vraiment mis du temps avant de rentrer dedans, les cent premières pages me semblaient un peu laborieuses - je n'arrivais pas à voir où l'histoire s'en allait et tous les personnages me tapaient sur les nerfs, mais par la suite je me suis laissée emporter par l'univers rocambolesque et sombre de Frances Hardinge, et j'ai compris que l'attitude de la famille Crescent hérisse le poil sciemment, pour des raisons plus tard bien évidentes.

Encore une fois, Frances Hardinge a su me charmer avec son univers féerique vaporeux aux allures funèbres d'un bon Tim Burton. Frances Hardinge, c'est des larmes de toiles d'araignées, des créatures aux rires tempêtueux et des mystères ténébreux, mais c'est aussi des femmes et des jeunes filles qui s'affirment, des héroïnes au caractère bien trempé, modernes et délicieusement audacieuses. Tout ce que j'aime.



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vendredi 27 juillet 2018

Un cantique pour Leibowitz, de Walter M. Miller Jr.



Lorsque j'ai quitté ma librairie il y a maintenant presque un an, je m'étais dit que les mois suivants ce changement de vie - où je ne pouvais pas travailler du fait de mon processus d'immigration au Canada - seraient dédiés à la lecture d'oeuvres qui m'ont toujours fait de l'oeil mais que je n'avais jamais pris le temps de lire.

J'avais fait pas mal d'achats (en prévision du prix des livres au Québec qui est deux fois plus élevé) et conçu une liste d'ouvrages en format de poche que je comptais rafler dans une librairie une fois sur place.
J'ai mis plus de temps que prévu, mais j'ai fini par trouver l'un de ces titres à la superbe librairie d'occasion L'Echange, sur le Plateau Mont-Royal, et il s'agissait d'Un cantique pour Leibowitz, de Walter M. Miller Jr., un classique de la science-fiction américaine écrit à la fin des années 50 et disponible en français chez Folio SF.



Un cantique pour Leibowitz commence son histoire des centaines d'années après Le Grand Déluge de Flammes, une guerre durant laquelle l'humanité a pratiquement été éradiquée par Les Retombées, suppôts de Lucifer. 
Dans le désert de l'Utah, les frères de l'ordre albertien de Leibowitz, dont l'abbaye a été fondée par le martyr Isaac Leibowitz après la guerre, veille sur les Memorabilia, cet héritage culturel incomplet mais précieux d'une civilisation glorieuse aujourd'hui disparue que les frères copistes s'empressent de lire et de reproduire pour qu'elle puisse être à nouveau un jour utile à l'Homme. 
Mais la rencontre du jeune novice Francis avec un vieux Juif errant durant son jeûne du carême dans les ruines du désert va bousculer le quotidien de l'abbaye et dévier le cours de l'Histoire.

Remettons dans son contexte le roman de Walter M. Miller Jr. : 
le roman, constitué de trois parties distinctes, a été écrit entre les années 1950 et 1958. La Guerre Froide entre la superpuissance américaine et le bloc soviétique était alors une réalité, et les bombes nucléaires qu'ils possédaient et s'empressaient d'exhiber au moindre accrochage entre les deux blocs était une réelle menace qui planait au-dessus de nos têtes. 
L'Homme avait déjà pu observer les conséquences néfastes de l'utilisation d'une bombe atomique au Japon et savait l'effet désastreux que pouvait engendrer une guerre nucléaire sur la civilisation, l'Humanité, et même la planète.
C'est avec cette actualité et ces faits en tête que de nombreux auteurs de science-fiction du monde entier ont commencé à écrire des textes coups de poing qui ont marqué le genre de la science-fiction. 
Avec un prix Hugo en poche reçu en 1961, Un cantique pour Leibowitz en fait partie, et est aujourd'hui assurément l'un des meilleurs ouvrages de cette trempe.

Dans le roman, donc, l'un des pays en possession de la bombe nucléaire a fini par appuyer sur le bouton rouge, ce qui a entraîné des représailles de la part de son adversaire et tranquillement irradié et tué une grande partie de l'Humanité. L'auteur ne nous dit néanmoins pas exactement ce qu'il s'est passé, seulement ce que les moines de l'abbaye en savent 600 ans après et ce qu'ils en comprennent, c'est à dire pas grand chose.
Pour eux, les Retombées sont des démons envoyés par Lucifer, et Le Grand Déluge de Flammes est issu des flammes de l'enfer. Suite à cette catastrophe, les hommes et femmes de cette époque ont décidé de détruire tout le savoir de l'humanité, considéré alors comme étant à l'origine du Grand Déluge. Les savants ont brûlé avec leurs travaux sur des autodafés, et ceux qui tentaient de sauver cet héritage culturel les rejoignaient sur le bûcher. Seuls les religieux ont réussi à conserver des fragments d'ouvrages, soit en les cachant, soit en les apprenant par coeur et en les recopiant à l'abri de leurs épais murs de pierre. C'était l'époque de "La Simplification".

Mais grâce à Francis et au vieux pèlerin juif qu'il rencontre, l'ordre albertien va enfin pouvoir faire canoniser son fondateur et martyr, Isaac Edward Leibowitz, un grand savant de l'époque des Retombées, mais aussi un homme d'église aux nombreux accomplissements. Car grâce à Francis, ils vont retrouver une partie de ses travaux, enterrés dans les ruines du désert - soit une esquisse indéchiffrable pour un "Système de contrôle à transistors pour élément 6-B", une lettre personnelle, un ticket de PMU et une liste de course - et pouvoir les conserver et les recopier précieusement pour la postérité et la civilisation future, qui voudra certainement un jour se réapproprier les connaissances léguées par leurs ancêtres disparus.

Il faut savoir que le roman a d'abord été publié en plusieurs fois entre les années 50 et 60 dans une revue de science-fiction (d'où les trois parties distinctes) et que ce que je viens de vous raconter n'est que le résumé très condensé de la première partie. 
Et ce que je trouve incroyable, c'est que bien qu'il ait écrit ce roman avant les années 60 - et avant la crise des missiles de Cuba, dont la dernière partie m'a vraiment rappelé l'ampleur - son texte est toujours d'actualité. 
L'horloge de la Fin du Monde (Doomsday Clock) est toujours en activité, et chaque année ses aiguilles approchent de la Fin du monde, puis reculent un peu, pour s'en rapprocher de nouveau, et se reculer de nouveau... jusqu'à l'inévitable un jour ? 
Récemment c'était les rapports entre Etats-Unis de Trump et la Corée du Nord de Kim Jong-un qui jouaient avec ses aiguilles, mais plus tard ce sera une quelconque autre puissance contre une autre.
Combien de temps avant l'inévitable, se dit-on en refermant le livre ? Et si ce n'est pas une guerre nucléaire, ce sera peut-être des catastrophes climatiques désastreuses, un effondrement de l'économie mondiale et de la société telle qu'on la connait... dans tous le cas, le message alarmiste et pessimiste d'Un cantique pour Leibowitz me paraît à moi encore tout à fait tangible.




Et c'est ce qui rend l'ouvrage encore plus marquant. Il commence 600 ans après un conflit imaginaire, nous fait voyager sur près de 1900 ans jusqu'à un nouveau risque d'apocalypse en revisitant l'antiquité et le moyen-âge dans un désert dévasté seulement peuplé de nomades, de groupuscules guerriers, de moines (La Nouvelle Rome) et de créatures défigurées (les Anomalies) et simples d'esprit. Mis à part quelques extrapolations sur le véritable effet des radiations (oui les déformations sont une réalité, mais le cas des mutations qui engendreraient des biches à deux têtes ou ce genre de cas extrêmes a été depuis écarté), son récit résonne et inquiète par son réalisme.

Mais ce qui fait le sel du du roman en fait, c'est son humour. Le roman en lui-même est terriblement pessimiste. Chaque partie finit par délivrer un message alarmiste qui est en total décalage avec les dialogues et certaines situations complètement déjantées du bouquin. 
La description de la rencontre surréaliste entre Frère Francis et le pèlerin vagabond dans les premières pages m'a accroché au texte tout de suite !
Mon plaisir était aussi en partie lié à la plume particulière de Miller Jr., qui utilise un vocabulaire recherché avec des tournures de phrases exquises, bien qu'il faille parfois s'y reprendre à deux fois pour les comprendre et les apprécier pleinement - et bien qu'il utilise beaucoup trop de latin non traduit (pas tout le monde n'a appris le latin durant ses études... gné). 
En plus de son écriture raffinée, de ses messages politiques et philosophiques que l'on peut facilement lire entre les lignes, l'auteur met en scène des personnages hauts en couleur et nous entraîne dans des dialogues improbables plein d'humour absurde et de cynisme. 
J'ai ri et ri de nombreuses fois, que ce soit avec Frère Francis et les autres moins copistes, avec le Saint-Poète à l'oeil de verre de la seconde histoire ou avec l'Abbé délirant de la dernière partie. J'ai ri jaune lors de certains passages, j'ai fait la tronche à d'autre, et j'ai soupiré d'impuissance mais comblée par ma lecture en tournant la dernière page.

Car le message flagrant de Walter M. Miller Jr est que l'Homme n'apprend jamais de ses erreurs. Que le progrès scientifique est en soi une très belle chose mais termine toujours entre les mains des puissants, qui préfèrent ne pas penser aux conséquences dévastatrices de leurs actes lorsqu'ils comparent la taille de leurs ogives pour soumettre l'autre.
Un cantique pour Leibowitz, c'est un examen de la civilisation actuelle à travers la nouvelle qu'il invente et qui a émergé des cendres de la notre, c'est une reflexion sur la religion, sur les dérives de la foi aveugle - que ce soit en la religion ou le progrès scientifique, mais tout ça avec originalité et panache.
Les textes de Walter M. Miller Jr sont riches en interprétations, un professeur de lettres doit s'en lécher les babines. Les idées, les critiques, les leçons fusent. Chacun en tire ce qu'il en veut. Mais la conclusion, prévisible selon moi, est la même. Et ce n'est pas grave, c'est le cheminement qui compte. Un cheminement parfois ardu et piquant, mais terriblement plaisant.

Walter M. Miller Jr. a aussi écrit L'héritage de Leibowitz qui est une arborescence d'Un cantique pour Leibowitz ("arborescence", c'est quand même vachement plus beau que spin of non ? Ouais je trouve aussi.) et commence apparemment quelques années après la seconde partie du premier ouvrage.
Je ne pense pas l'entamer tout de suite, je préfère savourer un peu en bouche Un cantique pour Leibowitz. Mais comme je suis tombée amoureuse de son écriture et de son imaginaire, je ne manquerai pas de le sortir un jour de ma bibliothèque, et je suis déjà persuadée que je passerai un excellent moment.

Je vous laisse sur ce petit extrait qui représente bien à mes yeux le style de l'ouvrage entier, la finesse de son ton, son humour et parfois sa poésie :

" Le livre était un dialogue satirique, versifié, entre deux agnostiques qui tentaient d'établir par la seule raison naturelle que l'existence de Dieu ne pouvait être établie par la seule raison naturelle.  Ils réussissaient seulement à démontrer que la limite mathématique d'une boucle infinie de "contestations de l'affirmation selon laquelle le postulat d'inconnaissabilité d'une chose mise en doute est par lui-même inconnaissable" ne peut qu'équivaloir à une certitude absolue bien que celle-ci soit formulée sous forme infinie de négations de certitude. Le texte s'inspirait quelque peu du calcul théologique de saint Leslie et ce dialogue poétique entre un agnostique désigné uniquement sous le nom de "poète" et un autre appelé "thson" semblait suggérer une preuve de l'existence de Dieu par une méthode épistémologique. Mais le "rimailleur" avait été un satiriste et ni l'agnostique ni le savant n'arrivaient jamais à la conclusion d'infinie certitude, bien que celle-ci ait été atteinte. Sa seule conclusion était : Non cogitamus ergo nohil sumus.
L'abbé Zerchi se fatigua bientôt d'essayer de décider si le livre était une comédie intellectuelle ou une bouffonnerie épigrammatique. "

Un cantique pour Leibowitz, Walter M. Miller Jr., édition Folio SF, traduction de Claude Saunier, p 405-406.




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mardi 1 mai 2018

Document 1, de François Blais



J'ai quitté la France pour vivre au Québec il y a maintenant plusieurs mois. On ne peut pas dire que j'y suis allée sans connaître, je vis avec un québécois depuis près de sept ans ! J'y suis allée en vacances deux fois, j'ai même visité des endroits que certains de mes amis québécois n'ont jamais vu, comme des coins reculés de la Côte Nord ou le Rocher Percé en Gaspésie.
J'ai écumé Montréal au peigne fin, en baskets et en short par 30 degrés sans eau, ratissant ses pâtés de maisons rectangulaires avec enthousiasme.
J'ai regardé les films, populaires ou moins populaires, découvert les humoristes des années 80 à ceux d'aujourd'hui, écouté quelques artistes en vogue et les chansonniers célèbres, lu quelques romanciers qui se sont exportés, et tout ça alors que j'étais encore de l'autre côté du monde, au pays des franchouillards pain-saucisson-vin.

Aussi quand je suis arrivée ici, j'étais pratiquement bilingue. Ouais ouais, bilingue parisien-québécois , comme je maîtrise déjà le toulousain-parisien (mes deux villes d'origine). J'aurais des soucis en pays ch'ti, mais à Montréal, j'me débrouille vraiment bien ! Les expressions du coin n'ont plus de secrets pour moi, ni les mots de patois du langage courant. (c'est pas tout à fait vrai, ma douce moitié arrive encore à me perdre quelques fois, on en apprend tous les jours !)
Et il fallait bien ça pour apprécier pleinement ma dernière lecture en date : Document 1 de François Blais aux éditions L'instant même.




Le livre n'est pas diffusé en France, il m'a été chaudement recommandée par une amie libraire montréalaise et je l'ai trouvé dans l'une des mes boutiques favorites du Plateau Mont-Royal, Le Port de Tête.
Contrairement à bon nombre de romans québécois, Document 1 est écrit en langage parlé québécois. Pas vraiment de joual (patois provincial) dedans, seulement un narrateur à la première personne qui écrit comme il parle, et donc parfois il valait mieux pour moi connaître les bonnes petites expressions du pays. Que les français soient rassurés, il est très bien écrit et tout à fait lisible pour eux aussi, mais certaines tournures de phrases ou expressions pourraient vous dérouter. C'est pas insurmontable, c'est même plutôt drôle et stimulant.
Cette langue, c'est justement ce qui fait le sel de Document 1. Tess et Jude racontent leurs aventures comme si ils parlaient à un bon pote, et ça vous met directement dans l'ambiance du bouquin.

Tess et Jude, donc, sont les deux héros de ce petit roman. Ils vivent dans la ville de Grand-Mère (une ville qui existe vraiment et dont est originaire l'auteur) et n'en sont jamais sorti. Tess a la petite trentaine, elle bosse au trois-quart temps chez Subway, et quand elle ne vend pas des Sous-marins elle va retrouver Jude dans leur appartement pour aller surfer sur Google Earth et découvrir des destinations exotiques. Jude, c'est son chum (son mec, pour les frenchies), il vit sur le BS (Bien-être Social, le RSA) et adore jouer aux jeux vidéos quand il ne visite pas les Etats-Unis par satellite.
Leur gros délire, donc, c'est de voyager via internet. Normal, ils n'ont pas un sou en poche. Ils n'ont jamais mit de côté de leur vie, n'ont jamais pris de vacances (on pourrait argumenter que Jude est toujours en vacances, c'est un point de vue), n'ont pas de voiture (et ne parlons pas des transports en commun de Grand-Mère, pire que la Creuse), et n'ont donc aucun moyen d'aller bourlinguer à travers le monde. Alors ils le font virtuellement, par des séances de Google Map et en choisissant des critères un peu absurdes mais pleins de ressource : les villes aux noms les plus excentriques, les villes aux plus gros centres d'achats, ce genre de choses quoi. C'est comme ça qu'ils découvrent la ville de Bird-in-Hand et qu'ils décident, sur un coup de tête, d'y aller.
Dans leur entourage, personne n'y croit : ils sont fauchés, ils disent tout le temps qu'ils vont s'en aller voyager et ne le font jamais, qu'est-ce qui changerait cette fois ?
Mais justement, cette fois pas questions de procrastiner. Ils se sont mis d'accord pour faire un road-trip, manque plus que de trouver de l'argent (quelques milliers de dollars) pour acheter une voiture, payer l'essence, les motels, les restaurants, les musées, et roule ma poule. Or, après un "remue-méninge" des plus intensifs, ils décident de demander l'aide d'un auteur local pour écrire un guide de voyage et recevoir une bourse littéraire, bourse qui leur servira à voyager. Et cette fois-ci, c'est pas des paroles en l'air, ils vont vraiment s'y mettre. Ce livre que vous avez entre les mains, c'est ce récit de voyage, et vous allez voir qu'ils n'ont pas menti, ils sont vraiment partis !

Le roman de François Blais, récit de l'écriture d'un récit sur les préparatifs d'un récit de voyage (wow... inception), est un vrai bonbon sucré. On l'apprécie du début à la fin, pour son audace, pour son humour, et pour le voyage ! Car oui, pour moi c'était un récit de voyage. Un récit de voyage à Bird-in-Hand, mais aussi en Amérique du Nord, au coeur de l'histoire de ses villes et de ses habitants. 

Mais c'est la narration du roman qui lui donne tout son intérêt.
L'histoire est conté par Tess et Jude (enfin, Tess à 95%, mais tout de même). Tess et Jude devraient pourtant être irritants, ils sont d'une simplicité crasse : ils n'ont pas envie de travailler parce que c'est ennuyant et profitent donc de l'aide social pour en faire le moins possible, ils ne sortent jamais de chez eux sauf pour dilapider le chèque d'aide social de l'un ou la maigre paye de l'autre dans quelque taverne du coin, ils n'apprécient pas particulièrement le monde et n'aiment pas réellement se faire des amis, ils passent leur temps libre seulement l'un avec l'autre, ou bien à jouer, à lire ou à voyager en ligne. Ils sont, de fait, bien plus intelligents qu'ils n'en ont l'air au premier abord, plus cultivés et éduqués que bien des gens même, mais ont volontairement choisi de vivre comme ça et s'en satisfont pleinement.
Enfin presque, parce que la raison qui les pousse à décider - enfin - de partir à Bird-in-Hand, c'est qu'ils sont malheureux. Il manque du piquant de leur vie, et ce nouveau projet est un sursaut dans un quotidien morne et plat (ou plate, comme on dit ici).
Et comme Tess et Jude ne sont pas écrivains, l'écriture de l'oeuvre est pour eux un véritable exercice. Chaque chapitre porte sur un sujet différent et est calibré selon les conseils de Marc Fisher, un romancier québécois avec plusieurs best-sellers à son actif, mais aussi auteur d'ouvrages de conseils aux jeunes écrivains dont notre narratrice s'est inspirée.
Tess est pourvue d'une ironie jouissive, ce qui pimente les passages les plus arides du récit si bien qu'ils en deviennent hilarants - j'ai relu certaines phrases deux fois, tellement elles m'arrachaient des rires.
Récit de voyage, récit de vie, récit d'écriture, récit d'aventure, Document 1 est un espèce d'ovni littéraire, un faux faux guide de voyage protéiforme et truculent qui devrait plaire aux amateurs de romans décalés !

Sa lecture m'a donné envie de découvrir les autres oeuvres de François Blais, j'ai déjà sur mes étagères ses Deux histoires de fantômes que je vais me faire un plaisir de déguster dans les semaines à venir.
Avis aux lecteurs français : il doit être possible de vous procurer un exemplaire à la librairie du Québec de Paris. Si vous y mettez un jour les pieds, vous découvrirez un tout nouvel univers littéraire, car de nombreux éditeurs québécois ne sont pas représentés en France, et donc introuvables en librairie. Et puis, si vous non plus vous n'avez pas un kopek pour visiter le Québec ou l'Amérique du Nord, Document s'en chargera pour vous !


(Je me suis promis d'y passer un jour, je vous posterai une carte postale)

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samedi 28 avril 2018

Alouettes, de Jeanne-A Debats





Je ne parle en général jamais d'un tome 2 sans avoir d'abord évoqué le premier. Mais ça va être le cas avec ma dernière lecture, Alouettes, de Jeanne-A Debats paru en format de poche dans la collection Hélios. 
Alouettes est bien un tome 2. Ce n'est pas marqué sur la couverture, il n'y a pas de nom de série qui vous saute aux yeux, mais c'est bien la suite d'un roman paru quelques années plus tôt : L'Héritière, et il fait partie d'une série qui s'appelle apparemment Testament (j'ai fait quelques recherches pour le savoir ça...). 
L'avantage de cette série, c'est que vous n'êtes pas obligé de lire le premier pour comprendre l'intrigue du second, mais je vous le déconseille fortement - ça serait bien trop frustrant.

J'avais découvert Jeanne-A Debats avec ses nouvelles dans La vieille anglaise et le continent en édition Folio SF. Je m'étais déjà dit que cette auteur avait du talent. Je m'étais même dit qu'elle en avait beaucoup !

Je n'ai donc pas hésité en voyant sortir L'Héritière en 2014, et encore moins à en acheter la suite la semaine dernière.

L'Héritière relate les aventures d'Agnès Cleyre, sorcière de son état, orpheline depuis peu, agoraphobe sévère et qui voit des fantômes en tout genre depuis toujours (un pouvoir plus terrifiant qu'utile au quotidien). 
Agnès est donc une jeune femme un peu particulière qui reste la plupart du temps enfermée dans la maison familiale nichée dans le 20ème arrondissement de Paris (ouais y en a qui ont de la chance dans leur malheur) et qui abuse de la bibine pour faire fuir les spectres qui lui gâchent constamment la vie. Jusqu'à ce que son oncle lui propose un job dans son cabinet de notaire un peu spécial où les clients n'ont rien d'humain (et les employés non plus). Vampires, sirènes, kitsune, loup-garous, faunes, voilà à présent le quotidien d'Agnès, enfin prête à mettre derrière elle la mort de ses parents et de son frère et à se confronter à son inquiétant pouvoir.

Alouettes démarre quelques années après les événements du tome 1, et l'on retrouve avec plaisir l'oncle Géraud, toujours aussi notarial et immortel, le vampire Navarre, toujours aussi sexy et amateurs de BD, la sirène Zalia, toujours aussi pétulante et délurée, et Agnès, toujours aussi déprimée et alcoolique.

Alors au premier abord on se dit que ça fleure bon (ou mauvais, c'est subjectif) la Bit' litcette petite série là (comprenez : Bit = to bite (mordre) et Lit = Literature, dela littérature vampirique romantique en quelque sorte dans laquelle on inclue des oeuvres comme Twilight, True blood ou Bitten par exemple). Mais c'est mal connaître l'univers de l'auteur, qui reprend certes les codes du genre mais en y insufflant son humour décapant et irrévérencieux, ses jeux de mots douteux (qu'ils soient libidineux ou scientifiques), ses personnages certes un peu caricaturaux mais tous fêlés du bulbe et croquignolets à leur manière (on aime d'ailleurs ce côté un peu nerd de notre chère Agnès), et ses enquêtes whatzeufeuck à propos d'olisbos ensorcelés (je vous laisse faire la recherche, j'avoue avoir appris ce mot en lisant l'ouvrage) et de sites de rencontres online à Chatou qui nous font voyager dans un Paris-banlieue futuriste et surnaturel plein de charme.

Parce que oui, la série se passe dans les années 2030, où les inégalités en France n'ont fait que se creuser, où le terrorisme a fait sauter les places touristiques du centre-ville, où les meutes de loups-garous militent à gauche ou se radicalisent à droite, où les banlieues tentent de survivre tant bien que mal et où les fantômes d'une ville millénaire déjà bien pourvue en histoire sanglante s'accumulent encore et toujours sous le regard un peu trouble d'une Agnès shootée au single malt écossais. Tout ça sous le nez d'un petit monde surnaturel et mythologique très tourné sur lui-même qui n'en a pas grand chose à faire des petits problèmes des humains (sauf quand il risque d'imploser et d'annihiler toute vie sur Terre, ils ont quand même les priorités aux bonnes places).

D'un côté nous avons donc un roman humoristique et farfelu, mâtiné de références littéraires variées (que ce soit des oeuvres mythologiques classiques au théâtre de Shakespeare, en passant par les oeuvres plus contemporaines comme Blade Runner ou Red Sonja dont les geeks comme moi raffoleront) et d'un langage maîtrisé et étudié qui balance entre l'argot parisien et le précis de neurobiologie (si si, ou comment désamorcer le côté mièvre d'une scène de sexe inachevée, et en plus ça marche très bien !) et de l'autre un roman qui n'hésite pas à reprendre l'actualité et à faire réfléchir l'air de rien sur des problèmes de société - la racisme, les préjugés ou encore le harcèlement, et j'en passe.

Et oui, comme dans la Bit' Lit', on cause pas mal sexe chez Agnès Cleyre. Mais là où dans les romans de Bit' lit' le sexe est omniprésent et pas franchement excitant parce que mal écrit... ou beaucoup trop vulgos parce que mal écrit... ou juste mal écrit en fait... (j'ai encore des souvenirs d'une série chez Milady avec une héroïne exorciste que j'ai refermé après avoir lu les trois premières pages d'une mise en scène de sexe par téléphone particulièrement inutile, ridicule et réfrigérante... Nope.) le roman de Jeanne-A Debats est à propos de sexe. On y parle de désir et de relation sexuelle sans tabou et intelligemment. Et aussi avec beaucoup d'humour ! 
Agnès n'est pas l'héroïne bad-ass superbement gaulée des romans habituels du genre, mais juste mademoiselle passe-partout du haut de son un mètre cinquante - ou quatre pieds onze pour nos amis de la Belle province  (!). Dans le premier tome elle est petite et un peu trop maigrelette, dans le second elle mange ses sentiments et accuse quelques kilos en trop "par rapport à son IMC". On pense un peu à une Bridget Jones, mais avec plus de neurones et de jugeote - et quelques pouvoir surnaturels. Elle n'hésite pas à évoquer ses complexes, ses désirs, ses craintes, et même à étaler ses défauts (addictions ravageuses qui vont avec tout le package), et le lecteur - qu'il soit homme ou femme - s'identifiera naturellement à son personnage.
Le sexe dans le monde de Jeanne-A Debats est aussi vu à travers le prisme du surnaturel, car souvent les êtres de "l'Altermonde" vivent une sexualité beaucoup plus libre et débridée, découlant certainement de leur longévité et de leurs nombreuses expériences ou tout simplement de leur nature même (vampire, incubes, succubes et faunes pour ne citer qu'eux, sont des créatures liées au désir et à la luxure).
Et donc dans le second tome y a un dildo magique. Rien que ça, ça vaut le détour.
Que je vous rassure, ici pas de descriptions dégoulinantes de relations sexuelles à la Fifty Shades of Grey, je pense même qu'il y a plus de dialogues de Shakespeare dans ce tome que d'actions charnelles.

Bref, pour moi, la série de Jeanne-A Debats est une petite perle d'humour grinçant et absurde, un bouillon de culture désaltérant et très bien écrit qui fait du bien par où ça passe. Si on doit vraiment le comparer, on pense à des oeuvres comme celles de Jim Butcher et parfois à du Jasper Fforde.

Sur ce, bonne découverte à ceux qui se laisseront tenter, pour ma part il me reste encore à lire Métaphysique d'un vampire, un spin off sur Navarre, le collègue vampire centenaire colombophile bodybuildé et amateur d'Heinlein d'Agnès (Yep.) ainsi que le troisième tome de Testament : Humain.e.s, trop humain.e.s qui vient de paraître chez Actusf. Rien que ça.

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mardi 23 janvier 2018

Les griffes et les crocs, de Jo Walton


C'est le cinquième roman de Jo Walton que je lis, et je suis toujours aussi agréablement surprise. Après la Trilogie du subtil changement, romans policiers uchroniques qui réussissaient à nous plonger dans trois univers littéraires différents, après l'uchronie féministe et humaniste de Mes vrais enfants, voici traduit en français Les griffes et les crocs.
Cette fois pas d'uchronie (vous aurez compris que l'auteur aime jouer de ce processus pour développer ses intrigues) mais une réécriture des romans de moeurs victoriens - comme ceux d'Anthony Trollope ou Jane Austen (pour ne citer qu'eux) - au coeur de la bonne société des... dragons (!).




Les griffes et les crocs nous raconte effectivement l'histoire de la famille Argonin, qui va voir son quotidien voler en éclat suite à la mort du père de famille, Bon Argonin. 
Le Digne Argonin est pour nombre de dragons un exemple de succès : il a réussi à s'extraire de sa basse condition en accumulant les richesses et en gagnant un titre de noblesse grâce à sa force et son courage, a épousé une jeune dragonne de noble lignée qui lui a permis de conforter sa position sociale aux yeux des plus grands, et après cinq cents ans il dépassait en taille les soixante mètres, soit bien plus que les trois quart des dragons.
Sur son lit de mort - un maigre matelas d'or, car il est proche de la ruine - il déclare livrer à ses trois derniers enfants - un cadet qui n'a pas de position et deux dragonelles à marier - les trois quarts de ses richesses pour leur donner une chance dans la vie. Son aîné, le Bienheureux Penn, est un prêtre respecté au coeur d'un domaine florissant, et sa seconde fille, Berend, a pu elle profiter des largesses de sa richesse passée et épouser un (redoutable) Illustre grâce à une dot mirobolante. Ils n'ont donc pas besoin de son héritage. Mais les trois derniers, Avan, Selandra et Haner, n'ont pas eu leur chance. Encore trop petit en taille, Avan n'a pas les épaules pour reprendre le titre de Digne et gérer le domaine. Quant aux deux petites soeurs, elles doivent désormais dépendre de la charité de leurs aînés pour compléter leurs dots et faire de bons mariages, ou bien rester vieilles filles et vivre à leur crochet jusqu'à la fin de leurs jours. 
Tout le monde sait que le corps d'un dragon fait aussi partie des richesses qu'il lègue à ses enfants, car sa viande leur permet de croître et ainsi de s'imposer au sein de la société, et les deux aînés ont bien compris que leurs frère et soeurs se partageraient l'essentiel du cadavre.
Mais lorsque vient l'heure de la répartition du magot au sein de la fratrie, l'Illustre Daverak trouve le moyen de priver les trois derniers enfants de leur part en s'appropriant le premier une énorme bouchée de la carcasse, et en imposant à sa femme et à ses petits de faire de même.
S'en est trop pour Avan, qui décide d'assigner leur beau-frère en justice pour leur avoir volé leur héritage, leur déniant ainsi la possibilité de gagner en taille et en force grâce à la chair de leur père. Quant aux deux jeunes soeurs, elles doivent être séparées et envoyées l'une chez Penn, l'autre chez Daverak, en espérant que le sort sera clément envers elle, et qu'elles pourront un jour être maîtresses de leur propre foyer. 

Ce qui est réellement intéressant dans le récit fantaisiste de Jo Walton, c'est de passer à nouveau au crible les moeurs de la bonne société victorienne à travers le prisme du fantastique. Ici, nous suivons une bonne société de dragons, une société divisée plus ou moins comme celle de l'Angleterre victorienne avec ses différentes strates sociales, ses titres de noblesse ronflants et ses traditions. Mais au lieu de suivre la carrière d'un jeune aristocrate de campagne ou les demandes en mariage d'une jeune fille de bonne famille, nous suivons la carrière d'un jeune dragon et le destin de deux dragonnes dans une société à la fois conservatrice et pudibonde... mais surtout violente et cannibale !
Jo Walton illustre toute la brutalité des différences de classes sociales grâce à la férocité des dragons, ces gigantesques créatures carnivores et impétueuses : les dragons qui arrivent à s'élever socialement sont ceux qui mangent le plus de viande de dragon - ceux qui dévorent leurs congénères et en abusent. 
Il est par ailleurs courant dans la société des dragons de dévorer le petit d'une couvée - que ce soit la sienne ou celle de l'un de ses serfs (!) - s'il nait en mauvaise santé ou un peu trop faiblard. Chaque bouchée de dragon permet de gagner en taille et de développer plus vite ses ailes et son feu, et ainsi d'asseoir son autorité sur les autres plus facilement grâce à une force physique imposante.

Les serfs et domestiques eux ne mangent jamais de viande de dragon, sauf lorsqu'un membre de la famille décède et qu'ils accèdent au traditionnel héritage de la carcasse. Ils sont généralement petits (jamais plus de dix mètres) et ont les ailes attachées pour les empêcher de voler. Ils ne développent en général jamais leur feu car ils restent trop faibles. 
Les prêtres, eux, ont droit de manger les yeux de tous les dragons qu'ils veillent sur leur lit de mort. Une sorte de taxe qui leur permet d'asseoir leur importance dans la société et de contrebalancer l'humilité que leur impose leur foi, c'est à dire de lier leur ailes et de ne pas voler tout comme les serfs et autres domestiques du royaume. 
Les nobles, enfin, s'arrogent une part des cadavres de leurs sujets, dévorent pour certains leurs serviteurs lorsqu'ils deviennent trop âgés pour l'emploi, et dérobent les enfants malades des paysans en prétextant que ce sont des bouches inutiles à nourrir.
Cette vision très brutale de la société des dragons fait forcément écho à notre société humaine. Certes la société victorienne n'était pas cannibale au sens propre du terme, mais les différences de classes sociales étaient extrêmes. On peut forcément rapprocher la manière dont la haute société des dragons traite les "roturiers" à la lutte des classes qui faisait rage à l'époque victorienne, ou comment les riches s'enrichissaient toujours plus au détriment des pauvres, et leur donnait à peine plus d'importance qu'à du bétail.

Un autre aspect que j'ai aimé de cette transposition bestiale de la société victorienne, c'est que Jo Walton a aussi incarné physiquement la condition des femmes de l'époque dans celle de sa société de dragons. 
Au sein des dragons, les femmes naissent toujours avec une belle couleur dorée. Mais lorsqu'elles trouvent un compagnon, leurs écailles se mettent à rosir et peuvent se colorer d'un beau rouge profond avec le temps. Il est donc facile de remarquer une dragonelle qui vient de se fiancer puisqu'elle arbore en général de belles écailles rosées. 
Le côté négatif de ce changement de couleur, c'est qu'il peut aussi advenir suite à un rapprochement forcé entre une dragonelle et un dragon. Ainsi, une dragonelle qui subit un harcèlement sexuel un peu trop poussé - ...ou pire - prendra forcément sa "jolie teinte rosée". Et si elle ne marie pas le rustre qui lui a forcé la main, elle sera perdue aux yeux de la société, considérée comme mauvaise à marier ou pire... considérée comme une catin. 
La condition des femelles chez le dragon est donc très fragile, elles dépendent entièrement du bon vouloir des hommes. Elle ne peuvent pas marier qui elles souhaitent, car de nombreux mariages sont arrangés afin de respecter les classes sociales, et ce n'est pas forcément un sentiment d'amour qui les fait virer rosé poudré - comme aime le faire croire la bonne société - mais simplement la promiscuité (désirée ou non) d'un mâle. 
Les chanceuses rosiront de plaisir et épouseront un homme qu'elles apprécient... mais seulement bien-sûr si le dragon qui a eu l'honneur de les faire rougir trouvera que leur dot est assez grasse à son goût. Il peut sinon les abandonner comme une vieille chaussette sale et les condamner à un avenir de misère. Qu'elles soient donc de la haute société ou non, il n'est pas bon d'être une femme chez les dragons de Jo Walton.
On peut rapprocher les écailles rosées à la virginité d'une femme humaine - puisqu'il était à une époque courant que les jeunes filles soient vierge avant le mariage et que leur hymen soit intact pour le prouver -, mais je trouve la condition des dragonelles encore pire puisqu'elle est visible sur leurs écailles. La disgrâce est encore plus violente si elle les atteint, puisque leur couleur rappelle sans cesse à ceux qu'elles rencontrent ce qui leur est arrivé (et bien-sûr ce ne sont pas des victimes, si elles ont rosi c'est qu'elles l'ont forcément cherché !).
Et si le roman fait référence à une époque similaire à notre époque victorienne, on trouve encore des sujets qui font écho à la condition des femmes aujourd'hui : le harcèlement sexuel, les mariages forcés, la violence domestique, le regard dépréciateur que la société pose sur les femmes bafouées ou les femmes libérées sexuellement... ce sont encore des réalités très ancrées dans notre culture actuelle, et cela prendra certainement beaucoup de temps avant qu'il y ait un réel changement.

Tous ces thèmes sont pour la plupart abordés dans les romans de l'époque victorienne, mais le pastiche de Jo Walton permet de redécouvrir les moeurs de cette époque différemment. Là où les auteurs victoriens étaient souvent obligés d'écrire avec les codes bien définis de leur époque, un auteur actuel peut raconter son récit comme il l'entend et ainsi donner ouvertement son avis sur certains sujets, que ce soit la servitude, la condition des femmes, l'ascension sociale ou encore la religion. 

Mon seul regret est le final un peu trop heureux du roman, même si l'auteur explique clairement que ce bonheur est forcé et cette société totalement hypocrite. Néanmoins, étant une société de dragons, j'aurais aimé un final plus spectaculaire et sanglant ! (ben quoi ? Orgueil, préjugés et zombies c'était cool pour ça !)
Mais je conseille véritablement cet ouvrage à tout le monde, pour l'écriture toujours aussi fluide et entraînante de Jo Walton, pour l'originalité de ce roman victorien contemporain, pour les clins d'oeils aux nombreux classiques dont elle s'est inspiré, pour le mélange d'aventure, d'humour et d'amour qu'il contient, et pour cette "morale" grinçante et cynique qu'il délivre.


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