vendredi 27 juillet 2018

Un cantique pour Leibowitz, de Walter M. Miller Jr.



Lorsque j'ai quitté ma librairie il y a maintenant presque un an, je m'étais dit que les mois suivants ce changement de vie - où je ne pouvais pas travailler du fait de mon processus d'immigration au Canada - seraient dédiés à la lecture d'oeuvres qui m'ont toujours fait de l'oeil mais que je n'avais jamais pris le temps de lire.

J'avais fait pas mal d'achats (en prévision du prix des livres au Québec qui est deux fois plus élevé) et conçu une liste d'ouvrages en format de poche que je comptais rafler dans une librairie une fois sur place.
J'ai mis plus de temps que prévu, mais j'ai fini par trouver l'un de ces titres à la superbe librairie d'occasion L'Echange, sur le Plateau Mont-Royal, et il s'agissait d'Un cantique pour Leibowitz, de Walter M. Miller Jr., un classique de la science-fiction américaine écrit à la fin des années 50 et disponible en français chez Folio SF.



Un cantique pour Leibowitz commence son histoire des centaines d'années après Le Grand Déluge de Flammes, une guerre durant laquelle l'humanité a pratiquement été éradiquée par Les Retombées, suppôts de Lucifer. 
Dans le désert de l'Utah, les frères de l'ordre albertien de Leibowitz, dont l'abbaye a été fondée par le martyr Isaac Leibowitz après la guerre, veille sur les Memorabilia, cet héritage culturel incomplet mais précieux d'une civilisation glorieuse aujourd'hui disparue que les frères copistes s'empressent de lire et de reproduire pour qu'elle puisse être à nouveau un jour utile à l'Homme. 
Mais la rencontre du jeune novice Francis avec un vieux Juif errant durant son jeûne du carême dans les ruines du désert va bousculer le quotidien de l'abbaye et dévier le cours de l'Histoire.

Remettons dans son contexte le roman de Walter M. Miller Jr. : 
le roman, constitué de trois parties distinctes, a été écrit entre les années 1950 et 1958. La Guerre Froide entre la superpuissance américaine et le bloc soviétique était alors une réalité, et les bombes nucléaires qu'ils possédaient et s'empressaient d'exhiber au moindre accrochage entre les deux blocs était une réelle menace qui planait au-dessus de nos têtes. 
L'Homme avait déjà pu observer les conséquences néfastes de l'utilisation d'une bombe atomique au Japon et savait l'effet désastreux que pouvait engendrer une guerre nucléaire sur la civilisation, l'Humanité, et même la planète.
C'est avec cette actualité et ces faits en tête que de nombreux auteurs de science-fiction du monde entier ont commencé à écrire des textes coups de poing qui ont marqué le genre de la science-fiction. 
Avec un prix Hugo en poche reçu en 1961, Un cantique pour Leibowitz en fait partie, et est aujourd'hui assurément l'un des meilleurs ouvrages de cette trempe.

Dans le roman, donc, l'un des pays en possession de la bombe nucléaire a fini par appuyer sur le bouton rouge, ce qui a entraîné des représailles de la part de son adversaire et tranquillement irradié et tué une grande partie de l'Humanité. L'auteur ne nous dit néanmoins pas exactement ce qu'il s'est passé, seulement ce que les moines de l'abbaye en savent 600 ans après et ce qu'ils en comprennent, c'est à dire pas grand chose.
Pour eux, les Retombées sont des démons envoyés par Lucifer, et Le Grand Déluge de Flammes est issu des flammes de l'enfer. Suite à cette catastrophe, les hommes et femmes de cette époque ont décidé de détruire tout le savoir de l'humanité, considéré alors comme étant à l'origine du Grand Déluge. Les savants ont brûlé avec leurs travaux sur des autodafés, et ceux qui tentaient de sauver cet héritage culturel les rejoignaient sur le bûcher. Seuls les religieux ont réussi à conserver des fragments d'ouvrages, soit en les cachant, soit en les apprenant par coeur et en les recopiant à l'abri de leurs épais murs de pierre. C'était l'époque de "La Simplification".

Mais grâce à Francis et au vieux pèlerin juif qu'il rencontre, l'ordre albertien va enfin pouvoir faire canoniser son fondateur et martyr, Isaac Edward Leibowitz, un grand savant de l'époque des Retombées, mais aussi un homme d'église aux nombreux accomplissements. Car grâce à Francis, ils vont retrouver une partie de ses travaux, enterrés dans les ruines du désert - soit une esquisse indéchiffrable pour un "Système de contrôle à transistors pour élément 6-B", une lettre personnelle, un ticket de PMU et une liste de course - et pouvoir les conserver et les recopier précieusement pour la postérité et la civilisation future, qui voudra certainement un jour se réapproprier les connaissances léguées par leurs ancêtres disparus.

Il faut savoir que le roman a d'abord été publié en plusieurs fois entre les années 50 et 60 dans une revue de science-fiction (d'où les trois parties distinctes) et que ce que je viens de vous raconter n'est que le résumé très condensé de la première partie. 
Et ce que je trouve incroyable, c'est que bien qu'il ait écrit ce roman avant les années 60 - et avant la crise des missiles de Cuba, dont la dernière partie m'a vraiment rappelé l'ampleur - son texte est toujours d'actualité. 
L'horloge de la Fin du Monde (Doomsday Clock) est toujours en activité, et chaque année ses aiguilles approchent de la Fin du monde, puis reculent un peu, pour s'en rapprocher de nouveau, et se reculer de nouveau... jusqu'à l'inévitable un jour ? 
Récemment c'était les rapports entre Etats-Unis de Trump et la Corée du Nord de Kim Jong-un qui jouaient avec ses aiguilles, mais plus tard ce sera une quelconque autre puissance contre une autre.
Combien de temps avant l'inévitable, se dit-on en refermant le livre ? Et si ce n'est pas une guerre nucléaire, ce sera peut-être des catastrophes climatiques désastreuses, un effondrement de l'économie mondiale et de la société telle qu'on la connait... dans tous le cas, le message alarmiste et pessimiste d'Un cantique pour Leibowitz me paraît à moi encore tout à fait tangible.




Et c'est ce qui rend l'ouvrage encore plus marquant. Il commence 600 ans après un conflit imaginaire, nous fait voyager sur près de 1900 ans jusqu'à un nouveau risque d'apocalypse en revisitant l'antiquité et le moyen-âge dans un désert dévasté seulement peuplé de nomades, de groupuscules guerriers, de moines (La Nouvelle Rome) et de créatures défigurées (les Anomalies) et simples d'esprit. Mis à part quelques extrapolations sur le véritable effet des radiations (oui les déformations sont une réalité, mais le cas des mutations qui engendreraient des biches à deux têtes ou ce genre de cas extrêmes a été depuis écarté), son récit résonne et inquiète par son réalisme.

Mais ce qui fait le sel du du roman en fait, c'est son humour. Le roman en lui-même est terriblement pessimiste. Chaque partie finit par délivrer un message alarmiste qui est en total décalage avec les dialogues et certaines situations complètement déjantées du bouquin. 
La description de la rencontre surréaliste entre Frère Francis et le pèlerin vagabond dans les premières pages m'a accroché au texte tout de suite !
Mon plaisir était aussi en partie lié à la plume particulière de Miller Jr., qui utilise un vocabulaire recherché avec des tournures de phrases exquises, bien qu'il faille parfois s'y reprendre à deux fois pour les comprendre et les apprécier pleinement - et bien qu'il utilise beaucoup trop de latin non traduit (pas tout le monde n'a appris le latin durant ses études... gné). 
En plus de son écriture raffinée, de ses messages politiques et philosophiques que l'on peut facilement lire entre les lignes, l'auteur met en scène des personnages hauts en couleur et nous entraîne dans des dialogues improbables plein d'humour absurde et de cynisme. 
J'ai ri et ri de nombreuses fois, que ce soit avec Frère Francis et les autres moins copistes, avec le Saint-Poète à l'oeil de verre de la seconde histoire ou avec l'Abbé délirant de la dernière partie. J'ai ri jaune lors de certains passages, j'ai fait la tronche à d'autre, et j'ai soupiré d'impuissance mais comblée par ma lecture en tournant la dernière page.

Car le message flagrant de Walter M. Miller Jr est que l'Homme n'apprend jamais de ses erreurs. Que le progrès scientifique est en soi une très belle chose mais termine toujours entre les mains des puissants, qui préfèrent ne pas penser aux conséquences dévastatrices de leurs actes lorsqu'ils comparent la taille de leurs ogives pour soumettre l'autre.
Un cantique pour Leibowitz, c'est un examen de la civilisation actuelle à travers la nouvelle qu'il invente et qui a émergé des cendres de la notre, c'est une reflexion sur la religion, sur les dérives de la foi aveugle - que ce soit en la religion ou le progrès scientifique, mais tout ça avec originalité et panache.
Les textes de Walter M. Miller Jr sont riches en interprétations, un professeur de lettres doit s'en lécher les babines. Les idées, les critiques, les leçons fusent. Chacun en tire ce qu'il en veut. Mais la conclusion, prévisible selon moi, est la même. Et ce n'est pas grave, c'est le cheminement qui compte. Un cheminement parfois ardu et piquant, mais terriblement plaisant.

Walter M. Miller Jr. a aussi écrit L'héritage de Leibowitz qui est une arborescence d'Un cantique pour Leibowitz ("arborescence", c'est quand même vachement plus beau que spin of non ? Ouais je trouve aussi.) et commence apparemment quelques années après la seconde partie du premier ouvrage.
Je ne pense pas l'entamer tout de suite, je préfère savourer un peu en bouche Un cantique pour Leibowitz. Mais comme je suis tombée amoureuse de son écriture et de son imaginaire, je ne manquerai pas de le sortir un jour de ma bibliothèque, et je suis déjà persuadée que je passerai un excellent moment.

Je vous laisse sur ce petit extrait qui représente bien à mes yeux le style de l'ouvrage entier, la finesse de son ton, son humour et parfois sa poésie :

" Le livre était un dialogue satirique, versifié, entre deux agnostiques qui tentaient d'établir par la seule raison naturelle que l'existence de Dieu ne pouvait être établie par la seule raison naturelle.  Ils réussissaient seulement à démontrer que la limite mathématique d'une boucle infinie de "contestations de l'affirmation selon laquelle le postulat d'inconnaissabilité d'une chose mise en doute est par lui-même inconnaissable" ne peut qu'équivaloir à une certitude absolue bien que celle-ci soit formulée sous forme infinie de négations de certitude. Le texte s'inspirait quelque peu du calcul théologique de saint Leslie et ce dialogue poétique entre un agnostique désigné uniquement sous le nom de "poète" et un autre appelé "thson" semblait suggérer une preuve de l'existence de Dieu par une méthode épistémologique. Mais le "rimailleur" avait été un satiriste et ni l'agnostique ni le savant n'arrivaient jamais à la conclusion d'infinie certitude, bien que celle-ci ait été atteinte. Sa seule conclusion était : Non cogitamus ergo nohil sumus.
L'abbé Zerchi se fatigua bientôt d'essayer de décider si le livre était une comédie intellectuelle ou une bouffonnerie épigrammatique. "

Un cantique pour Leibowitz, Walter M. Miller Jr., édition Folio SF, traduction de Claude Saunier, p 405-406.




CITRIQ
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mardi 1 mai 2018

Document 1, de François Blais



J'ai quitté la France pour vivre au Québec il y a maintenant plusieurs mois. On ne peut pas dire que j'y suis allée sans connaître, je vis avec un québécois depuis près de sept ans ! J'y suis allée en vacances deux fois, j'ai même visité des endroits que certains de mes amis québécois n'ont jamais vu, comme des coins reculés de la Côte Nord ou le Rocher Percé en Gaspésie.
J'ai écumé Montréal au peigne fin, en baskets et en short par 30 degrés sans eau, ratissant ses pâtés de maisons rectangulaires avec enthousiasme.
J'ai regardé les films, populaires ou moins populaires, découvert les humoristes des années 80 à ceux d'aujourd'hui, écouté quelques artistes en vogue et les chansonniers célèbres, lu quelques romanciers qui se sont exportés, et tout ça alors que j'étais encore de l'autre côté du monde, au pays des franchouillards pain-saucisson-vin.

Aussi quand je suis arrivée ici, j'étais pratiquement bilingue. Ouais ouais, bilingue parisien-québécois , comme je maîtrise déjà le toulousain-parisien (mes deux villes d'origine). J'aurais des soucis en pays ch'ti, mais à Montréal, j'me débrouille vraiment bien ! Les expressions du coin n'ont plus de secrets pour moi, ni les mots de patois du langage courant. (c'est pas tout à fait vrai, ma douce moitié arrive encore à me perdre quelques fois, on en apprend tous les jours !)
Et il fallait bien ça pour apprécier pleinement ma dernière lecture en date : Document 1 de François Blais aux éditions L'instant même.




Le livre n'est pas diffusé en France, il m'a été chaudement recommandée par une amie libraire montréalaise et je l'ai trouvé dans l'une des mes boutiques favorites du Plateau Mont-Royal, Le Port de Tête.
Contrairement à bon nombre de romans québécois, Document 1 est écrit en langage parlé québécois. Pas vraiment de joual (patois provincial) dedans, seulement un narrateur à la première personne qui écrit comme il parle, et donc parfois il valait mieux pour moi connaître les bonnes petites expressions du pays. Que les français soient rassurés, il est très bien écrit et tout à fait lisible pour eux aussi, mais certaines tournures de phrases ou expressions pourraient vous dérouter. C'est pas insurmontable, c'est même plutôt drôle et stimulant.
Cette langue, c'est justement ce qui fait le sel de Document 1. Tess et Jude racontent leurs aventures comme si ils parlaient à un bon pote, et ça vous met directement dans l'ambiance du bouquin.

Tess et Jude, donc, sont les deux héros de ce petit roman. Ils vivent dans la ville de Grand-Mère (une ville qui existe vraiment et dont est originaire l'auteur) et n'en sont jamais sorti. Tess a la petite trentaine, elle bosse au trois-quart temps chez Subway, et quand elle ne vend pas des Sous-marins elle va retrouver Jude dans leur appartement pour aller surfer sur Google Earth et découvrir des destinations exotiques. Jude, c'est son chum (son mec, pour les frenchies), il vit sur le BS (Bien-être Social, le RSA) et adore jouer aux jeux vidéos quand il ne visite pas les Etats-Unis par satellite.
Leur gros délire, donc, c'est de voyager via internet. Normal, ils n'ont pas un sou en poche. Ils n'ont jamais mit de côté de leur vie, n'ont jamais pris de vacances (on pourrait argumenter que Jude est toujours en vacances, c'est un point de vue), n'ont pas de voiture (et ne parlons pas des transports en commun de Grand-Mère, pire que la Creuse), et n'ont donc aucun moyen d'aller bourlinguer à travers le monde. Alors ils le font virtuellement, par des séances de Google Map et en choisissant des critères un peu absurdes mais pleins de ressource : les villes aux noms les plus excentriques, les villes aux plus gros centres d'achats, ce genre de choses quoi. C'est comme ça qu'ils découvrent la ville de Bird-in-Hand et qu'ils décident, sur un coup de tête, d'y aller.
Dans leur entourage, personne n'y croit : ils sont fauchés, ils disent tout le temps qu'ils vont s'en aller voyager et ne le font jamais, qu'est-ce qui changerait cette fois ?
Mais justement, cette fois pas questions de procrastiner. Ils se sont mis d'accord pour faire un road-trip, manque plus que de trouver de l'argent (quelques milliers de dollars) pour acheter une voiture, payer l'essence, les motels, les restaurants, les musées, et roule ma poule. Or, après un "remue-méninge" des plus intensifs, ils décident de demander l'aide d'un auteur local pour écrire un guide de voyage et recevoir une bourse littéraire, bourse qui leur servira à voyager. Et cette fois-ci, c'est pas des paroles en l'air, ils vont vraiment s'y mettre. Ce livre que vous avez entre les mains, c'est ce récit de voyage, et vous allez voir qu'ils n'ont pas menti, ils sont vraiment partis !

Le roman de François Blais, récit de l'écriture d'un récit sur les préparatifs d'un récit de voyage (wow... inception), est un vrai bonbon sucré. On l'apprécie du début à la fin, pour son audace, pour son humour, et pour le voyage ! Car oui, pour moi c'était un récit de voyage. Un récit de voyage à Bird-in-Hand, mais aussi en Amérique du Nord, au coeur de l'histoire de ses villes et de ses habitants. 

Mais c'est la narration du roman qui lui donne tout son intérêt.
L'histoire est conté par Tess et Jude (enfin, Tess à 95%, mais tout de même). Tess et Jude devraient pourtant être irritants, ils sont d'une simplicité crasse : ils n'ont pas envie de travailler parce que c'est ennuyant et profitent donc de l'aide social pour en faire le moins possible, ils ne sortent jamais de chez eux sauf pour dilapider le chèque d'aide social de l'un ou la maigre paye de l'autre dans quelque taverne du coin, ils n'apprécient pas particulièrement le monde et n'aiment pas réellement se faire des amis, ils passent leur temps libre seulement l'un avec l'autre, ou bien à jouer, à lire ou à voyager en ligne. Ils sont, de fait, bien plus intelligents qu'ils n'en ont l'air au premier abord, plus cultivés et éduqués que bien des gens même, mais ont volontairement choisi de vivre comme ça et s'en satisfont pleinement.
Enfin presque, parce que la raison qui les pousse à décider - enfin - de partir à Bird-in-Hand, c'est qu'ils sont malheureux. Il manque du piquant de leur vie, et ce nouveau projet est un sursaut dans un quotidien morne et plat (ou plate, comme on dit ici).
Et comme Tess et Jude ne sont pas écrivains, l'écriture de l'oeuvre est pour eux un véritable exercice. Chaque chapitre porte sur un sujet différent et est calibré selon les conseils de Marc Fisher, un romancier québécois avec plusieurs best-sellers à son actif, mais aussi auteur d'ouvrages de conseils aux jeunes écrivains dont notre narratrice s'est inspirée.
Tess est pourvue d'une ironie jouissive, ce qui pimente les passages les plus arides du récit si bien qu'ils en deviennent hilarants - j'ai relu certaines phrases deux fois, tellement elles m'arrachaient des rires.
Récit de voyage, récit de vie, récit d'écriture, récit d'aventure, Document 1 est un espèce d'ovni littéraire, un faux faux guide de voyage protéiforme et truculent qui devrait plaire aux amateurs de romans décalés !

Sa lecture m'a donné envie de découvrir les autres oeuvres de François Blais, j'ai déjà sur mes étagères ses Deux histoires de fantômes que je vais me faire un plaisir de déguster dans les semaines à venir.
Avis aux lecteurs français : il doit être possible de vous procurer un exemplaire à la librairie du Québec de Paris. Si vous y mettez un jour les pieds, vous découvrirez un tout nouvel univers littéraire, car de nombreux éditeurs québécois ne sont pas représentés en France, et donc introuvables en librairie. Et puis, si vous non plus vous n'avez pas un kopek pour visiter le Québec ou l'Amérique du Nord, Document s'en chargera pour vous !


(Je me suis promis d'y passer un jour, je vous posterai une carte postale)

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samedi 28 avril 2018

Alouettes, de Jeanne-A Debats





Je ne parle en général jamais d'un tome 2 sans avoir d'abord évoqué le premier. Mais ça va être le cas avec ma dernière lecture, Alouettes, de Jeanne-A Debats paru en format de poche dans la collection Hélios. 
Alouettes est bien un tome 2. Ce n'est pas marqué sur la couverture, il n'y a pas de nom de série qui vous saute aux yeux, mais c'est bien la suite d'un roman paru quelques années plus tôt : L'Héritière, et il fait partie d'une série qui s'appelle apparemment Testament (j'ai fait quelques recherches pour le savoir ça...). 
L'avantage de cette série, c'est que vous n'êtes pas obligé de lire le premier pour comprendre l'intrigue du second, mais je vous le déconseille fortement - ça serait bien trop frustrant.

J'avais découvert Jeanne-A Debats avec ses nouvelles dans La vieille anglaise et le continent en édition Folio SF. Je m'étais déjà dit que cette auteur avait du talent. Je m'étais même dit qu'elle en avait beaucoup !

Je n'ai donc pas hésité en voyant sortir L'Héritière en 2014, et encore moins à en acheter la suite la semaine dernière.

L'Héritière relate les aventures d'Agnès Cleyre, sorcière de son état, orpheline depuis peu, agoraphobe sévère et qui voit des fantômes en tout genre depuis toujours (un pouvoir plus terrifiant qu'utile au quotidien). 
Agnès est donc une jeune femme un peu particulière qui reste la plupart du temps enfermée dans la maison familiale nichée dans le 20ème arrondissement de Paris (ouais y en a qui ont de la chance dans leur malheur) et qui abuse de la bibine pour faire fuir les spectres qui lui gâchent constamment la vie. Jusqu'à ce que son oncle lui propose un job dans son cabinet de notaire un peu spécial où les clients n'ont rien d'humain (et les employés non plus). Vampires, sirènes, kitsune, loup-garous, faunes, voilà à présent le quotidien d'Agnès, enfin prête à mettre derrière elle la mort de ses parents et de son frère et à se confronter à son inquiétant pouvoir.

Alouettes démarre quelques années après les événements du tome 1, et l'on retrouve avec plaisir l'oncle Géraud, toujours aussi notarial et immortel, le vampire Navarre, toujours aussi sexy et amateurs de BD, la sirène Zalia, toujours aussi pétulante et délurée, et Agnès, toujours aussi déprimée et alcoolique.

Alors au premier abord on se dit que ça fleure bon (ou mauvais, c'est subjectif) la Bit' litcette petite série là (comprenez : Bit = to bite (mordre) et Lit = Literature, dela littérature vampirique romantique en quelque sorte dans laquelle on inclue des oeuvres comme Twilight, True blood ou Bitten par exemple). Mais c'est mal connaître l'univers de l'auteur, qui reprend certes les codes du genre mais en y insufflant son humour décapant et irrévérencieux, ses jeux de mots douteux (qu'ils soient libidineux ou scientifiques), ses personnages certes un peu caricaturaux mais tous fêlés du bulbe et croquignolets à leur manière (on aime d'ailleurs ce côté un peu nerd de notre chère Agnès), et ses enquêtes whatzeufeuck à propos d'olisbos ensorcelés (je vous laisse faire la recherche, j'avoue avoir appris ce mot en lisant l'ouvrage) et de sites de rencontres online à Chatou qui nous font voyager dans un Paris-banlieue futuriste et surnaturel plein de charme.

Parce que oui, la série se passe dans les années 2030, où les inégalités en France n'ont fait que se creuser, où le terrorisme a fait sauter les places touristiques du centre-ville, où les meutes de loups-garous militent à gauche ou se radicalisent à droite, où les banlieues tentent de survivre tant bien que mal et où les fantômes d'une ville millénaire déjà bien pourvue en histoire sanglante s'accumulent encore et toujours sous le regard un peu trouble d'une Agnès shootée au single malt écossais. Tout ça sous le nez d'un petit monde surnaturel et mythologique très tourné sur lui-même qui n'en a pas grand chose à faire des petits problèmes des humains (sauf quand il risque d'imploser et d'annihiler toute vie sur Terre, ils ont quand même les priorités aux bonnes places).

D'un côté nous avons donc un roman humoristique et farfelu, mâtiné de références littéraires variées (que ce soit des oeuvres mythologiques classiques au théâtre de Shakespeare, en passant par les oeuvres plus contemporaines comme Blade Runner ou Red Sonja dont les geeks comme moi raffoleront) et d'un langage maîtrisé et étudié qui balance entre l'argot parisien et le précis de neurobiologie (si si, ou comment désamorcer le côté mièvre d'une scène de sexe inachevée, et en plus ça marche très bien !) et de l'autre un roman qui n'hésite pas à reprendre l'actualité et à faire réfléchir l'air de rien sur des problèmes de société - la racisme, les préjugés ou encore le harcèlement, et j'en passe.

Et oui, comme dans la Bit' Lit', on cause pas mal sexe chez Agnès Cleyre. Mais là où dans les romans de Bit' lit' le sexe est omniprésent et pas franchement excitant parce que mal écrit... ou beaucoup trop vulgos parce que mal écrit... ou juste mal écrit en fait... (j'ai encore des souvenirs d'une série chez Milady avec une héroïne exorciste que j'ai refermé après avoir lu les trois premières pages d'une mise en scène de sexe par téléphone particulièrement inutile, ridicule et réfrigérante... Nope.) le roman de Jeanne-A Debats est à propos de sexe. On y parle de désir et de relation sexuelle sans tabou et intelligemment. Et aussi avec beaucoup d'humour ! 
Agnès n'est pas l'héroïne bad-ass superbement gaulée des romans habituels du genre, mais juste mademoiselle passe-partout du haut de son un mètre cinquante - ou quatre pieds onze pour nos amis de la Belle province  (!). Dans le premier tome elle est petite et un peu trop maigrelette, dans le second elle mange ses sentiments et accuse quelques kilos en trop "par rapport à son IMC". On pense un peu à une Bridget Jones, mais avec plus de neurones et de jugeote - et quelques pouvoir surnaturels. Elle n'hésite pas à évoquer ses complexes, ses désirs, ses craintes, et même à étaler ses défauts (addictions ravageuses qui vont avec tout le package), et le lecteur - qu'il soit homme ou femme - s'identifiera naturellement à son personnage.
Le sexe dans le monde de Jeanne-A Debats est aussi vu à travers le prisme du surnaturel, car souvent les êtres de "l'Altermonde" vivent une sexualité beaucoup plus libre et débridée, découlant certainement de leur longévité et de leurs nombreuses expériences ou tout simplement de leur nature même (vampire, incubes, succubes et faunes pour ne citer qu'eux, sont des créatures liées au désir et à la luxure).
Et donc dans le second tome y a un dildo magique. Rien que ça, ça vaut le détour.
Que je vous rassure, ici pas de descriptions dégoulinantes de relations sexuelles à la Fifty Shades of Grey, je pense même qu'il y a plus de dialogues de Shakespeare dans ce tome que d'actions charnelles.

Bref, pour moi, la série de Jeanne-A Debats est une petite perle d'humour grinçant et absurde, un bouillon de culture désaltérant et très bien écrit qui fait du bien par où ça passe. Si on doit vraiment le comparer, on pense à des oeuvres comme celles de Jim Butcher et parfois à du Jasper Fforde.

Sur ce, bonne découverte à ceux qui se laisseront tenter, pour ma part il me reste encore à lire Métaphysique d'un vampire, un spin off sur Navarre, le collègue vampire centenaire colombophile bodybuildé et amateur d'Heinlein d'Agnès (Yep.) ainsi que le troisième tome de Testament : Humain.e.s, trop humain.e.s qui vient de paraître chez Actusf. Rien que ça.

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mardi 23 janvier 2018

Les griffes et les crocs, de Jo Walton


C'est le cinquième roman de Jo Walton que je lis, et je suis toujours aussi agréablement surprise. Après la Trilogie du subtil changement, romans policiers uchroniques qui réussissaient à nous plonger dans trois univers littéraires différents, après l'uchronie féministe et humaniste de Mes vrais enfants, voici traduit en français Les griffes et les crocs.
Cette fois pas d'uchronie (vous aurez compris que l'auteur aime jouer de ce processus pour développer ses intrigues) mais une réécriture des romans de moeurs victoriens - comme ceux d'Anthony Trollope ou Jane Austen (pour ne citer qu'eux) - au coeur de la bonne société des... dragons (!).




Les griffes et les crocs nous raconte effectivement l'histoire de la famille Argonin, qui va voir son quotidien voler en éclat suite à la mort du père de famille, Bon Argonin. 
Le Digne Argonin est pour nombre de dragons un exemple de succès : il a réussi à s'extraire de sa basse condition en accumulant les richesses et en gagnant un titre de noblesse grâce à sa force et son courage, a épousé une jeune dragonne de noble lignée qui lui a permis de conforter sa position sociale aux yeux des plus grands, et après cinq cents ans il dépassait en taille les soixante mètres, soit bien plus que les trois quart des dragons.
Sur son lit de mort - un maigre matelas d'or, car il est proche de la ruine - il déclare livrer à ses trois derniers enfants - un cadet qui n'a pas de position et deux dragonelles à marier - les trois quarts de ses richesses pour leur donner une chance dans la vie. Son aîné, le Bienheureux Penn, est un prêtre respecté au coeur d'un domaine florissant, et sa seconde fille, Berend, a pu elle profiter des largesses de sa richesse passée et épouser un (redoutable) Illustre grâce à une dot mirobolante. Ils n'ont donc pas besoin de son héritage. Mais les trois derniers, Avan, Selandra et Haner, n'ont pas eu leur chance. Encore trop petit en taille, Avan n'a pas les épaules pour reprendre le titre de Digne et gérer le domaine. Quant aux deux petites soeurs, elles doivent désormais dépendre de la charité de leurs aînés pour compléter leurs dots et faire de bons mariages, ou bien rester vieilles filles et vivre à leur crochet jusqu'à la fin de leurs jours. 
Tout le monde sait que le corps d'un dragon fait aussi partie des richesses qu'il lègue à ses enfants, car sa viande leur permet de croître et ainsi de s'imposer au sein de la société, et les deux aînés ont bien compris que leurs frère et soeurs se partageraient l'essentiel du cadavre.
Mais lorsque vient l'heure de la répartition du magot au sein de la fratrie, l'Illustre Daverak trouve le moyen de priver les trois derniers enfants de leur part en s'appropriant le premier une énorme bouchée de la carcasse, et en imposant à sa femme et à ses petits de faire de même.
S'en est trop pour Avan, qui décide d'assigner leur beau-frère en justice pour leur avoir volé leur héritage, leur déniant ainsi la possibilité de gagner en taille et en force grâce à la chair de leur père. Quant aux deux jeunes soeurs, elles doivent être séparées et envoyées l'une chez Penn, l'autre chez Daverak, en espérant que le sort sera clément envers elle, et qu'elles pourront un jour être maîtresses de leur propre foyer. 

Ce qui est réellement intéressant dans le récit fantaisiste de Jo Walton, c'est de passer à nouveau au crible les moeurs de la bonne société victorienne à travers le prisme du fantastique. Ici, nous suivons une bonne société de dragons, une société divisée plus ou moins comme celle de l'Angleterre victorienne avec ses différentes strates sociales, ses titres de noblesse ronflants et ses traditions. Mais au lieu de suivre la carrière d'un jeune aristocrate de campagne ou les demandes en mariage d'une jeune fille de bonne famille, nous suivons la carrière d'un jeune dragon et le destin de deux dragonnes dans une société à la fois conservatrice et pudibonde... mais surtout violente et cannibale !
Jo Walton illustre toute la brutalité des différences de classes sociales grâce à la férocité des dragons, ces gigantesques créatures carnivores et impétueuses : les dragons qui arrivent à s'élever socialement sont ceux qui mangent le plus de viande de dragon - ceux qui dévorent leurs congénères et en abusent. 
Il est par ailleurs courant dans la société des dragons de dévorer le petit d'une couvée - que ce soit la sienne ou celle de l'un de ses serfs (!) - s'il nait en mauvaise santé ou un peu trop faiblard. Chaque bouchée de dragon permet de gagner en taille et de développer plus vite ses ailes et son feu, et ainsi d'asseoir son autorité sur les autres plus facilement grâce à une force physique imposante.

Les serfs et domestiques eux ne mangent jamais de viande de dragon, sauf lorsqu'un membre de la famille décède et qu'ils accèdent au traditionnel héritage de la carcasse. Ils sont généralement petits (jamais plus de dix mètres) et ont les ailes attachées pour les empêcher de voler. Ils ne développent en général jamais leur feu car ils restent trop faibles. 
Les prêtres, eux, ont droit de manger les yeux de tous les dragons qu'ils veillent sur leur lit de mort. Une sorte de taxe qui leur permet d'asseoir leur importance dans la société et de contrebalancer l'humilité que leur impose leur foi, c'est à dire de lier leur ailes et de ne pas voler tout comme les serfs et autres domestiques du royaume. 
Les nobles, enfin, s'arrogent une part des cadavres de leurs sujets, dévorent pour certains leurs serviteurs lorsqu'ils deviennent trop âgés pour l'emploi, et dérobent les enfants malades des paysans en prétextant que ce sont des bouches inutiles à nourrir.
Cette vision très brutale de la société des dragons fait forcément écho à notre société humaine. Certes la société victorienne n'était pas cannibale au sens propre du terme, mais les différences de classes sociales étaient extrêmes. On peut forcément rapprocher la manière dont la haute société des dragons traite les "roturiers" à la lutte des classes qui faisait rage à l'époque victorienne, ou comment les riches s'enrichissaient toujours plus au détriment des pauvres, et leur donnait à peine plus d'importance qu'à du bétail.

Un autre aspect que j'ai aimé de cette transposition bestiale de la société victorienne, c'est que Jo Walton a aussi incarné physiquement la condition des femmes de l'époque dans celle de sa société de dragons. 
Au sein des dragons, les femmes naissent toujours avec une belle couleur dorée. Mais lorsqu'elles trouvent un compagnon, leurs écailles se mettent à rosir et peuvent se colorer d'un beau rouge profond avec le temps. Il est donc facile de remarquer une dragonelle qui vient de se fiancer puisqu'elle arbore en général de belles écailles rosées. 
Le côté négatif de ce changement de couleur, c'est qu'il peut aussi advenir suite à un rapprochement forcé entre une dragonelle et un dragon. Ainsi, une dragonelle qui subit un harcèlement sexuel un peu trop poussé - ...ou pire - prendra forcément sa "jolie teinte rosée". Et si elle ne marie pas le rustre qui lui a forcé la main, elle sera perdue aux yeux de la société, considérée comme mauvaise à marier ou pire... considérée comme une catin. 
La condition des femelles chez le dragon est donc très fragile, elles dépendent entièrement du bon vouloir des hommes. Elle ne peuvent pas marier qui elles souhaitent, car de nombreux mariages sont arrangés afin de respecter les classes sociales, et ce n'est pas forcément un sentiment d'amour qui les fait virer rosé poudré - comme aime le faire croire la bonne société - mais simplement la promiscuité (désirée ou non) d'un mâle. 
Les chanceuses rosiront de plaisir et épouseront un homme qu'elles apprécient... mais seulement bien-sûr si le dragon qui a eu l'honneur de les faire rougir trouvera que leur dot est assez grasse à son goût. Il peut sinon les abandonner comme une vieille chaussette sale et les condamner à un avenir de misère. Qu'elles soient donc de la haute société ou non, il n'est pas bon d'être une femme chez les dragons de Jo Walton.
On peut rapprocher les écailles rosées à la virginité d'une femme humaine - puisqu'il était à une époque courant que les jeunes filles soient vierge avant le mariage et que leur hymen soit intact pour le prouver -, mais je trouve la condition des dragonelles encore pire puisqu'elle est visible sur leurs écailles. La disgrâce est encore plus violente si elle les atteint, puisque leur couleur rappelle sans cesse à ceux qu'elles rencontrent ce qui leur est arrivé (et bien-sûr ce ne sont pas des victimes, si elles ont rosi c'est qu'elles l'ont forcément cherché !).
Et si le roman fait référence à une époque similaire à notre époque victorienne, on trouve encore des sujets qui font écho à la condition des femmes aujourd'hui : le harcèlement sexuel, les mariages forcés, la violence domestique, le regard dépréciateur que la société pose sur les femmes bafouées ou les femmes libérées sexuellement... ce sont encore des réalités très ancrées dans notre culture actuelle, et cela prendra certainement beaucoup de temps avant qu'il y ait un réel changement.

Tous ces thèmes sont pour la plupart abordés dans les romans de l'époque victorienne, mais le pastiche de Jo Walton permet de redécouvrir les moeurs de cette époque différemment. Là où les auteurs victoriens étaient souvent obligés d'écrire avec les codes bien définis de leur époque, un auteur actuel peut raconter son récit comme il l'entend et ainsi donner ouvertement son avis sur certains sujets, que ce soit la servitude, la condition des femmes, l'ascension sociale ou encore la religion. 

Mon seul regret est le final un peu trop heureux du roman, même si l'auteur explique clairement que ce bonheur est forcé et cette société totalement hypocrite. Néanmoins, étant une société de dragons, j'aurais aimé un final plus spectaculaire et sanglant ! (ben quoi ? Orgueil, préjugés et zombies c'était cool pour ça !)
Mais je conseille véritablement cet ouvrage à tout le monde, pour l'écriture toujours aussi fluide et entraînante de Jo Walton, pour l'originalité de ce roman victorien contemporain, pour les clins d'oeils aux nombreux classiques dont elle s'est inspiré, pour le mélange d'aventure, d'humour et d'amour qu'il contient, et pour cette "morale" grinçante et cynique qu'il délivre.


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jeudi 30 novembre 2017

La belle sauvage, de Philip Pullman


Celui-là, je l'attendais de pied ferme.

Depuis mon arrivée à Montréal, mon budget livre a drastiquement baissé. Eh oui, ici les ouvrages coûtent deux fois plus cher qu'en France : pas de prix unique, prix de l'import, différente monnaie.
J'ai donc dû revoir mes priorités, je me focalise sur ce qui me fait vraiment envie, et je carbure aussi avec toutes mes piles non-lues de cette période bénie de libraire acheteuse compulsive !

Pour novembre, j'avais deux livres en tête à acheter : Les griffes et les crocs de Jo Walton chez Denoël, et La Belle Sauvage, de Philip Pullman chez Gallimard Jeunesse.
J'ai profité du Salon du livre de Montréal pour les cueillir sur le stand Gallimard. 
Il était là, forcément en piles immenses et bien mises en avant pour les lecteurs, car je n'étais pas la seule à l'attendre avec impatience.



La Belle Sauvage est un roman de Philip Pullman rattaché à l'univers d'A la croisée des mondes (La boussole d'or pour ceux qui ne connaissent que ce titre alternatif, ou n'ont vu que le film), l'une de mes oeuvres favorites depuis l'enfance.
Je me souviens encore de ma lecture du premier tome, Les Royaumes du Nord, quand j'avais 12 ans. C'était la même année où je découvrais Harry Potter et Le Seigneur des Anneaux, la même année où je suis devenue grande lectrice alors qu'avant je lisais finalement assez peu.
J'avais pourtant une belle bibliothèque que ma mère, grande lectrice elle aussi, avait remplie de livres d'Evelyne Brisou-Pellen, de Catherine Missonnier, de Daniel Pennac et de Frances Hodgson Burnett. Certains des livres étaient à ma soeur ou à mon frère, eux aussi bons lecteurs, et se retrouvaient désormais sur mes étagères.
Mais je les lisais de temps à autre, quand ça me chantait, voire pas du tout (Les Sans-Atout par exemple, dont nous avions deux ou trois romans de la série, et que je n'ai jamais eu envie de lire, ou Tistou les pouces verts dont la couverture style années 60 me rebutait franchement). Je ne me considérais pas comme une vraie lectrice à cette époque, je passais surtout du temps avec mes copines, à jouer ou à dessiner.
Je n'avais surtout pas cette envie dévorante de passer mes journées à zyeuter les rayons des librairies juste pour le plaisir. Pas encore.

C'est donc venu avec Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux, puis A la croisée des mondes. Ca a continué avec Dune, avec La Trilogie des Joyaux et Artemis Fowl. Et ça ne s'est plus arrêté !





A la croisée des mondes garde une place importante dans mon coeur, tout d'abord parce que c'est une saga incroyable, magnifiquement écrite, avec  des personnages hauts en couleur et qui évoluent dans un univers riche en merveilleux, ensuite parce que je l'ai tellement aimé que j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps en la terminant. C'était vraiment une déchirure. Je m'étais tellement attachée à cet univers que j'avais l'impression qu'on m'arrachait brutalement un bout de ma réalité, et je savais que l'auteur n'allait pas faire de suite. Je ne reverrai plus Lyra ni Pantalaimon. Je ne saurais pas ce qui leur arrive ensuite, et c'était vraiment difficile à envisager !
La fin d'A la croisée des monde reste encore aujourd'hui la meilleure fin de roman parmi toutes mes lectures, la plus originale, la plus émouvante, et la plus définitive aussi.
Alors imaginez ma joie quand 16 ans plus tard j'apprends que l'auteur va refaire une série de roman inscrite dans le même univers que son chef-d'oeuvre.

Donc me voilà arrivée chez moi après le Salon du livre, La Belle Sauvage dans mon sac qui côtoie l'intégrale d'Hypérion entamé de moitié, ma lecture actuelle. J'ai hésité deux secondes, avant de laisser Hypérion de côté (!) pour commencer ma nouvelle acquisition.

Et je dois avouer deux choses : la première, c'est que je me suis sentie avoir à nouveau 12 ans, et la seconde c'est que je l'ai quand même refermé avec un petit goût de déception.

Je vais essayer de ne rien dévoiler pour ceux qui n'ont lu ni l'un ni l'autre de ces romans de Philip Pullman.

La Belle Sauvage se situe donc dans l'univers d'A la croisée des mondes, dix ans avant les événements des Royaumes du Nord, à la naissance de son héroïne, Lyra. Elle et son daemon Pantalaimon (dans l'univers de Pullman tous les humains naissent avec un daemon, une sorte d'incarnation de leur conscience qui prend la forme d'un animal) seront à nouveau parmi les protagonistes de cette histoire.
Ils vont chambouler la vie de Malcolm et Asta, son daemon. Malcolm a 11 ans  et vit dans la région d'Oxford, où ses parents tiennent une auberge. C'est un garçon d'une grande intelligence, qui a une curiosité et une soif d'apprendre peu ordinaire pour son âge. Dans ses moments libres, il part naviguer avec Asta sur les eaux des bras de la Tamise avec son canot, La Belle Sauvage. Le soir, il aide ses parents à s'occuper de l'auberge ; il sert les plats et les verres aux clients durant le repas, débarrasse et assiste sa mère en cuisine. Mais ce qui rend ce travail intéressant aux yeux de Malcolm, c'est que cela lui donne l'occasion d'écouter les conversations des adultes qui séjournent chez eux. Beaucoup sont des Erudits qui sont de passage dans les Collèges d'Oxford, et leurs conversations sont toujours passionnantes. D'autres sont des gens du coin, des bucherons, des ouvriers, des fermiers, et il aime les écouter parler de leur travail, ou des histoires qui courent dans la région.
Lorsqu'il a finit d'aider ses parents et a encore un peu de temps, Malcom traverse pour aller voir les Soeurs qui habitent dans le Prieuré d'en face. Elles ont toujours besoin d'un peu d'aide, que ce soit en cuisine ou pour de petits travaux, et Malcolm les connaît depuis sa naissance, elles font un peu partie de la famille.
Sa petite routine va voler en éclat quand trois hommes mystérieux débarquent pour dîner à l'auberge, des Lord ou de grands Erudits selon Malcolm, et commencent à lui poser tout un tas de questions sur les Soeurs du Prieuré... et sur un certain bébé. 
Ce soudain intérêt pour les religieuses du Prieuré lui semble suspect. D'autant plus que son père reconnait parmi l'un des trois hommes Lord Nugent, l'ancien Chancelier de la Couronne britannique.
Quelques jours plus tard, un nourrisson trouve effectivement refuge au Prieuré. Elle s'appelle Lyra, ses parents sont de haute naissance et très importants au sein du gouvernement britannique. Aucun d'entre eux ne peut s'occuper de l'enfant, aussi son père l'a laissé entre les mains des religieuses, où aucune instance gouvernementale n'a le droit de venir la réclamer et où aucun mal ne peut lui arriver.
Lyra est une enfant de quelques mois à peine, mais elle fascine totalement Malcolm. Elle et son daemon sont au coeur d'un complot qui le dépasse, et il sent au plus profond de lui qu'elle a besoin de sa protection et que leurs destins sont liés. Et effectivement, Lyra n'est pas juste une enfant comme les autres. En plus de son ascendance aristocratique, elle fait l'objet d'une prophétie parmi les clans des Sorcières du Nord : Lyra aura un grand destin, elle est née pour sauver le monde d'un terrible danger et doit être protégée à tout prix. 
Et Malcolm est l'un de ceux qui l'aideront à accomplir sa destinée.

Même si j'étais heureuse de retrouver Lyra et Pan (surtout Pan, j'adore Pan) et  même si j'ai dévoré La Belle Sauvage, je l'ai refermé en me disant qu'il manquait quelque chose. 
Ce nouvel ouvrage est clairement en-dessous d'A la croisée des mondes : en terme de qualité littéraire, en terme d'histoire et de rebondissements, en terme d'... à peu près tout en fait.
Alors qu'on s'attache instantanément à Lyra dans la première série, j'ai eu beaucoup de mal à m'attacher à Malcolm. Il est trop parfait, trop gentil et trop intelligent pour un enfant de son âge. Tout lui réussit, et c'est assez énervant. Mais en même temps, il fallait un enfant comme lui pour être le héros de cette histoire. Il fallait un enfant avec ses ressources et ce coeur gros comme une maison pour préserver Lyra.

Toute la première partie du roman est donc basée sur Malcolm, sa vie à l'auberge, son amitié avec les soeurs - et son inimité avec Alice, l'aide-cuisine de sa mère à l'auberge - les aventures qui lui arrivent à l'école, et son implication au fur et à mesure dans les événements secrets autour de la famille de Lyra et du gouvernement britannique. Pour ce qui est de sa vie à l'auberge, à l'école et avec les soeurs, c'est compréhensible : on suit la vie d'un petit garçon. Mais la manière dont Malcolm va se retrouver mêlé aux affaires d'une branche secrète du gouvernement au fil des événements m'a semblé très peu crédible. Malcolm est toujours présent au moment opportun pour découvrir des choses incroyables qu'un enfant de 11 ans ne remarquerait certainement jamais. C'est bien pratique que Malcom soit toujours au bon moment quand il le faut : quand les trois hommes mystérieux viennent dîner dans l'auberge, quand un homme mystérieux fait tomber un gland top secret alors qu'il passe par-là (ouais ouais), quand le grand vilain de l'histoire boit des coups au comptoir, quand le grand vilain de l'histoire rode autour du prieuré, quand... je vais passer le reste. Et quand Malcolm ne tombe pas dessus par hasard, on dirait qu'il épie constamment les faits et gestes de tout le monde, et se mêle de tout ce qui ne le regarde pas. Car oui, il est curieux, il aime apprendre, mais il n'est vraiment pas capable de s'occuper de ses oignons ce garçon. Et j'ai trouvé ça très irritant !
Alors oui, dans la première saga, Lyra aussi se retrouvait dans un tourbillon d'histoires extraordinaires, mais c'était amené d'une manière beaucoup moins tarabiscotée, réellement plus crédible, et surtout : c'était beaucoup moins long à démarrer.

La seconde partie du roman nous embarque à bord de La Belle sauvage avec Malcolm et Lyra sur les eaux de la Tamise, poursuivis par les ennemis du père de Lyra. Et c'est là que j'ai retrouvé la magie enchanteresse des premières oeuvres. Le roman prend des allures de conte philosophique, on y croise des sorcières, des fées, des fantômes, des dieux, et la mythologie sublime de l'imaginaire de Pullman vient pallier les défauts de l'histoire. Un côté conte qui est contrebalancé par la noirceur et la double lecture évidente du texte de Philip Pullman. Là où certains y voient un conte enfantin, les aventures de La Belle Sauvage véhiculent toujours les mêmes convictions et critiques sociales qui jalonnaient A la croisée des mondes : une dénonciation de l'extrémisme, de la tyrannie, de la privation de la liberté individuelle. Là où ses héros sont des enfants au coeur pur, pleins de rêves et d'envie d'aventures, les adultes sont plus contrastés, même ceux qui sont censés être du côté de Malcolm et Lyra paraissant avoir des secrets et ne pas être complètement honnêtes avec eux, et ceux qui leur veulent du mal sont des êtres particulièrement violents et impitoyables. L'un d'entre eux, Gerard De Bonneville, semble tout droit sorti d'un cauchemar. Cet Erudit possède un daemon en forme de hyène, ce qui en dit déjà long sur la personnalité du personnage, et ses actions sont imprédictibles. De Bonneville est un homme fou et torturé, dont la brutalité sauvage n'a pas de limites. Les confrontations terrifiantes entre les héros et De Bonneville sont parmi les passages les plus réussis du roman à mes yeux et comblent certaines faiblesses du roman.

Contrairement à d'autres oeuvres pour la jeunesse, La Belle Sauvage, comme le faisait A la croisée du monde autrefois, n'adoucit pas ses propos pour préserver ses lecteurs. Outre l'apparition du personnage de De Bonneville, qui est proprement dérangé et totalement terrifiant, Philip Pullman utilise des concepts scientifiques, philosophiques et psychologiques vraiment intéressants et en fait la base de ses aventures. Le mal qui ronge la société dans laquelle vit Malcolm est amené avec beaucoup de subtilité, Philip Pullman dénonce en faisant voir le monde à travers les yeux d'un enfant. Dans La Belle Sauvage, la religion a déjà resserré son emprise sur le gouvernement britannique du monde parallèle au nôtre crée par Philip Pullman. Le Conseil de Discipline Consistorial (le CDC, ancêtre du Magisterium) étend déjà son pouvoir à travers tout le pays, s'insinue dans les écoles - où il pousse les enfants à dénoncer leurs camarades et les adultes qui les encadrent quand ils entendent des propos "séditieux" - et propage la peur au sein de tous les habitants d'Oxford. Malcolm ne le comprend pas encore au début du roman, mais il sent que l'atmosphère change au fur et à mesure dans la salle à manger de l'auberge, l'atmosphère change à l'école, et les adultes semblent de plus en plus moroses et effrayés.
Malcolm est un enfant bon et généreux, très curieux et éprit de liberté, aussi va-t-il naturellement être incliné à combattre du coté des forces qui luttent contre le CDC, plutôt que de se laisser séduire par la sécurité relative qu'il propose à ceux qui se soumettent entièrement à eux.
De Bonneville, lui, est l'incarnation totale du mal : la folie, la déviance, la violence, et le plaisir qu'il y trouve. Son personnage est réellement horrible, et fait contraste avec les méchants plus subtils et édulcorés des autres oeuvres du même genre. Il n'y a pas d'espoir pour De Bonneville, Malcolm va être obligé de s'opposer à lui, et sa souffrance va être immense. Ici, pas de grande bataille épique, pas de grands discours sur le bien et le mal, et c'est aussi ce qui rend le roman intéressant. Malcolm n'est pas équipé pour contrer les actions diaboliques d'un adulte aussi déséquilibré que De Bonneville. Il ne devrait même s'approcher de lui, n'importe quel adulte lui dirait de fuir face à une telle menace. Et Malcolm le sait, il va fuir De Bonneville tant qu'il le peut, mais il est le seul à pouvoir l'arrêter dans le chaos ambiant. Et cette menace omniprésente d'un personnage comme De Bonneville dans le dernier tiers du roman le rend fascinant et glaçant à la fois.

Au final, j'ai aimé ma lecture, mais je suis restée sur ma faim. Certaines choses, comme l'écriture de Pullman, m'ont interloqué. Mon souvenir des Royaumes du Nord m'avait laissé l'impression qu'il écrivait mieux que ça. Je suis donc en train de le relire et oui, clairement, Les Royaumes du Nord est mieux écrit : plus de descriptions, de meilleurs dialogues, des personnages secondaires plus consistants... même si La Belle Sauvage surpasse de nombreux romans pour enfants en terme d'écriture, il n'est pas à la hauteur des précédents ouvrages de l'auteur. Néanmoins je le recommande à tous ceux qui aiment A la croisée des mondes et qui veulent retrouver le plaisir que leur a donné cet univers, avec ses gitans, ses aurores boréales, et surtout ses daemons (je rêve d'avoir un daemon depuis mes 12 ans... *soupir*).
Pour ceux qui n'ont lu ni l'un ni l'autre, vous pouvez le lire sans avoir lu A la croisée des mondes, il n'en dévoile pas trop sur les événements qui s'y déroulent. Malgré tout, il évoque la naissance de Lyra et qui sont ses réels parents dès le début, information qui n'est pas dévoilée dans la saga initiale avant un bon tiers du roman et qui est une révélation importante, donc c'est un peu dommage. Mais surtout, il reste quand même un très beau roman inscrit dans un univers magique qui mérite d'être découvert.

J'attends donc quand même la suite avec impatience. Ou bien une nouvelle série originale de Philip Pullman, aussi bien écrite et grandiose que les précédentes : ça serait un réel bonheur !


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mardi 31 octobre 2017

Ici, on fête Halloween


Depuis un mois déjà, les vitrines de commerces et les balcons montréalais fleurissent de citrouilles, de squelettes, de sorcières et de chauves-souris. Même si les québécois me disent que "c'est plus comme avant", Halloween (dites "L'Halloween" en québécois) est ici une institution bien plus ancrée dans la culture populaire qu'en France.
Un immeuble sur trois se retrouve paré de morts-vivants en tout genre et d'épouvantails effrayants, et même les cliniques vétérinaires et bureaux des Impôts s'habillent d'orange et de noir.
Pour l'occasion, j'ai découvert une maison d'édition québécoise spécialisée dans l'horreur et le fantastique. Les Six Brumes est une petite maison qui existe depuis 16 ans et aime à donner la voix à de jeunes auteurs de la province, comme le dit son éditeur : c'est une sorte de tremplin pour leur permettre d'accéder au succès dans de plus grosses maisons d'éditions, afin de mieux leur permettre revenir pour se faire plaisir. Je ne les ai pas encore lu, mais j'essayerai bientôt quelques textes de leur catalogue.

Je ne suis pas très versée dans l'horreur, j'aime le fantastique bien-sûr et j'ai pourtant lu quelques ouvrages à vous donner la chair de poule, mais je ne suis pas spécialiste du genre.

Malgré tout je vais vous faire part des lectures frissonnantes qui m'ont tenu en haleine ces derniers mois, juste histoire de coller à la thématique de la journée. Vous m'en direz des nouvelles !

Le monstrologue, de Rick Yancey





On le connait pour La 5ème vague (pas moi pour une fois, ni le livre ni le film d'ailleurs) mais je l'ai découvert avec Le monstrologue, publié dans la collection R de Robert Laffont. Et autant vous dire que j'ai adoré !
L'histoire débute de nos jours dans une maison de retraite, le directeur de l'établissement décide de remettre le journal de son plus vieux pensionnaire récemment décédé à un écrivain, ayant espoir que celui-ci pourra l'aider à comprendre la véritable identité du vieil homme et à démêler le vrai du faux dans ces étranges mémoires. Car le vieux Will Henry prétend être né en 1876, et l'histoire commence lors de son apprentissage auprès d'un "monstrologue" en Nouvelle-Angleterre alors qu'il n'avait que douze ans.
Et effectivement, l'histoire de Will Henry à l'air de sortir tout droit d'un roman d'horreur. Orphelin depuis peu, il assiste dans ses travaux le Dr Warthrop, un scientifique à la réputation douteuse qui travaille sur des sujets peu orthodoxes, comme par exemple ces deux cadavres que leur ramène un homme de la région : une jeune fille récemment enterrée retrouvée exhumée de sa tombe au cimetière, à moitié dévorée par ce qui semble être les restes d'un monstre anthropophage...
Ni une ni deux, nous voilà embarqués dans le quotidien du jeune Will, assistant d'un professionnel des monstres au caractère irascible (Warthrop est particulièrement détestable mais tellement comique !) dans l'atmosphère gothique des Etats-Unis du XIXème siècle. La première moitié du roman rapporte surtout la relation entre Will Henry et son maître, elle peut paraître à certains un peu longue car c'est particulièrement psychologique, beaucoup de dialogues qui nous permettent de découvrir les personnages, leur histoire et leurs caractères. Mais ce sont justement ces dialogues, souvent cocasses (avec un l'humour grinçant très appréciable), et la plume subtile et soignée de Yancey qui m'ont accroché.
La seconde partie nous fait rentrer dans l'action, des rencontres avec de sinistres personnages dans de vieux sanatoriums lugubres (un moment particulièrement glauque que j'ai trouvé assez exceptionnel) et des chasses aux monstres sous tension où l'auteur sait magnifiquement gérer le suspense et harponner son lecteur. Loin d'être un roman pour enfant (à ne pas conseiller en-dessous de 14 ans), Le monstrologue est un roman fantastique plein de suspense dont le bestiaire monstrueux ravira les amateurs de macabre comme les passionnés d'aventure et d'histoire. J'essaye de le mettre entre de nombreuses mains, oubliez la collection "adolescente", oubliez que c'est l'auteur de La 5ème vague, testez juste ce petit bijou de lecture surréaliste et appréciez le voyage.


Je suis ton ombre, de Morgane Caussarieu



Je l'ai découvert l'an dernier à l'occasion d'une rencontre autour des éditions Mnémos à La dimension fantastique.
Pour ceux qui aiment l'atmosphère moite et glauque de la Nouvelle-Orléans, ou les romans gores et dérangeants de l'auteur américaine Poppy Z. Brite, vous devriez adorer les oeuvres de Morgane Caussarieu.
Dans Je suis ton ombre, on découvre l'histoire de Poil de Carotte, un gamin bizarre qui vit avec son père handicapé dans le Sud de la France. Très vite, on comprend pourquoi Poil de Carotte est un vrai paria dans le village, à l'école, et même dans son propre foyer. Son frère jumeaux est mort dans le même accident qui a gravement défiguré son père, et dont il est plus ou moins responsable. Son comportement odieux et déviant envers sa famille, ses camarades et même le seul ami qui lui reste le rendent particulièrement détestable. Poil de Carotte est sur le fil, et il va définitivement sombrer dans la folie lorsque le fantôme de son frère commence à lui apparaître. Un jour où il s'aventure dans les décombres d'une vieille ferme calcinée, il va faire la découverte d'un journal qui aurait été écrit par deux jumeaux en Louisiane... il y a plus de trois cent ans. Peu à peu, les deux récits vont s'entremêler et basculer dans l'horreur.
Je suis ton ombre mêle habilement chronique sociale, à travers l'histoire de Poil de Carotte, et le roman vampirique par le biais du carnet des jumeaux de la Nouvelle-Orléans. Le récit de Poil de Carotte est à la fois fascinant et dérangeant, on éprouve une sorte d'empathie pour cet enfant malsain et perturbé, on s'y attacherait presque malgré les événements dramatiques qu'il sème sur son chemin. Le vieux journal quant à lui est superbement bien écrit, Morgane Caussarieu use d'un style soutenu et raffiné qui tranche avec l'histoire parfaitement sordide et gore des deux enfants. Certains passages sont particulièrement insoutenables, et j'ai du poser ma lecture quelques minutes pour reprendre mes esprits au moins à une reprise. Je le conseillerai à ceux qui ont le coeur bien accroché et qui aiment les ouvrages glauques et sanglants, âmes sensibles s'abstenir.

Voilà donc de quoi vous mettre un peu d'épouvante sous la dent !

Pour ceux qui apprécieraient Le Monstrologue, je recommande par la suite la lecture de Lockwood and Co (Albin Michel et LGF) de Jonathan Stroud - sorte de Ghostbusters à la sauce humour anglais - ainsi que Les soeurs Carmines de Ariel Holzl (Mnémos collection Naos), dont l'atmosphère lugubre teintée d'humour absurde ravira les amateurs de fantastique légèrement horrifique.
Et pour les fans de Morgane Caussarieu et de lectures glaçantes, jetez un coup d'oeil aux ouvrages de la grande Poppy Z. Brite (notamment Âmes perdues - Albin Michel et Folio).




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