jeudi 30 novembre 2017

La belle sauvage, de Philip Pullman


Celui-là, je l'attendais de pied ferme.

Depuis mon arrivée à Montréal, mon budget livre a drastiquement baissé. Eh oui, ici les ouvrages coûtent deux fois plus cher qu'en France : pas de prix unique, prix de l'import, différente monnaie.
J'ai donc dû revoir mes priorités, je me focalise sur ce qui me fait vraiment envie, et je carbure aussi avec toutes mes piles non-lues de cette période bénie de libraire acheteuse compulsive !

Pour novembre, j'avais deux livres en tête à acheter : Les griffes et les crocs de Jo Walton chez Denoël, et La Belle Sauvage, de Philip Pullman chez Gallimard Jeunesse.
J'ai profité du Salon du livre de Montréal pour les cueillir sur le stand Gallimard. 
Il était là, forcément en piles immenses et bien mises en avant pour les lecteurs, car je n'étais pas la seule à l'attendre avec impatience.



La Belle Sauvage est un roman de Philip Pullman rattaché à l'univers d'A la croisée des mondes (La boussole d'or pour ceux qui ne connaissent que ce titre alternatif, ou n'ont vu que le film), l'une de mes oeuvres favorites depuis l'enfance.
Je me souviens encore de ma lecture du premier tome, Les Royaumes du Nord, quand j'avais 12 ans. C'était la même année où je découvrais Harry Potter et Le Seigneur des Anneaux, la même année où je suis devenue grande lectrice alors qu'avant je lisais finalement assez peu.
J'avais pourtant une belle bibliothèque que ma mère, grande lectrice elle aussi, avait remplie de livres d'Evelyne Brisou-Pellen, de Catherine Missonnier, de Daniel Pennac et de Frances Hodgson Burnett. Certains des livres étaient à ma soeur ou à mon frère, eux aussi bons lecteurs, et se retrouvaient désormais sur mes étagères.
Mais je les lisais de temps à autre, quand ça me chantait, voire pas du tout (Les Sans-Atout par exemple, dont nous avions deux ou trois romans de la série, et que je n'ai jamais eu envie de lire, ou Tistou les pouces verts dont la couverture style années 60 me rebutait franchement). Je ne me considérais pas comme une vraie lectrice à cette époque, je passais surtout du temps avec mes copines, à jouer ou à dessiner.
Je n'avais surtout pas cette envie dévorante de passer mes journées à zyeuter les rayons des librairies juste pour le plaisir. Pas encore.

C'est donc venu avec Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux, puis A la croisée des mondes. Ca a continué avec Dune, avec La Trilogie des Joyaux et Artemis Fowl. Et ça ne s'est plus arrêté !





A la croisée des mondes garde une place importante dans mon coeur, tout d'abord parce que c'est une saga incroyable, magnifiquement écrite, avec  des personnages hauts en couleur et qui évoluent dans un univers riche en merveilleux, ensuite parce que je l'ai tellement aimé que j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps en la terminant. C'était vraiment une déchirure. Je m'étais tellement attachée à cet univers que j'avais l'impression qu'on m'arrachait brutalement un bout de ma réalité, et je savais que l'auteur n'allait pas faire de suite. Je ne reverrai plus Lyra ni Pantalaimon. Je ne saurais pas ce qui leur arrive ensuite, et c'était vraiment difficile à envisager !
La fin d'A la croisée des monde reste encore aujourd'hui la meilleure fin de roman parmi toutes mes lectures, la plus originale, la plus émouvante, et la plus définitive aussi.
Alors imaginez ma joie quand 16 ans plus tard j'apprends que l'auteur va refaire une série de roman inscrite dans le même univers que son chef-d'oeuvre.

Donc me voilà arrivée chez moi après le Salon du livre, La Belle Sauvage dans mon sac qui côtoie l'intégrale d'Hypérion entamé de moitié, ma lecture actuelle. J'ai hésité deux secondes, avant de laisser Hypérion de côté (!) pour commencer ma nouvelle acquisition.

Et je dois avouer deux choses : la première, c'est que je me suis sentie avoir à nouveau 12 ans, et la seconde c'est que je l'ai quand même refermé avec un petit goût de déception.

Je vais essayer de ne rien dévoiler pour ceux qui n'ont lu ni l'un ni l'autre de ces romans de Philip Pullman.

La Belle Sauvage se situe donc dans l'univers d'A la croisée des mondes, dix ans avant les événements des Royaumes du Nord, à la naissance de son héroïne, Lyra. Elle et son daemon Pantalaimon (dans l'univers de Pullman tous les humains naissent avec un daemon, une sorte d'incarnation de leur conscience qui prend la forme d'un animal) seront à nouveau parmi les protagonistes de cette histoire.
Ils vont chambouler la vie de Malcolm et Asta, son daemon. Malcolm a 11 ans  et vit dans la région d'Oxford, où ses parents tiennent une auberge. C'est un garçon d'une grande intelligence, qui a une curiosité et une soif d'apprendre peu ordinaire pour son âge. Dans ses moments libres, il part naviguer avec Asta sur les eaux des bras de la Tamise avec son canot, La Belle Sauvage. Le soir, il aide ses parents à s'occuper de l'auberge ; il sert les plats et les verres aux clients durant le repas, débarrasse et assiste sa mère en cuisine. Mais ce qui rend ce travail intéressant aux yeux de Malcolm, c'est que cela lui donne l'occasion d'écouter les conversations des adultes qui séjournent chez eux. Beaucoup sont des Erudits qui sont de passage dans les Collèges d'Oxford, et leurs conversations sont toujours passionnantes. D'autres sont des gens du coin, des bucherons, des ouvriers, des fermiers, et il aime les écouter parler de leur travail, ou des histoires qui courent dans la région.
Lorsqu'il a finit d'aider ses parents et a encore un peu de temps, Malcom traverse pour aller voir les Soeurs qui habitent dans le Prieuré d'en face. Elles ont toujours besoin d'un peu d'aide, que ce soit en cuisine ou pour de petits travaux, et Malcolm les connaît depuis sa naissance, elles font un peu partie de la famille.
Sa petite routine va voler en éclat quand trois hommes mystérieux débarquent pour dîner à l'auberge, des Lord ou de grands Erudits selon Malcolm, et commencent à lui poser tout un tas de questions sur les Soeurs du Prieuré... et sur un certain bébé. 
Ce soudain intérêt pour les religieuses du Prieuré lui semble suspect. D'autant plus que son père reconnait parmi l'un des trois hommes Lord Nugent, l'ancien Chancelier de la Couronne britannique.
Quelques jours plus tard, un nourrisson trouve effectivement refuge au Prieuré. Elle s'appelle Lyra, ses parents sont de haute naissance et très importants au sein du gouvernement britannique. Aucun d'entre eux ne peut s'occuper de l'enfant, aussi son père l'a laissé entre les mains des religieuses, où aucune instance gouvernementale n'a le droit de venir la réclamer et où aucun mal ne peut lui arriver.
Lyra est une enfant de quelques mois à peine, mais elle fascine totalement Malcolm. Elle et son daemon sont au coeur d'un complot qui le dépasse, et il sent au plus profond de lui qu'elle a besoin de sa protection et que leurs destins sont liés. Et effectivement, Lyra n'est pas juste une enfant comme les autres. En plus de son ascendance aristocratique, elle fait l'objet d'une prophétie parmi les clans des Sorcières du Nord : Lyra aura un grand destin, elle est née pour sauver le monde d'un terrible danger et doit être protégée à tout prix. 
Et Malcolm est l'un de ceux qui l'aideront à accomplir sa destinée.

Même si j'étais heureuse de retrouver Lyra et Pan (surtout Pan, j'adore Pan) et  même si j'ai dévoré La Belle Sauvage, je l'ai refermé en me disant qu'il manquait quelque chose. 
Ce nouvel ouvrage est clairement en-dessous d'A la croisée des mondes : en terme de qualité littéraire, en terme d'histoire et de rebondissements, en terme d'... à peu près tout en fait.
Alors qu'on s'attache instantanément à Lyra dans la première série, j'ai eu beaucoup de mal à m'attacher à Malcolm. Il est trop parfait, trop gentil et trop intelligent pour un enfant de son âge. Tout lui réussit, et c'est assez énervant. Mais en même temps, il fallait un enfant comme lui pour être le héros de cette histoire. Il fallait un enfant avec ses ressources et ce coeur gros comme une maison pour préserver Lyra.

Toute la première partie du roman est donc basée sur Malcolm, sa vie à l'auberge, son amitié avec les soeurs - et son inimité avec Alice, l'aide-cuisine de sa mère à l'auberge - les aventures qui lui arrivent à l'école, et son implication au fur et à mesure dans les événements secrets autour de la famille de Lyra et du gouvernement britannique. Pour ce qui est de sa vie à l'auberge, à l'école et avec les soeurs, c'est compréhensible : on suit la vie d'un petit garçon. Mais la manière dont Malcolm va se retrouver mêlé aux affaires d'une branche secrète du gouvernement au fil des événements m'a semblé très peu crédible. Malcolm est toujours présent au moment opportun pour découvrir des choses incroyables qu'un enfant de 11 ans ne remarquerait certainement jamais. C'est bien pratique que Malcom soit toujours au bon moment quand il le faut : quand les trois hommes mystérieux viennent dîner dans l'auberge, quand un homme mystérieux fait tomber un gland top secret alors qu'il passe par-là (ouais ouais), quand le grand vilain de l'histoire boit des coups au comptoir, quand le grand vilain de l'histoire rode autour du prieuré, quand... je vais passer le reste. Et quand Malcolm ne tombe pas dessus par hasard, on dirait qu'il épie constamment les faits et gestes de tout le monde, et se mêle de tout ce qui ne le regarde pas. Car oui, il est curieux, il aime apprendre, mais il n'est vraiment pas capable de s'occuper de ses oignons ce garçon. Et j'ai trouvé ça très irritant !
Alors oui, dans la première saga, Lyra aussi se retrouvait dans un tourbillon d'histoires extraordinaires, mais c'était amené d'une manière beaucoup moins tarabiscotée, réellement plus crédible, et surtout : c'était beaucoup moins long à démarrer.

La seconde partie du roman nous embarque à bord de La Belle sauvage avec Malcolm et Lyra sur les eaux de la Tamise, poursuivis par les ennemis du père de Lyra. Et c'est là que j'ai retrouvé la magie enchanteresse des premières oeuvres. Le roman prend des allures de conte philosophique, on y croise des sorcières, des fées, des fantômes, des dieux, et la mythologie sublime de l'imaginaire de Pullman vient pallier les défauts de l'histoire. Un côté conte qui est contrebalancé par la noirceur et la double lecture évidente du texte de Philip Pullman. Là où certains y voient un conte enfantin, les aventures de La Belle Sauvage véhiculent toujours les mêmes convictions et critiques sociales qui jalonnaient A la croisée des mondes : une dénonciation de l'extrémisme, de la tyrannie, de la privation de la liberté individuelle. Là où ses héros sont des enfants au coeur pur, pleins de rêves et d'envie d'aventures, les adultes sont plus contrastés, même ceux qui sont censés être du côté de Malcolm et Lyra paraissant avoir des secrets et ne pas être complètement honnêtes avec eux, et ceux qui leur veulent du mal sont des êtres particulièrement violents et impitoyables. L'un d'entre eux, Gerard De Bonneville, semble tout droit sorti d'un cauchemar. Cet Erudit possède un daemon en forme de hyène, ce qui en dit déjà long sur la personnalité du personnage, et ses actions sont imprédictibles. De Bonneville est un homme fou et torturé, dont la brutalité sauvage n'a pas de limites. Les confrontations terrifiantes entre les héros et De Bonneville sont parmi les passages les plus réussis du roman à mes yeux et comblent certaines faiblesses du roman.

Contrairement à d'autres oeuvres pour la jeunesse, La Belle Sauvage, comme le faisait A la croisée du monde autrefois, n'adoucit pas ses propos pour préserver ses lecteurs. Outre l'apparition du personnage de De Bonneville, qui est proprement dérangé et totalement terrifiant, Philip Pullman utilise des concepts scientifiques, philosophiques et psychologiques vraiment intéressants et en fait la base de ses aventures. Le mal qui ronge la société dans laquelle vit Malcolm est amené avec beaucoup de subtilité, Philip Pullman dénonce en faisant voir le monde à travers les yeux d'un enfant. Dans La Belle Sauvage, la religion a déjà resserré son emprise sur le gouvernement britannique du monde parallèle au nôtre crée par Philip Pullman. Le Conseil de Discipline Consistorial (le CDC, ancêtre du Magisterium) étend déjà son pouvoir à travers tout le pays, s'insinue dans les écoles - où il pousse les enfants à dénoncer leurs camarades et les adultes qui les encadrent quand ils entendent des propos "séditieux" - et propage la peur au sein de tous les habitants d'Oxford. Malcolm ne le comprend pas encore au début du roman, mais il sent que l'atmosphère change au fur et à mesure dans la salle à manger de l'auberge, l'atmosphère change à l'école, et les adultes semblent de plus en plus moroses et effrayés.
Malcolm est un enfant bon et généreux, très curieux et éprit de liberté, aussi va-t-il naturellement être incliné à combattre du coté des forces qui luttent contre le CDC, plutôt que de se laisser séduire par la sécurité relative qu'il propose à ceux qui se soumettent entièrement à eux.
De Bonneville, lui, est l'incarnation totale du mal : la folie, la déviance, la violence, et le plaisir qu'il y trouve. Son personnage est réellement horrible, et fait contraste avec les méchants plus subtils et édulcorés des autres oeuvres du même genre. Il n'y a pas d'espoir pour De Bonneville, Malcolm va être obligé de s'opposer à lui, et sa souffrance va être immense. Ici, pas de grande bataille épique, pas de grands discours sur le bien et le mal, et c'est aussi ce qui rend le roman intéressant. Malcolm n'est pas équipé pour contrer les actions diaboliques d'un adulte aussi déséquilibré que De Bonneville. Il ne devrait même s'approcher de lui, n'importe quel adulte lui dirait de fuir face à une telle menace. Et Malcolm le sait, il va fuir De Bonneville tant qu'il le peut, mais il est le seul à pouvoir l'arrêter dans le chaos ambiant. Et cette menace omniprésente d'un personnage comme De Bonneville dans le dernier tiers du roman le rend fascinant et glaçant à la fois.

Au final, j'ai aimé ma lecture, mais je suis restée sur ma faim. Certaines choses, comme l'écriture de Pullman, m'ont interloqué. Mon souvenir des Royaumes du Nord m'avait laissé l'impression qu'il écrivait mieux que ça. Je suis donc en train de le relire et oui, clairement, Les Royaumes du Nord est mieux écrit : plus de descriptions, de meilleurs dialogues, des personnages secondaires plus consistants... même si La Belle Sauvage surpasse de nombreux romans pour enfants en terme d'écriture, il n'est pas à la hauteur des précédents ouvrages de l'auteur. Néanmoins je le recommande à tous ceux qui aiment A la croisée des mondes et qui veulent retrouver le plaisir que leur a donné cet univers, avec ses gitans, ses aurores boréales, et surtout ses daemons (je rêve d'avoir un daemon depuis mes 12 ans... *soupir*).
Pour ceux qui n'ont lu ni l'un ni l'autre, vous pouvez le lire sans avoir lu A la croisée des mondes, il n'en dévoile pas trop sur les événements qui s'y déroulent. Malgré tout, il évoque la naissance de Lyra et qui sont ses réels parents dès le début, information qui n'est pas dévoilée dans la saga initiale avant un bon tiers du roman et qui est une révélation importante, donc c'est un peu dommage. Mais surtout, il reste quand même un très beau roman inscrit dans un univers magique qui mérite d'être découvert.

J'attends donc quand même la suite avec impatience. Ou bien une nouvelle série originale de Philip Pullman, aussi bien écrite et grandiose que les précédentes : ça serait un réel bonheur !


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mardi 31 octobre 2017

Ici, on fête Halloween


Depuis un mois déjà, les vitrines de commerces et les balcons montréalais fleurissent de citrouilles, de squelettes, de sorcières et de chauves-souris. Même si les québécois me disent que "c'est plus comme avant", Halloween (dites "L'Halloween" en québécois) est ici une institution bien plus ancrée dans la culture populaire qu'en France.
Un immeuble sur trois se retrouve paré de morts-vivants en tout genre et d'épouvantails effrayants, et même les cliniques vétérinaires et bureaux des Impôts s'habillent d'orange et de noir.
Pour l'occasion, j'ai découvert une maison d'édition québécoise spécialisée dans l'horreur et le fantastique. Les Six Brumes est une petite maison qui existe depuis 16 ans et aime à donner la voix à de jeunes auteurs de la province, comme le dit son éditeur : c'est une sorte de tremplin pour leur permettre d'accéder au succès dans de plus grosses maisons d'éditions, afin de mieux leur permettre revenir pour se faire plaisir. Je ne les ai pas encore lu, mais j'essayerai bientôt quelques textes de leur catalogue.

Je ne suis pas très versée dans l'horreur, j'aime le fantastique bien-sûr et j'ai pourtant lu quelques ouvrages à vous donner la chair de poule, mais je ne suis pas spécialiste du genre.

Malgré tout je vais vous faire part des lectures frissonnantes qui m'ont tenu en haleine ces derniers mois, juste histoire de coller à la thématique de la journée. Vous m'en direz des nouvelles !

Le monstrologue, de Rick Yancey





On le connait pour La 5ème vague (pas moi pour une fois, ni le livre ni le film d'ailleurs) mais je l'ai découvert avec Le monstrologue, publié dans la collection R de Robert Laffont. Et autant vous dire que j'ai adoré !
L'histoire débute de nos jours dans une maison de retraite, le directeur de l'établissement décide de remettre le journal de son plus vieux pensionnaire récemment décédé à un écrivain, ayant espoir que celui-ci pourra l'aider à comprendre la véritable identité du vieil homme et à démêler le vrai du faux dans ces étranges mémoires. Car le vieux Will Henry prétend être né en 1876, et l'histoire commence lors de son apprentissage auprès d'un "monstrologue" en Nouvelle-Angleterre alors qu'il n'avait que douze ans.
Et effectivement, l'histoire de Will Henry à l'air de sortir tout droit d'un roman d'horreur. Orphelin depuis peu, il assiste dans ses travaux le Dr Warthrop, un scientifique à la réputation douteuse qui travaille sur des sujets peu orthodoxes, comme par exemple ces deux cadavres que leur ramène un homme de la région : une jeune fille récemment enterrée retrouvée exhumée de sa tombe au cimetière, à moitié dévorée par ce qui semble être les restes d'un monstre anthropophage...
Ni une ni deux, nous voilà embarqués dans le quotidien du jeune Will, assistant d'un professionnel des monstres au caractère irascible (Warthrop est particulièrement détestable mais tellement comique !) dans l'atmosphère gothique des Etats-Unis du XIXème siècle. La première moitié du roman rapporte surtout la relation entre Will Henry et son maître, elle peut paraître à certains un peu longue car c'est particulièrement psychologique, beaucoup de dialogues qui nous permettent de découvrir les personnages, leur histoire et leurs caractères. Mais ce sont justement ces dialogues, souvent cocasses (avec un l'humour grinçant très appréciable), et la plume subtile et soignée de Yancey qui m'ont accroché.
La seconde partie nous fait rentrer dans l'action, des rencontres avec de sinistres personnages dans de vieux sanatoriums lugubres (un moment particulièrement glauque que j'ai trouvé assez exceptionnel) et des chasses aux monstres sous tension où l'auteur sait magnifiquement gérer le suspense et harponner son lecteur. Loin d'être un roman pour enfant (à ne pas conseiller en-dessous de 14 ans), Le monstrologue est un roman fantastique plein de suspense dont le bestiaire monstrueux ravira les amateurs de macabre comme les passionnés d'aventure et d'histoire. J'essaye de le mettre entre de nombreuses mains, oubliez la collection "adolescente", oubliez que c'est l'auteur de La 5ème vague, testez juste ce petit bijou de lecture surréaliste et appréciez le voyage.


Je suis ton ombre, de Morgane Caussarieu



Je l'ai découvert l'an dernier à l'occasion d'une rencontre autour des éditions Mnémos à La dimension fantastique.
Pour ceux qui aiment l'atmosphère moite et glauque de la Nouvelle-Orléans, ou les romans gores et dérangeants de l'auteur américaine Poppy Z. Brite, vous devriez adorer les oeuvres de Morgane Caussarieu.
Dans Je suis ton ombre, on découvre l'histoire de Poil de Carotte, un gamin bizarre qui vit avec son père handicapé dans le Sud de la France. Très vite, on comprend pourquoi Poil de Carotte est un vrai paria dans le village, à l'école, et même dans son propre foyer. Son frère jumeaux est mort dans le même accident qui a gravement défiguré son père, et dont il est plus ou moins responsable. Son comportement odieux et déviant envers sa famille, ses camarades et même le seul ami qui lui reste le rendent particulièrement détestable. Poil de Carotte est sur le fil, et il va définitivement sombrer dans la folie lorsque le fantôme de son frère commence à lui apparaître. Un jour où il s'aventure dans les décombres d'une vieille ferme calcinée, il va faire la découverte d'un journal qui aurait été écrit par deux jumeaux en Louisiane... il y a plus de trois cent ans. Peu à peu, les deux récits vont s'entremêler et basculer dans l'horreur.
Je suis ton ombre mêle habilement chronique sociale, à travers l'histoire de Poil de Carotte, et le roman vampirique par le biais du carnet des jumeaux de la Nouvelle-Orléans. Le récit de Poil de Carotte est à la fois fascinant et dérangeant, on éprouve une sorte d'empathie pour cet enfant malsain et perturbé, on s'y attacherait presque malgré les événements dramatiques qu'il sème sur son chemin. Le vieux journal quant à lui est superbement bien écrit, Morgane Caussarieu use d'un style soutenu et raffiné qui tranche avec l'histoire parfaitement sordide et gore des deux enfants. Certains passages sont particulièrement insoutenables, et j'ai du poser ma lecture quelques minutes pour reprendre mes esprits au moins à une reprise. Je le conseillerai à ceux qui ont le coeur bien accroché et qui aiment les ouvrages glauques et sanglants, âmes sensibles s'abstenir.

Voilà donc de quoi vous mettre un peu d'épouvante sous la dent !

Pour ceux qui apprécieraient Le Monstrologue, je recommande par la suite la lecture de Lockwood and Co (Albin Michel et LGF) de Jonathan Stroud - sorte de Ghostbusters à la sauce humour anglais - ainsi que Les soeurs Carmines de Ariel Holzl (Mnémos collection Naos), dont l'atmosphère lugubre teintée d'humour absurde ravira les amateurs de fantastique légèrement horrifique.
Et pour les fans de Morgane Caussarieu et de lectures glaçantes, jetez un coup d'oeil aux ouvrages de la grande Poppy Z. Brite (notamment Âmes perdues - Albin Michel et Folio).




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jeudi 19 octobre 2017

Libration, de Becky Chambers


J'ai découvert Becky Chambers avec L'espace d'un an (The long way to a small, angry planet), aussi paru aux éditions L'Atalante l'année dernière. J'avais refermé L'espace d'un an en me disant que ses personnages hauts en couleur, plein d'humanité et son univers riche et fascinant allaient terriblement me manquer.




On y suivait les aventures d'un vaisseau foreur de trou de vers (Le Voyageur - The Wayfairer) et de son équipage composé d'humains et d'extraterrestres de l'Union Galactique, en route pour une mission périlleuse aux abords d'une planète en plein cessez-le-feu.

Libration (A closed and common orbit) est le deuxième roman de l'univers de Becky Chambers. On y retrouve l'un des personnages secondaires intervenant dans le premier opus (Poivre), qui nous dévoile ses origines et son histoire.

L'univers de Becky Chambers, c'est une Union Galactique (l'U.G) composée de différentes races extraterrestres (les Intells) dont l'humain est l'un des derniers ressortissants - et l'un des moins évolués. Au fil des romans, on comprend que l'humanité à rendu la Terre inhabitable, n'a survécu que grâce à la colonisation et habite désormais sur Mars ainsi que sur d'autres planètes extraterrestres où les différentes races cohabitent en paix. Une paix issue de nombreuses guerres dévastatrices entre les Aandrisk, les Aeluons, les Grums ou encore les Harmagiens.

C'est certainement la découverte des moeurs et de l'histoire des différentes races intelligentes qui peuplent l'espace qui rend les oeuvres de Becky Chambers aussi fascinantes : lorsqu'elle nous parle des guerriers Aeluons, race humanoïde qui n'a pas de cordes vocales et qui communique à travers les différentes couleurs qui pigmentent leurs joues, ou bien des reptiles Aandrisk et de leur plumes chatoyantes qui ont une vision étonnante et complexe de la famille, des Harmagiens aux nombreuses tentacules qui trouvent les êtres humains particulièrement laids, ou encore du peuple Sianat dont certains vivent en symbiose avec des parasites leur permettant de devenir les meilleurs scientifiques et explorateurs de l'espace (et réduisant considérablement leur espérance de vie).

Si Libration est en lien direct avec L'espace d'un an, les deux peuvent tout de même se lire indépendamment - même si je conseille de commencer par le premier paru pour une meilleure compréhension de l'univers. 
Libration raconte l'amitié qui va lier Poivre, une jeune humaine mordue de tech au passé tourmenté et de Sidra, une intelligence artificielle qui se trouve transféré illégalement dans un corps biologique et qui lutte pour trouver sa place entre l'univers robotique et l'univers des Intells.




Becky Chambers aborde différents thèmes que l'on retrouve actuellement beaucoup dans la SF (et même dans l'actualité !) mais à sa sauce ; des intelligences artificielles qui luttent pour trouver une place dans un monde d'Intells où ils ne sont pas reconnus, le rapport au genre via le sexe des Aeluons, les rapports sociaux entre chaque espèce et les liens qui se tissent à travers la mixité des races et des classes sociales, le clonage et son éthique, l'eugénisme et ses dérives... etc. Elle explore le rapport des humains avec les modifications génétiques par le biais des origines de Poivre et de son compagnon Bleu : Poivre était utilisée pour des usines de triage de tech dès la naissance, et Bleu a été abandonné par sa famille à cause d'un handicap alors qu'il devait être parfait. 

Vraiment, l'auteur réussit encore avec son deuxième roman un tour de force. Ses livres ne sont jamais violents, ce ne sont pas des space-opéra qui décrivent de longues batailles spatiales, ni des enquêtes scientifiques jalonnées de meurtres et disparitions mystérieuses et de théories complexes, c'est plutôt la cohabitation dans l'univers d'espèces différentes et des liens qui se tissent entre eux. Tous les personnages de Becky Chambers sont réellement attachants et intéressants. Ce sont souvent des marginaux dans leur propre monde, soit parce qu'ils ont des façon de vivre considérée comme déviantes dans leur culture, ou des handicaps impardonnables par leur propre peuple, ou un passé empreint traumatisant qui les a poussé à s'éloigner de leur foyer d'origine. Ces blessures, ces différences, les rendent d'autant plus aimables, car ce sont des personnages qui possèdent en conséquence une grande ouverture d'esprit et une nature profondément généreuse.

L'espace d'un an et Libration pourraient être ce qu'on appelle des Feel good books, on en sort la tête farcie de bons sentiments et, diantre !, ce que ça fait du bien ! Enfin un roman de science-fiction avec des extraterrestres travaillés et originaux (tant au niveau de leur histoire que de leur description physique, ça change des bébêtes à la Alien ou des petits bonshommes verts) et qui ne sont pas les méchants de l'histoire !
Enfin un univers où l'on sort de sa lecture avec des étoiles plein les yeux et l'envie de visiter toutes ces incroyables planètes - qu'elles soient arides, plongées dans la nuit, glaciales ou densément peuplées - et de découvrir l'histoires et la culture de tous ces différents peuples.





Libration, comme L'espace d'un an, bouscule et marque profondément. Becky Chambers sait parfaitement mener sa narration, elle arrive à alterner ses descriptions et découvertes de folklores et cultures avec des chapitres pleins de suspense. Elle sait faire monter la pression mais n'en fait jamais trop. Certains s'attendront peut-être d'ailleurs à plus d'action, mais les romans de Becky Chambers ne sont pas des des page-turner américains où les péripéties s'enchaînent à un rythme effréné, au contraire l'auteur n'hésite pas à nous plonger dans le quotidien de ses personnages, leurs petites joies et leurs routines apaisantes. Pour autant je ne me suis jamais ennuyée, car ces moments plus contemplatifs apportent toujours quelque chose.
Ce sont des romans qui utilisent parfaitement la science-fiction pour être les vecteurs de messages qui me semblent aujourd'hui essentiels.

Et que dire des dialogues de Becky Chambers ! Ses personnages ont certes une histoire passionnante, mais ce sont les dialogues très spontanés qui soutiennent aussi le roman. Ils représentent bien la liberté et la joie de vivre qui animent ses personnages.  L'écriture de Chambers n'est pas riche et soutenue, elle utilise un langage familier naturel, instinctif, qui nous rapproche encore plus des personnages. Elle m'a fait rire de nombreuses fois grâce à sa plume, qui passe aisément du mélodrame à l'humour. J'apprécie aussi beaucoup l'utilisation du "iel" pour le rapport au genre. Certaines des espèces décrites par l'auteur n'ont pas deux genres définis comme le nôtre, et sa façon de l'inscrire dans l'histoire semble parfaitement naturelle et tout à fait rafraichissante.

En bref, pour moi Libration et L'espace d'un an piochent habilement dans des références telles de Firefly (pour les dialogues et les personnalités) ou Farscape (pour la diversité des races extraterrestre et la richesse de leur background) avec leur propre touche d'originalité. Les amateurs de SF plus classique devrait tout à fait y trouver leur compte, et les non-lecteurs de SF devraient aussi se laisser charmer. Pour ce qui est des fans de romans bourrés d'action, c'est plutôt raté.

Je les conseille donc fortement (et j'ai conseillé L'espace d'un an à tour de bras depuis sa sortie en librairie !), je les relirai avec grand plaisir et espère vraiment que l'auteur continuera à explorer l'Union Galactique pour nous abreuver de romans de SF aussi bien ficelés et nous faire découvrir l'étendue de son imagination.






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mercredi 27 septembre 2017

Une idée de projet



Etant désormais pour un temps au Canada, c'est le moment de se pencher sur les projets à venir.
Pour le moment toutes mes idées sont à un stade peu avancé : je ne peux pas encore travailler au Québec, mais je peux au moins réfléchir, mettre en forme, et lancer des études de marché.
L'une des idées qui nous plait le plus à ma moitié québécoise et moi, c'est le coffret littéraire.
En France, ça fonctionne du feu de dieu ! Tu t'abonnes en ligne pour un mois ou plus, et tu reçois chaque mois chez toi une boîte contenant un roman, du thé, de la papeterie et des goodies. C'est cool, original, et ça permet de découvrir plein de nouvelles choses.
Au Québec il n'y en a pas encore beaucoup. Et surtout, il n'y en a pas encore pour les geeks comme moi, ceux qui aiment les littératures de l'imaginaire et les produits dérivés !
Alors on s'est dit : et pourquoi pas ? Tâtons le terrain, voyons si ça intéresse des gens dans la belle province.
Alors voici un petit formulaire Google à remplir par les québécois, ou les canadiens francophones d'autres provinces canadiennes qui seraient intéressés par ce projet :


Le coffret littéraire serait mensuel, comporterait un roman lié à la fantasy, la science-fiction ou le fantastique, un breuvage chaud, une gourmandise, de la papeterie et potentiellement des supers goodies geeks (littérature, BD, série TV, films, jeux vidéos, manga !).

Si vous êtes canadien, ou si vous connaissez des canadiens, n'hésitez pas à jeter un oeil et à faire tourner.

Cet embryon de projet me permet d'aller de l'avant après avoir quitté la librairie, de me focaliser sur mon avenir professionnel et de ne pas tourner en rond chez moi ! 
Ma moitié travaille (ben oui, pas besoin de permis pour lui, monsieur est du pays) et passer le temps avec le félin et le canidé peut parfois virer à l'ennui !
Autant dire qu'en trois semaines j'ai bingewatché Izombie (drôle !) avancé dans ma lecture de Mausolée d'Antoine Traqui (mais je suis un peu déçue) et terminé de lire La servante écarlate de Margaret Atwood (édifiant). J'en parlerai peut-être dans d'autres billets ;)


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jeudi 14 septembre 2017

Changement de pays, changement de vie



J'ai trop longtemps délaissé ce blog, cet espace d'écriture dans lequel je me sens à l'aise, cet espace de parole dans lequel j'arrive à exprimer mes envies, mes passions, mes joies, mes peurs et mes doutes.
La raison est certainement que ces trois dernières années je n'avais plus le temps.

Je ne prenais plus le temps.

Pour tout avouer je ne prenais le temps de faire grand chose.
Ouvrir ma librairie était un rêve d'enfance, que je suis extrêmement heureuse d'avoir achevé. Mais durant ces trois années de création j'ai mis beaucoup de choses entre parenthèses.
J'ai mis ma vie de famille entre parenthèses, j'ai mis mes loisirs entre parenthèses, j'ai mis ma santé entre parenthèses.
Je vivais un rêve, alors forcément ce n'était pas grave. L'important était que, ça y est... j'y étais enfin arrivé : Ma librairie. Notre librairie. Le lieu que j'avais toujours imaginé, dédié aux littératures de l'imaginaire, à la bande dessinée : agréable, accueillant, chaleureux, plein de trésors et de mes oeuvres favorites.

J'étais dans une bulle, une bulle très prenante me direz-vous... 

J'ai commencé par travailler 6 jours par semaine en boutique, puis le dernier jour restant à travailler de la maison : répondre à des mails, gérer les factures, gérer la logistique, sans oublier de devoir lire (faut bien conseiller).
Nous avons pu souffler au bout d'un an, et passer à 5 jours par semaine en boutique chacun (la librairie est ouverte 7/7 jours, 360 jours par an).

Mon conjoint a été d'une patience prodigieuse, surtout lorsque mes nerfs lâchaient et qu'il devait me ramasser à la petite cuillère.
Il m'a soutenu tout du long : émotionnellement, financièrement, et même professionnellement en travaillant sur le site et le logiciel de la librairie.
Puis il y a un an, des problèmes de santé sont survenus dans sa famille, au Québec. Car ma moitié est québécoise, avec cet accent qui donne le sourire et sa passion de la pizza et du bon steak grillé !
Après quelques semaines au Canada pour passer du temps en famille, il est revenu en France avec l'envie de repartir vivre dans son pays (qu'il avait quitté cinq ans plus tôt).

Ce fut un sacré choc pour moi : nos projets n'incluaient pas de devoir quitter la France. Nous imaginions couler des vieux jours sur la côte océanique ou sous le soleil du Sud-ouest, mais il n'était pas question auparavant de quitter cette bonne vieille Europe.
J'ai mis du temps à accepter, je pensais que c'était un coup de tête dû aux soucis familiaux. Mais non, la graine était plantée et elle avait germé dans l'esprit de ma moitié.
Après plusieurs mois de conversations sur le sujet, après avoir longuement parlé de la librairie et de son avenir, nous sommes finalement tombés d'accord.
J'allais partir au Canada. Mon associé, J., s'occuperait avec d'autres personnes de faire tourner l'entreprise, et je céderai mes parts.
Ce fut un choix difficile : devoir tout quitter, mon pays natal, mes amis, ma famille, et cette librairie à laquelle j'ai dédié tout mon temps depuis deux ans déjà à l'époque.

La librairie était le plus gros problème pour moi, elle n'avait pas encore deux ans complets d'existence, elle était encore en plein développement, et je devais déjà la quitter. Je ne m'en sentais pas capable au début, je n'arrivais tout simplement pas à l'envisager.
Puis mon conjoint a réussi à me faire lâcher prise petit à petit. Cette librairie, c'est mon bébé, mon oeuvre que j'ai porté et façonné toutes ces années et à qui j'ai enfin donné naissance... mais ce n'était pas toute ma vie. Je suis encore jeune, les possibilités sont infinies, je peux encore donner naissance à d'autres beaux projets comme celui-ci ailleurs. La quitter n'est pas forcément la mettre à mort, c'est passer le relai à quelqu'un d'autre, la laisser entre les mains de personnes qui sauront la soutenir et la faire prospérer, et m'élancer vers de nouveaux horizons.




Aujourd'hui je suis installée au Canada, parrainée par mon conjoint pour devenir Résidente permanente.
J'ai laissé la librairie entre les mains de J., C. et N., et je me projette désormais sur d'autres choses.
Déjà, je donne du temps à mon foyer, je rattrape ces trois dernières années où je rentrais à 21h le soir, épuisée, où je travaillais les samedis et dimanches, où je faisais des heures sup tous les deux jours et plus encore à la maison.
Je me refais une santé aussi. On dirait que mon corps a pris dix ans en trois ans. J'ai des problèmes qu'ont les personnes âgées ou les femmes enceintes sans l'être ! Le stress, car je suis une angoissée de la vie, m'a précipité dans cet état là.

Depuis ces quelques jours où je ne travaille plus, mon corps se refait une santé.
Je comprends désormais ce que veux dire le mot "burn-out", j'ai quand même mis du temps à envisager que cela avait pu m'arriver. Ce terme englobe tout et n'importe quoi, mais il est finalement adéquat : les québécois disent "je suis brûlé" lorsqu'il sont fatigués, et c'est exactement ça. J'étais "brûlée" pendant 3 ans, physiquement et psychologiquement. La France ne pousse pas à la création d'entreprise, c'est un processus lourd, épuisant, des démarches longues et fatigantes. Puis une fois qu'elle est créée, les impôts tombent, la facture est salée pour les TPE, et personne ne vous fait de cadeau dans ces conditions : ni votre banquier avec ses taux d'emprunt, ni votre propriétaire avec son loyer mirobolant, ni le gouvernement avec ses taxes étouffantes.

Il semblerait qu'ici, au Canada, les choses soient plus simples pour les gens qui veulent créer leur métier. Quand je regarde quelles seraient les démarches à faire pour ouvrir un commerce, je suis estomaquée de voir que cela demanderait deux fois moins de temps et d'argent. Je ne dis pas que c'est facile, mais juste plus facile qu'en France !

Pour le moment j'explore les possibilités : je ne peux pas encore travailler, j'attends mon permis de travail ouvert. Je suis sûre d'avoir envie de créer autre chose, mais je ne sais pas encore exactement quoi. Peut-être une librairie, ou peut-être autre chose. Le marché du livre n'est pas le même ici, mais le potentiel est là.

Ces prochains mois me feront peut-être changer de voie, mais je crois que ma passion pour les livres et la culture est trop grande pour dévier totalement de chemin.
Dans tous les cas, je suis plus sereine qu'avant face à l'avenir. Ceci aussi grâce à ma moitié, avec qui je me sens bien et qui m'offre une vie royale aux pays des Caribous (avec le félidé et le canidé, qui adorent leur nouvel appartement et leur petit jardin). Il m'offre la possibilité de pouvoir recommencer ailleurs (heureusement me direz-vous, j'ai tout quitté pour lui quand même !), et la chance de découvrir un autre pays.




Pour le moment, le Canada tient ses promesses. Montréal est une ville magnifique, culturelle et pleine de vie. Je découvre une douceur de vivre loin de la pression de la capitale parisienne, plus proche du reste de la France tout en demeurant une grande métropole (1.7 millions d'habitants tout de même). Ma famille et mes amis me manquent, mes collègues et les clients aussi... mais je fais de belles rencontres et suis entourée de personnes généreuses et aimantes.
Il ne manque plus que ma bibliothèque, envoyée par cargo, pour que je me sente totalement à la maison ! (vous pensiez que j'allais la laisser derrière moi ? Mes 25 cartons de livres ? Jamais !)

Je vous tiendrai de nouveau au courant de mes coups de coeur de lecture, et de mon nouvel horizon professionnel. J'espère retrouver le plaisir d'écrire ici, comme j'ai retrouvé le plaisir de rêver.

A la revoyure.

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lundi 20 février 2017

Dans la forêt de Jean Hegland


Les romans d'anticipation son pléthores en librairie aujourd'hui. Il en sort un presque tous les mois, c'est devenu le genre préféré des maisons d'éditions généralistes qui ne veulent pas avouer que c'est de la science-fiction parce-que-c'est-pas-assez-sérieux-et-littéraire, mais l'anticipation ça vend. Pourtant l'anticipation c'est de la science-fiction, et ça peut très bien être littéraire aussi. Comme ce roman que je viens juste de terminer et qui m'a totalement bouleversé. Vous savez ce genre de roman qui vous touche intimement, qui vous fait longuement réfléchir, et qui vous fait questionner tout ce qui vous entoure ? Ben comme ça.
Paru en 1996 aux Etats-Unis, Dans la forêt a donc trouvé son éditeur français : Gallmeister, éditeur de romans principalement américains, spécialiste du nature writing, ou de la littérature des grands espaces comme on dirait en français (que j'apprécie beaucoup, soit dit en passant). Il n'est pas assumé comme roman d'anticipation, mais s'en est clairement un, et un très bon. Dans la forêt rentre effectivement dans ces deux catégories, et bien plus encore. 




Nous suivons le témoignage de Nellie, dix-sept ans, qui vit avec sa soeur Eva dans une grande clairière bordée d'une vieille forêt, à 50km de toute civilisation. Leurs parents avaient un style de vie excentrique : ils avaient un potager, des poules, et n'aimaient pas le consumérisme. Leur mère, ancienne ballerine, tissait des tapisseries, et leur père était directeur d'école bricolo à ses heures. Malgré ça, les filles n'étaient pas scolarisées. Elles apprenaient à leur rythme et ce qu'elles voulaient, ce qui a fait de Nell une accroc des études qui ne jure que par son entrée à Harvard, et d'Eva une danseuse classique de talent avec une brillante carrière en perspective.
Mais les choses n'ont pas tourné comme elles le devaient. Le cancer emporta d'abord leur mère, détruisant leur père et bouleversant l'équilibre familial. 
Puis vint la crise, la guerre, et petit à petit, le manque. Ce fut d'abord très subtil, quelques coupures d’électricité, quelques denrées qui vinrent à manquer. Puis plus d’électricité, plus de technologie, plus d'essence, et de moins en moins de vivre. Enfin, l'accident qui les a privé d'un père.
Nell et Eva attendent, et espèrent ce retour à la normale dont les adultes parlaient. L'électricité devra forcément revenir. Quelqu'un viendra les aider. C'est leur histoire et leurs espoirs que nous écrit Nell sur un vieux cahier d'école, à la lueur d'un poêle.

Je pense ne pas être la seule à m'être demandée quoi faire en cas de fin du monde : j'entends par là, la fin du mode d'existence tel qu'on le connait. Ce sera peut-être une catastrophe climatique, une catastrophe épidémique, ou bien une guerre nucléaire. Ou encore, comme dans Dans la forêt, l'effondrement de la société.
Je me dis toujours que ceux qui vivent à la campagne, ou en tout cas qui ont un jardin, seront toujours plus chanceux que les citadins. Si un jour l'électricité s'éteint, l'essence vient à manquer, et les commerces sont vidés, il serait bien pratique d'avoir un lopin de terre, d'y planter des graines, et de vivre comme nos ancêtres le faisaient. Essayez de faire ça sur un balcon en région parisienne, et bon courage !
Mais aussi faut-il savoir comment se débrouiller, en avoir la force physique et morale alors que tout s'effondre autour de vous, que des gens meurent de faim, ou de maladie parce qu'ils ne peuvent plus se soigner, ou juste parce qu'ils ne peuvent pas se défendre contre les immanquables pillards et autres vautours qui apparaissent toujours à ce moment là.

Eva et Nell nous racontent donc ça : deux adolescentes de seize et dix-sept ans, livrées à elle-même, avec pour seule béquille l'héritage de leurs parents, une vieille maison en bordure de forêt qui va devenir à la fois le garant de leur survie et leur nouvelle prison. Les épreuves seront nombreuses pour ces deux jeunes femmes pas encore adultes, mais forcées de grandir trop vite dans un monde apocalyptique où la civilisation n'a plus sa place. C'est l'une des choses difficiles à lire concernant ces deux personnages. Bien que leur père les ait éduqué d'une manière très libre, leur donnant les moyens de s'occuper d'elles-mêmes alors que n'importe quel gamin de la ville n'aurait pas fait long feu dans leur situation, elles n'ont pas pleinement vécu une adolescence normale. Elles n'ont pas ou très peu d'amis - compliqué d'entretenir les liens lorsque vous n'allez pas à l'école et fréquentez la ville seulement les samedi soirs - n'ont jamais vraiment voyagé ou vu le monde, elles n'ont jamais pu expérimenter par elle-même la vie dans ce monde qui les a vu naître, qu'on leur a appris a appréhender, mais qu'on leur a repris de force avant qu'elles n'aient pu en profiter.
Leurs rêves et leurs aspirations ont été écrasés par la disparition du pays, Nell ne pourra pas rentrer à Harvard, Eva ne pourra pas devenir ballerine à San Francisco.
La manière dont Nell raconte ça, au jour le jour, avec ses mots de jeune femme et ses émotions en ébullition est particulièrement touchante. La solitude est parfois difficile, l'ennui aussi, tout comme la faim qui commence à les tenailler. Et le passé ne cesse de les harceler dans cet endroit où tout objet leur rappelle ce qu'elles ont perdu, un père et une mère qui les aimaient et les soignaient, les seules personnes qu'elles avaient au monde. Elles s'accrochent à l'espoir que leur père leur a transmis, elles se soutiennent l'une et l'autre comme elles peuvent pour ne pas sombrer dans le découragement et la folie grâce à leur envie de vivre.
Dans la forêt est un roman profondément marquant, qui m'a fait longuement me remettre en question. Je me suis rendue compte que si un jour je ne devais compter que sur moi-même, je n'étais pas particulièrement bien équipée dans la vie pour survivre. Je ne connais rien de très utile en bricolage, en jardinage ou en médecine. Je ne saurais même pas reconnaître une plante comestible d'une autre toxique dans une forêt, ni ne saurais conserver mes aliments pour les rationner, ni planter et entretenir un potager si j'en avais un sous la main. J'imagine que mes ancêtres seraient outrés de savoir ça. Sans la civilisation et sa technologie actuelle à laquelle je suis complètement conditionnée, je serais complètement perdue. Bon, je sais au moins faire un feu, des latrines et un super tipi pour dormir, et je crois que c'est déjà pas mal plus que ce que connaît une grande partie de la population qui m'entoure : merci mes années scouts (haaan, elle a été scoutee ! Ouais, ben en cas d'apocalypse mois j'sais faire des super sièges de toilettes en rondins de bois : deal with it !)

Il m'a aussi fait me questionner sur la nécéssité de tout ce qui nous entoure pour être heureux. On amasse, on collectionne, on se définit par nos objets du quotidien et ce qu'on peut acheter ou obtenir, on ne se satisfait plus du reste : des autres, la famille, les amis, et des plaisirs simples.

Même si c'est de la fiction, ce qui est sûr c'est qu'en période de fin du monde, j'aimerais bien avoir une Nell et une Eva à mes côtés.
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