lundi 20 février 2017

Dans la forêt de Jean Hegland


Les romans d'anticipation son pléthores en librairie aujourd'hui. Il en sort un presque tous les mois, c'est devenu le genre préféré des maisons d'éditions généralistes qui ne veulent pas avouer que c'est de la science-fiction parce-que-c'est-pas-assez-sérieux-et-littéraire, mais l'anticipation ça vend. Pourtant l'anticipation c'est de la science-fiction, et ça peut très bien être littéraire aussi. Comme ce roman que je viens juste de terminer et qui m'a totalement bouleversé. Vous savez ce genre de roman qui vous touche intimement, qui vous fait longuement réfléchir, et qui vous fait questionner tout ce qui vous entoure ? Ben comme ça.
Paru en 1996 aux Etats-Unis, Dans la forêt a donc trouvé son éditeur français : Gallmeister, éditeur de romans principalement américains, spécialiste du nature writing, ou de la littérature des grands espaces comme on dirait en français (que j'apprécie beaucoup, soit dit en passant). Il n'est pas assumé comme roman d'anticipation, mais s'en est clairement un, et un très bon. Dans la forêt rentre effectivement dans ces deux catégories, et bien plus encore. 




Nous suivons le témoignage de Nellie, dix-sept ans, qui vit avec sa soeur Eva dans une grande clairière bordée d'une vieille forêt, à 50km de toute civilisation. Leurs parents avaient un style de vie excentrique : ils avaient un potager, des poules, et n'aimaient pas le consumérisme. Leur mère, ancienne ballerine, tissait des tapisseries, et leur père était directeur d'école bricolo à ses heures. Malgré ça, les filles n'étaient pas scolarisées. Elles apprenaient à leur rythme et ce qu'elles voulaient, ce qui a fait de Nell une accroc des études qui ne jure que par son entrée à Harvard, et d'Eva une danseuse classique de talent avec une brillante carrière en perspective.
Mais les choses n'ont pas tourné comme elles le devaient. Le cancer emporta d'abord leur mère, détruisant leur père et bouleversant l'équilibre familial. 
Puis vint la crise, la guerre, et petit à petit, le manque. Ce fut d'abord très subtil, quelques coupures d’électricité, quelques denrées qui vinrent à manquer. Puis plus d’électricité, plus de technologie, plus d'essence, et de moins en moins de vivre. Enfin, l'accident qui les a privé d'un père.
Nell et Eva attendent, et espèrent ce retour à la normale dont les adultes parlaient. L'électricité devra forcément revenir. Quelqu'un viendra les aider. C'est leur histoire et leurs espoirs que nous écrit Nell sur un vieux cahier d'école, à la lueur d'un poêle.

Je pense ne pas être la seule à m'être demandée quoi faire en cas de fin du monde : j'entends par là, la fin du mode d'existence tel qu'on le connait. Ce sera peut-être une catastrophe climatique, une catastrophe épidémique, ou bien une guerre nucléaire. Ou encore, comme dans Dans la forêt, l'effondrement de la société.
Je me dis toujours que ceux qui vivent à la campagne, ou en tout cas qui ont un jardin, seront toujours plus chanceux que les citadins. Si un jour l'électricité s'éteint, l'essence vient à manquer, et les commerces sont vidés, il serait bien pratique d'avoir un lopin de terre, d'y planter des graines, et de vivre comme nos ancêtres le faisaient. Essayez de faire ça sur un balcon en région parisienne, et bon courage !
Mais aussi faut-il savoir comment se débrouiller, en avoir la force physique et morale alors que tout s'effondre autour de vous, que des gens meurent de faim, ou de maladie parce qu'ils ne peuvent plus se soigner, ou juste parce qu'ils ne peuvent pas se défendre contre les immanquables pillards et autres vautours qui apparaissent toujours à ce moment là.

Eva et Nell nous racontent donc ça : deux adolescentes de seize et dix-sept ans, livrées à elle-même, avec pour seule béquille l'héritage de leurs parents, une vieille maison en bordure de forêt qui va devenir à la fois le garant de leur survie et leur nouvelle prison. Les épreuves seront nombreuses pour ces deux jeunes femmes pas encore adultes, mais forcées de grandir trop vite dans un monde apocalyptique où la civilisation n'a plus sa place. C'est l'une des choses difficiles à lire concernant ces deux personnages. Bien que leur père les ait éduqué d'une manière très libre, leur donnant les moyens de s'occuper d'elles-mêmes alors que n'importe quel gamin de la ville n'aurait pas fait long feu dans leur situation, elles n'ont pas pleinement vécu une adolescence normale. Elles n'ont pas ou très peu d'amis - compliqué d'entretenir les liens lorsque vous n'allez pas à l'école et fréquentez la ville seulement les samedi soirs - n'ont jamais vraiment voyagé ou vu le monde, elles n'ont jamais pu expérimenter par elle-même la vie dans ce monde qui les a vu naître, qu'on leur a appris a appréhender, mais qu'on leur a repris de force avant qu'elles n'aient pu en profiter.
Leurs rêves et leurs aspirations ont été écrasés par la disparition du pays, Nell ne pourra pas rentrer à Harvard, Eva ne pourra pas devenir ballerine à San Francisco.
La manière dont Nell raconte ça, au jour le jour, avec ses mots de jeune femme et ses émotions en ébullition est particulièrement touchante. La solitude est parfois difficile, l'ennui aussi, tout comme la faim qui commence à les tenailler. Et le passé ne cesse de les harceler dans cet endroit où tout objet leur rappelle ce qu'elles ont perdu, un père et une mère qui les aimaient et les soignaient, les seules personnes qu'elles avaient au monde. Elles s'accrochent à l'espoir que leur père leur a transmis, elles se soutiennent l'une et l'autre comme elles peuvent pour ne pas sombrer dans le découragement et la folie grâce à leur envie de vivre.
Dans la forêt est un roman profondément marquant, qui m'a fait longuement me remettre en question. Je me suis rendue compte que si un jour je ne devais compter que sur moi-même, je n'étais pas particulièrement bien équipée dans la vie pour survivre. Je ne connais rien de très utile en bricolage, en jardinage ou en médecine. Je ne saurais même pas reconnaître une plante comestible d'une autre toxique dans une forêt, ni ne saurais conserver mes aliments pour les rationner, ni planter et entretenir un potager si j'en avais un sous la main. J'imagine que mes ancêtres seraient outrés de savoir ça. Sans la civilisation et sa technologie actuelle à laquelle je suis complètement conditionnée, je serais complètement perdue. Bon, je sais au moins faire un feu, des latrines et un super tipi pour dormir, et je crois que c'est déjà pas mal plus que ce que connaît une grande partie de la population qui m'entoure : merci mes années scouts (haaan, elle a été scoutee ! Ouais, ben en cas d'apocalypse mois j'sais faire des super sièges de toilettes en rondins de bois : deal with it !)

Il m'a aussi fait me questionner sur la nécéssité de tout ce qui nous entoure pour être heureux. On amasse, on collectionne, on se définit par nos objets du quotidien et ce qu'on peut acheter ou obtenir, on ne se satisfait plus du reste : des autres, la famille, les amis, et des plaisirs simples.

Même si c'est de la fiction, ce qui est sûr c'est qu'en période de fin du monde, j'aimerais bien avoir une Nell et une Eva à mes côtés.
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jeudi 16 février 2017

Mes vrais enfants, de Jo Walton


Jo Walton, depuis que j'y ai goûté, j'y reviens forcément à chaque nouveauté. Mais c'est une addiction de plus en plus forte que j'accepte avec un énorme plaisir.
Et à chaque nouvel ouvrage, mon admiration pour cette grande dame de la littérature augmente.

Avec Morwenna, nous avions l'histoire d'une adolescente boulimique de lecture, traumatisée par un accident et la perte de sa jumelle - ainsi que de sa mobilité physique - et harcelée par une mère complètement folle qui pratique la magie noire. Le fantastique est prégnant, puisque l'héroïne a l'étrange faculté de pouvoir voir et converser avec les fées, et doit donc être un peu sorcière, comme sa mère. Ou bien tout cela est-il vraiment réel ? les contes de fées de Morwenna ne seraient-ils pas un moyen d'échapper à une mère abusive et manipulatrice ainsi qu'à un passé douloureux et à un quotidien malheureux ? L’ambiguïté qui plane tout au long du roman lui donne toute sa saveur.

Le cercle de Farthing, premier volet de la Trilogie du Subtil changement, réecrivait l'histoire après la Seconde guerre mondiale à travers une enquête policière, mystère à huis clos au sein d'une société d'aristocrates et de politiques en Angleterre. Le cercle de Farthing, composé de la gentry et de la crème des politicards ambitieux du pays, est à l'origine d'un traité signé en 1941 laissant toute latitude à Hitler en Europe en échange d'une paix royale à l'Angleterre. Six ans plus tard, loin des bombes et des confrontations du continent, les Royaumes-Unis sont aux prises avec une montée inquiétante d'antisémitisme : un climat politique explosif dans lequel l'inspecteur Carmichael doit élucider un meurtre aux répercutions délicates.
Si Morwenna était déjà un petit tour de force (la fin m'a laissé sur ma faim), et Le cercle de Farthing un exercice d'uchronie magistral, le nouveau roman de Jo Walton combine tout ce qui m'a plu dans ces précédents ouvrages, pour en faire une oeuvre excellente en tout point.

De cette année 2017 qui vient juste de commencer, je l'érige (ainsi que le conte revisité absolument magique Déracinée de Naomi Novik) comme Méga Coup De Coeur (sisi c'est un titre trèstrès sérieux) dans mes coups de coeur : je m'engage à propager Mes vrais enfants  de Jo Walton autour de moi sans compter.





Mes vrais enfants, est un roman publié en 2017 par les éditions Denoël, dans la génial collection Lunes d'encre.
C'est le récit bouleversant d'une femme qui a vécu deux vies.
Aujourd'hui en maison de retraite, elle peine à déterminer laquelle des deux vies représente la réalité. Dans l'une d'elle, la maison de retraite comporte un ascenseur et ses rideaux sont bleus. Dans l'autre, il n'y a que des escaliers et les stores de sa chambre sont verts.
Dans l'une d'elles, elle fut mariée avec quatre enfants, alors que dans l'autre, elle n'en a eu que deux.
Dans l'une d'elles, elle a épousé Mark, alors que dans l'autre...

Jo Walton nous fait commencer par la fin : Patricia est âgée, et les infirmières la trouvent certains jours très confuse, d'autres fois un peu moins. Aussi Patricia va-t-elle dérouler le fil de sa vie, et mettre le doigt sur l'élément divergeant de ces deux existences vécues. Quand est-ce que sa vie a pu prendre deux tournures aussi différentes ?!
Son enfance en Angleterre dansles années 30, avec un frère aîné qu'elle adorait, un père aimant et une mère distante, son adolescence pendant la seconde guerre mondiale, évacuée à la campagne pour se protéger des bombardements, et sa bourse pour étudier à Oxford : tous ces éléments concordent dans les deux vies, jusqu'à ce qu'elle soit face à un choix. LE choix. Celui qui va déterminer sa vie, celui qui va déterminer la vie de nombreuses personnes et potentiellement changer la face du monde.

A travers ses souvenirs, elle nous livre le récit de deux femmes différentes : Enfant, on la surnommait Patsy, puis dans une réalité elle deviendra Pat, dans l'autre ce sera Tricia. Chaque rencontre, chaque choix qui découlera de celui d'origine, va forger son destin. Dans l'une elle sera une femme bafouée, malheureuse et désespérée, dans l'autre elle deviendra une femme passionnée, amoureuse et éprise de liberté.
Dans tous les cas, Patricia aura des enfants : sa raison de vivre dans l'une de ses vies, et sa raison de survivre dans l'autre.

Toute la question est là : lesquels sont ses vrais enfants ?

Au fil de sa narration, Jo Walton émaille la vie de Patricia d'élément historiques qui aident à déterminer le lecteur sur la légitimité de l'une ou l'autre réalité. Arrive le moment où le lecteur se dit "mais dis-donc, ou bien mon prof d'histoire m'a prise pour un cornichon, ou bien elle se fourre le doigt dans l'oeil jusqu'au coude Dame Walton !"
Ni l'un ni l'autre, Le roman de Jo Walton, tout en étant un récit puissant de femme, est aussi et avant tout inscrit dans la science-fiction. Elle nous a déjà démontré son habileté pour l'uchronie, et elle nous montre l'ampleur de son talent à travers Mes vrais enfants. Car si Mes vrais enfants est un roman de science-fiction uchronique, ainsi qu'un récit de femme intense et éclatant, c'est aussi une véritable chronique sociale et une critique très intelligente de la société : miroir des conséquences des moeurs d'une époque dirigée par une certaine rigidité religieuse et morale, et reflet d'un temps où les femmes luttaient encore pour avoir des droits aujourd'hui considérés comme acquis (mais toujours en danger), mais aussi dénonciation des dérives du capitalisme et de son amour pour le nucléaire, débordements des relations internationales entre les superpuissances qui dirigent le monde, appauvrissement ou accélération de la science qui en découlent. Misère, désespoir et afflictions ou richesse, bonheur et fierté vont dépendre de tous ces actes, minimes ou importants, capables de changer la face du monde.

Ce roman m'a touché pour toutes ces choses : quelque soit la vie vécue par Patria, Pasty, Pat, Tricia ou Trish, on évolue avec elle à tâtons, on espère avec elle et on déchante à ses côtés. On souffre à sa place, on rage et on bouillonne face aux injustices et aux embûches semées sur sa route. On aime avec elle, on ressent sa tendresse, sa passion, son amour. Enfin, toutes ses émotions se font nôtres, ses larmes sont partagées (et nombreuses) et sa confusion - terrible, inéluctable, et pénible, nous est tout aussi odieuse qu'à sa hôtesse.
Le dénouement de ce roman est éloquent : le lecteur se retrouve lui aussi face à un choix impossible. Quelle vie reflète la réalité ? Quelle réalité Patricia peut-elle choisir pour se défaire de cette confusion insupportable ? 
Doit-elle faire un choix et rayer l'une de ces réalités des possibles plans de l'existence ?
Comment peut-elle décider l'ordre du monde ? Comment peut-elle choisir qui sont ses vrais enfants ?
Avec tant de poids sur ses épaules, il est effectivement plus facile d'oublier.

Lecteurs, lectrices, ne passez pas à côté de ce roman dont l'échos continuera de vous hanter après sa lecture : il ébranle, il marque profondément, et en plus d'être passionnant, il fait réfléchir.


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mercredi 27 avril 2016

Ce que vous devez savoir sur les animations en librairie...



Récemment j'ai demandé à des blogueurs de partager l'information autour d'eux concernant la venue de l'auteur galloise Jo Walton en France, elle ne vient pas souvent et je voulais qu'un maximum de monde puisse avoir l'occasion de la rencontrer. Quel meilleur moyen que de demander à mes confrères blogueurs ayant apprécié l'ouvrage de transmettre autour d'eux ? Car oui, il est déjà arrivé que certaines personnes découvrent l'événement après qu'il ait eu lieu... ce qui est bien dommage !
Certains donc ont transmis mais ont relevé un détail sur l'événement proposé dans la librairie : il était inscrit *achat d'un ouvrage obligatoire sur place*, et forcément cela en dérangeait plus d'un. Nous avions déjà eu ce genre de remarques auparavant, et j'avais écris un petit article sur le compte "personne" Ju Guix de la librairie pour expliquer un peu les choses. Le terme "obligatoire" est certainement un peu fort, mais cette formule est essentiellement présente pour faire comprendre aux gens que nous souhaitons qu'ils soient clients pour participer à l'animation que nous organisons.
Alors, mes chers lecteurs, voici pourquoi un librairie, plus particulièrement Ju et moi en l’occurrence dans ce scénario, demande aux personnes qui viennent participer à l'événement d'acheter quelque chose dans leur magasin, voici le petit article en question :




Le saviez-tu ? Spécial librairie :
Lorsqu'un libraire prépare une dédicace, c'est beaucoup d'organisation, de temps, et parfois de frais.
Il faut gérer les commandes, préparer la communication (création de flyer avec ou sans graphiste, impression des flyers, distribution des flyers, mise en place d'affiches), gérer les réservations (nombreux appels, pas toujours la possibilité de recevoir tous ceux qui le veulent lorsqu'il s'agit d'un dessinateur : il ne peut en dessiner qu'un certain nombre durant le temps qui lui est imparti), toujours offrir la petite collation qui plaira aux auteurs et à leurs lecteurs, et parfois même payer des frais de transports, ou d'hôtel, ou des repas lorsque les auteurs viennent de loin.


Du coup, il arrive que le libraire demande aux gens de s'inscrire à la séance de dédicaces (surtout pour les dessinateurs), afin de limiter le nombre de places et de réussir à faire passer tout le monde. (Parfois il est un peu naïf et il se laisse déborder par les événements, ça c'est le libraire qui vient d'ouvrir et qui ne connaît pas encore bien sa clientèle présente aux dédicaces).
Il arrive surtout que le libraire demande aux gens intéressés par cet événement de le soutenir, en achetant l'ouvrage présenté en dédicace dans son commerce et non chez la concurrence, et si le lecteur l'a malheureusement acheté ailleurs (parce que l'ouvrage est sorti il y a quelque temps déjà, ou qu'il ne connaissait pas cette super librairie avant de l'acheter et qu'il n'est pas du coin !) le libraire lui demande de jouer le jeu et d'effectuer un autre achat sur place, si possible dans le même ordre de prix.
Car si le lecteur ne joue pas le jeu, alors le libraire se retrouve à organiser des événements à perte. Il est certes content parce que lui aussi il peut rencontrer des auteurs et dessinateurs géniaux, et il parle toujours avec des gens intéressants, mais le trou dans sa trésorerie lui fait du mal, et au final il arrête d'organiser des rencontres parce que ce n'est pas rentable et que le commerce n'est pas capable de le supporter.
Mais si le lecteur joue le jeu, et qu'en plus il a envie de craquer son slip et de faire plein d'achats, parce que c'est un peu la caverne d'Ali Baba ici !, le libraire partage sa joie et sa bonne humeur, et tout le monde est heureux et vit au pays des bisounours pour le reste de ses jours !
Voilà, messieurs dames, le pourquoi du comment des dédicaces en librairie.
A la revoyure !
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mardi 26 avril 2016

La trilogie du subtil changement, de Jo Walton


J'ai toujours été timide avec les auteurs. Déjà dans les salons et festivals j'hésitais à faire la file pour me faire dédicacer un ouvrage. Il m'a toujours paru difficile de parler avec eux de mon interprétation très personnelle de leur oeuvre. L'anonymat de l'auteur, c'est à dire la connaissance de son écriture et de son univers littéraire seulement, et pas de son visage, de sa voix et de sa personne en elle-même, me convenait parfaitement, parce que les rencontrer en chair et en os me terrorisait. 

Je me retrouvais souvent bête devant ces hommes et femmes dont les mots changeaient ma vie à chaque lecture. Comment leur expliquer, comme tant d'autres avant moi, que leurs romans étaient des pièces importantes de ma vie, et que je louais leur génie pour ça, et que je les remerciais du fond du cœur d'avoir partagé ça avec moi, pauvre petite lectrice. Je ne trouvais pas mes mots, je bafouillais, je disais "merci beaucoup, j'adore vos romans, je les ai dévoré". Et des dizaines, centaines de personnes l'avaient déjà dit avant moi.

Aujourd'hui je suis amenée à en faire venir dans ma librairie, et à organiser moi-même ces séances de rencontres entre les auteurs et leurs fans. Et pour tout avouer, je ne sais toujours pas quoi leur dire, je me sens toujours aussi gauche et pétrifiée d'admiration ! J'aurais toujours cette petite fille pétrie d'adoration au fond de moi qui me fera rougir pendant la conversation.
J'essaye néanmoins d'être à l'aise, de poser des questions intelligentes et de ne pas les ennuyer avec toutes sortes de demandes qu'ils doivent recevoir constamment, que ce soit en signature ou dans leur correspondance.
Et je suis heureuse de pouvoir les rencontrer, et de les voir rencontrer leur public. En les observant, je me rends compte qu'ils y prennent (la plupart du temps) aussi beaucoup de plaisir, et que même les questions les plus idiotes donnent des réponses passionnantes.

Alors très bientôt je reçois avec Ju une grande dame de la littérature fantastique, j'ai nommé Jo Walton.



J'ai terminé le mois dernier Hamlet au paradis, le second volume de la Trilogie du Subtil changement aux éditions Denoël, et j'adore toujours autant son univers uchronique ! Nous la recevons d'ailleurs à l'occasion de la parution du dernier volume de la trilogie : Une demi-couronne.
Je vous avais déjà chroniqué l'année dernière Le cercle de Farthing, premier opus de la série.

Le second tome m'a tout autant plu, et j'étais heureuse de retrouver les aventures de l'inspecteur de Scotland Yard Carmichael.
La fin du premier tome m'avait laissé sur ma faim, car tout n'était pas rose, et ce pour aucun des personnages principaux.  Pour resituer à ceux qui n'ont pas lu le premier sans faire aucun spoiler : Dans ce volume, Jo Walton créée une timeline alternative à notre propre Seconde Guerre Mondiale, où l'Angleterre laisse agir l'Allemagne en toute impunité pour se préserver des massacres, et sombre petit à petit elle-même dans un racisme exacerbé... Le cercle de Farthing est un cercle de politiciens et d'aristocrates anglais qui ont réussi à signer un traité de paix avec l'Allemagne nazie en 1941, traité retirant l'Angleterre de la liste des ennemis du Reich, en faisant un territoire neutre et pacifique.
Huit ans plus tard, le Cercle de Farthing vole en éclat avec le meurtre orchestré de façon macabre de l'un des fondateurs du traité. L'inspecteur Carmichael de Scotland Yard mène l'enquête, et se rend vite compte que le suspect que tout le monde montre du doigt (un juif, forcément) n'est peut-être pas le criminel recherché dans ce cas. 

Le second tome commence deux semaines plus tard (attention, risque de spoilers) Carmichael sait qu'il est en position précaire au sein de Scotland Yard et que son supérieur le manipule aisément, et l'Angleterre sombre petit à petit dans un fascisme de plus en plus virulent. D'un autre côté, la comédienne Viola Lark, ancienne aristocrate qui a rompu avec sa famille, se fait approcher par un groupe de rebelles prêts à en découdre avec le gouvernement actuel : le rapprochement du premier ministre et du Fürher n'est pas passé inaperçu et créé de nombreux troubles dans la capitale anglaise.

Encore une fois, Jo Walton mêle habilement suspense et histoire. Contrairement au premier volume, le lecteur comprend très rapidement quel est le dénouement de l'enquête en cours. Elle suit en parallèle l'évolution des deux histoires, celle de Viola Lark et du groupe d'activistes qui veut la débaucher, et l'enquête de Carmichael inextricablement liée aux agissements de Viola Lark.
Et à travers ces deux intrigues, elle déploie un Histoire encore plus terrifiante que l'Histoire réelle de la Seconde Guerre Mondiale en Angleterre. Le déclin de l'empire Britannique qui se laisse tranquillement phagocyter par l'Allemagne nazie glace le sang.
Le personnage de Viola Lark est apolitique, et à travers ses yeux c'est la vision d'un anglais moyen que nous lisons, juste un citoyen lambda - ni juif ni communiste - qui essaye de continuer à vivre malgré la guerre qui rugit aux portes du pays et malgré les dérapages gouvernementaux qui, petit à petit, réduisent les libertés de chacun dans un pays pourtant en démocratie.
Et Jo Walton pose là les questions que nous nous posons tous : qu'aurais-je fait, dans une telle situation ? Collaboré ? Résisté ? Ou tout simplement me serais-je laissé emporter par les vagues, sans prendre de décisions, laissant les autres choisir pour moi. Tout le monde n'a pas la force de se dresser face au pouvoir en place, il n'est pas simple de faire le choix d'agir, de mettre sa vie en danger, et parfois celle de ses proches, pour tenter d'enrayer la machine. Et lorsque l'on se met à la place de Viola Lark, simple comédienne qui n'a pas d'autre objectif que de vivre sa passion du théâtre en paix, sans s'occuper des autres, on peut le comprendre aisément. 
Pour Carmichael, les choses sont aussi teintées d’ambiguïté. Ce que lui ordonne Scotland Yard le révulse. Sa vision de l'ordre et de la justice ne correspond pas au système corrompu pour lequel il travaille. Et lorsqu'il s'en rend compte et essaye d'agir pour faire surgir la vérité, des détracteurs l'acculent et le menacent de révéler sa vie intime, risquant ainsi de lui faire perdre son travail, ses proches, et son statut social. Dès lors il collabore malgré lui, pour sauver sa famille, pour sauver son honneur, et pour garder un semblant de libre arbitre.
Ce n'est pas dans ce tome qu'il va encore changer le monde, pour ça j'attends de lire le troisème volume de la série, qui, je l'espère, sera plus positif que les deux premiers. Les deux premiers sont excellents, mais ils sont aussi terrifiants et ne laissent pas beaucoup d'espoir.
J'espère que le troisième finira sur une note d'espoir pour ce monde violent et horrifiant décrit par Jo Walton.



Pour les amateurs d'uchronie, d'Histoire et de romans policiers, La trilogie du Subtil changement est pour vous ! Et si vous voulez découvrir son auteur, Jo Walton sera à la librairie La dimension fantastique le mardi 10 mai à partir de 18h30 ! Moi qui ai toujours eu du mal à confronter les auteurs, je vais même organiser une petite interview avec elle à partir de 19h, la questionner sur La trilogie du Subtil changement, mais aussi sur son roman fantastique Morwenna, une oeuvre magnifique dont je vous parlerai dans un prochain billet.

Si vous aimez Jo Walton, passez le mot ! Elle ne vient pas très souvent en France, là elle profite de ses vacances pour nous rendre visite, et nous lui en sommes vraiment reconnaissants ! Ainsi qu'à son éditeur, Gilles Dumay, qui a fait deux libraires heureux lorsqu'il nous a proposé cet événement.
Rendez donc d'autres lecteurs heureux, et n'hésitez pas à venir rencontrer la romancière à Paris au mois de mai ! Pour ceux qui ne pourraient faire le déplacement, nous pouvons malgré tout vous envoyer un exemplaire signé si vous le désirez. Et nous tenterons de consigner l'entretien sur internet pour que vous puissiez en profiter.

L'année dernière je parlais du Cercle de Farthing dans les circonstances dramatiques de la mort du grand auteur Terry Pratchett. J'en profite dans celui-ci pour dire que sa maison d'édition française lui rendra hommage en faisant une soirée de lancement conviviale et chaleureuse dans notre librairie pour le dernier tome des Annales du Disque-monde le mercredi 18 mai
Amoureux de cet univers déjanté et culte, n'hésitez pas à venir faire un tour chez nous pour fêter ce dernier né de la grande saga de fantasy de Sir Pratchett.


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jeudi 21 avril 2016

Lockwood and Co., de Jonathan Stroud

Certaines œuvres vous font du bien.

Il m'arrive parfois de penser que ma vie est un peu morne et répétitive ; malgré mon rôle de chef d'entreprise qui n'est pas de tout repos et tous les rebondissements que cela entraîne (les nouvelles rencontres, les challenges, les imprévus qui vous tombent dessus à tout bout de champ), c'est quand même souvent "métro, boulot, dodo". Et ce qui me fait tenir quand cet état d'esprit me submerge (bon c'est en grande partie ma moitié, le félidé et le canidé, mon petit bout de famille !) c'est la lecture. Grand bien m'en fasse : je suis libraire.
Car j'ai beau me laisser aller à regarder pendant des heures des séries télé - certaines débiles, certaines complexes, certaines géniales, certaines tout juste distrayantes - ce sont les romans qui me font le plus de bien quand j'ai besoin d'évasion.

Le mieux, c'est quand vous entrez dans un livre comme dans lit douillet, et qu'il est tellement bien que vous ne voulez plus le quitter. Quand il m'arrive ce genre de chose (comme ça a été lé cas avec La Passe-Miroir par exemple), je sais que je pourrais lire des heures, voire des jours, sans m'arrêter.

Le dernier en date qui a eu cet effet bénéfique sur moi, c'est Lockwood and Co. de Jonathan Stroud aux éditions Albin Michel (LGF pour le format poche). C'est la deuxième fois que cet auteur de génie me donne du plaisir grâce à ses romans, concentrés d'aventure, de magie et d'humour.
La première fois c'était avec la Trilogie de Bartimeus, et j'en garde un souvenir très chaleureux.



Lorsque j'ai commencé Lockwood and Co., j'avais envie de légèreté : certaines lectures vous plombent un peu, coupant parfois l'envie d'ouvrir à nouveau un livre durant plusieurs jours / semaines / mois (entourez la mention correspondant à votre situation actuelle!). Il me fallait de la gaieté, il me fallait de la fantaisie, il me fallait de l'exaltation, et le tout en finesse !

C'est là où Jonathan Stroud, son humour pince-sans-rire, ses personnages spirituels et hilarants, et surtout son imaginaire inventif, entrent en jeu.

Lockwood and Co. est une agence de chasseurs de fantôme de Londres. Quoi de plus banal me direz-vous, dans une Angleterre où "Le fléau" sévit depuis près de quatre décennies et les agences d'exterminateurs de fantômes sont légion. Dans une ville comme Londres, le Fléau fait des ravages : la forte concentration d'habitants et son histoire millénaire en font un lieu particulièrement susceptible d'être hanté par des spectres de morts violentes : assassinats, victimes de guerre, suicides. Or si certains fantômes se contentent de se lamenter sans ennuyer leur monde (une petit air glacial et quelques gémissements la nuit ne font de mal à personne) certains sont bien plus dangereux et peuvent à leur tour causer la mort.
Ce qui différencie Lockwood and Co. de ses grandes agences rivales ... c'est justement Lockwood et sa compagnie. Contrairement aux agences d'envergure ou gouvernementales qui emploient des enfants et adolescents mais donnent tous pouvoirs aux adultes (pourtant presque incapables de percevoir les apparitions spectrales) pour les superviser, Lockwood and Co. est une entreprise gérée par un gamin et qui n'emploie que des gamins. En fait, il ne sont que trois gamins : Lucy - notre narratrice -, vendue par sa mère dans sa plus tendre enfance à l'agence de sa petite ville afin de payer le loyer et débarquée à Londres pour oublier une douloureuse tragédie, George, le rat de bibliothèque gauche et flasque dont l'indolence n'a d'égal que l'irascibilité, et Anthony Lockwood, personnage charismatique, mystérieux et élégant que ses associés suivraient jusqu'au bout du monde, un génie dont l'audace mêlée d'insouciance a tendance à mettre son entreprise dans l'embarras... 
C'est leur histoire que va nous raconter Lucy, celle d'une petite agence indépendante prête à affronter les spectres les plus menaçants pour continuer d'exister et faire de la capitale anglaise un endroit plus sûr pour ses habitants.

Sérieusement, je suis tombée sous le charme de ce trio improbable. La force de Jonathan Stroud, c'est son humour et sa galerie de personnages toujours très attachants. Lockwood est d'ailleurs un personnage très intéressant, on pourrait tout à fait le comparer à une sorte de Sherlock Holmes taille réduite, avec une intelligence redoutable et un goût prononcé pour l'énigme et l'aventure, et reléguant souvent au second plan la sécurité d'autrui pour mieux satisfaire son avidité. Lucy incarne quant à elle l'intuition et la sensibilité, ses dons de perceptions sont si forts qu'ils sont à la fois une bénédiction et un problème (ils peuvent aveugler son jugement). George quant à lui représente la réflexion et la prudence (certains diraient la couardise, mais George n'est pas lâche, juste très précautionneux), son humour grinçant et sa grande gueule cachent en fait une loyauté et un dévouement sans failles.
Lockwood, Lucy et George sont tout simplement trois personnalités fortes dont l'association fait des étincelles. La verve de Lucy, l'ironie insupportable de George et la nonchalance de Lockwood donnent lieu à des joutes verbales désopilantes et des situations cocasses qui m'ont fait mourir de rire. Et il faut le savoir, je ne suis pas du genre exprimer mes sentiments à voix haute pendant que je lis, plutôt du genre à garder un visage sérieux lors des passages les plus comiques, tristes ou effrayants, mais les répliques des personnages m'ont fait éclater de rire plusieurs fois durant ma lecture !

Et le plus improbable, c'est que Jonathan Stroud réussit à nous faire rire et sourire avec ses dialogues invraisemblables tout en instillant tout au long du roman une ambiance sombre et sinistre, celle d'une Angleterre hantée où les habitants s'enferment chez eux le soir venu en laissant les villes désertes, et où la nuit n'apporte que peur et cauchemars. Chaque description des affaires de Lockwood and Co. arrive à vous glacer le sang. Avis à ceux qui n'aiment pas les frayeurs : Lockwood and Co. arrive tout de même à vous donner la chair de poule ! Et c'est tout le génie de Jonathan Stroud : il nous fait penser qu'il s'agit d'un roman tout public avec des histoires de fantômes et des mômes comme héros, mais ce premier tome nous plonge dans une atmosphère bien plus lugubre qu'il n'y paraît, bien plus profonde et terrifiante qu'un joyeux Ghostbusters. Les trois personnages de Lockwood and Co. ont beau être des gamins (on ne sait pas exactement leur âge, mais il ne sont pas majeurs et peuvent encore très bien percevoir les fantômes, contrairement aux jeunes adultes) ils travaillent et affrontent des horreurs indicibles depuis l'âge de 5 ou 6 ans, et ils ont perdu leur innocence et leur enfance dans le processus. Bien qu'ils ne soient pas adultes, ils ont dû grandir à vitesse grand V et ne sont plus des enfants non plus, il côtoient la mort chaque nuit et ont une espérance de vie très réduite qui leur fait envisager le monde sous un jour différent.
C'est aussi cette fêlure que j'apprécie chez les personnages de Jonathan Stroud, chacun d'entre eux a très tôt vécu un drame traumatisant qui le rend vulnérable, mais qui lui a aussi permis de devenir meilleur dans son domaine et de continuer à avancer.

Enfin, Lockwood and Co. se dévore. Sa narration déconstruite menée par la pétillante Lucy rend l'intrigue encore plus mystérieuse et passionnante, et ce premier tome de L'escalier hurleur dévoile un fil rouge qui sera repris dans les prochains volumes de la série et qui nous laisse sur notre faim.

Je n'avais pas envie de quitter Lockwood and Co., mais je m'y suis forcée pour enchaîner avec d'autres lectures qui s'empilaient à coté de mon lit. Je sais que je lirai la suite de la série, parce qu'elle m'a vraiment plu. Ce sera comme d'enfiler un pyjama ultra confortable et se coule sous une couette moelleuse, ce sera un plaisir à la fois exaltant et reposant : comme à chaque fois que je lis un excellent roman, il me fera du bien.

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samedi 27 février 2016

La Maison dans laquelle, de Mariam Petrosyan


Parfois je me demande comment vous parler de certains livres qui m'ont ému de manière troublante. Ce sont ces œuvres tellement bouleversantes qu'on ne trouve pas les mots pour les définir. 
Leur lecture vous laisse flotter entre deux eaux, captif, et hébété face à tant d'émotions à la fois.
C'est ce que j'ai vécu lors de ma lecture de La Maison dans Laquelle de Mariam Petrosyan aux éditions Monsieur Toussaint Louverture.
Ce roman est une montagne de mots éblouissants qui ne veulent plus aujourd'hui se décoller de ma rétine.




Lorsque j'ai entrepris mon voyage avec Fumeur dans le premier chapitre, je ne m'attendais pas à ça. J'étais un peu confuse, perdue dans ce monde inquiétant et bizarre où se promènent des bandes d'ados grandiloquents aux paroles sibyllines. Comme Fumeur, je suis entrée dans la Maison en touriste, et elle m'a recraché d'entre ses murs marquée à jamais.
Et la Maison ne fait rien au hasard...

Le roman de Mariam Petrosyan raconte la vie de cette antique Maison lézardée et plantée au milieu de cités de béton arides, cette Maison inquiétante que ses voisins regardent de travers et que ses habitant vénèrent. La Maison est un pensionnat peu ordinaire : c'est le foyer d'enfants et d'adolescents brisés, physiquement et psychologiquement, des handicapés ou des laissés pour compte supervisés par une poignée d'éducateurs paumés et creux.
Cette Maison avec ses salles de classe, sa cantine, son infirmerie et ses dortoirs, a l'air tout à fait normale, mais en son sein la réalité et le temps se confondent dans un monde parallèle sans limite, où les nuits durent des jours et les murs s'étirent à l'infini.
Dans la maison, votre identité passée n'a plus lieu d'être, chacun y trouve un nouveau nom et une nouvelle place, chacun y choisit sa communauté et découvre ce qu'est l'amitié, la loyauté, l'amour, la rivalité ou la haine... quand on n'y trouve simplement pas la mort.

La vie dans la Maison n'a rien à voir avec celle dans l'Exterieur, la vie dans la maison est épique, fantastique et fiévreuse. Chaque jour apporte son lot de mythes et de contes, grattés de la pointe de l'ongle dans le plâtre des murs ou dessinés au feutre le long des corridors. Chaque pièce, chaque pan de couloir et chaque porte raconte une histoire écrite avec la langue de la maison, un vocabulaire unique et qui ne parle qu'à ceux qui s'en imprègnent. Et les nouvelles générations recouvrent petit à petit les histoires des anciens habitants sous des couches de graffitis, tout en continuant à les faire vivre par la tradition orale.
Il faut savoir écouter la maison, la comprendre, car elle parle à ses pensionnaires et ses pensionnaires parlent à travers elle. 
Hors de leurs salles de classe, les élèves apprennent une autre école, plus dure, plus violente, plus terrifiante, mais surtout plus passionnante et plus libérée. Et eux, ces enfants cassés dont l'avenir est incertain, peuvent faire le choix d'embrasser un nouveau monde adapté à leur envies et leurs désirs, où ils n'ont besoin de personne, surtout pas des adultes qui les sous-estiment et les prennent en pitié ni de tous ces gens qui les voient seulement comme des objets inutiles. Une réalité où ils peuvent s'épanouir et devenir un autre, plus beau, plus grand, plus important, et faire la différence.
Bien-sûr la Maison n'accepte pas tout le monde en son sein, certains ne seront que des voyageurs de passage qui l'admireront avec fascination mais ne la comprendront jamais vraiment, d'autres la rejetteront par peur, ou par rancoeur.

La Maison dans laquelle, c'est bien plus qu'un roman initiatique. Au départ, je voguais entre les chapitres à travers les pensées du premier narrateur, Fumeur, et comme lui je ne voyais que des grands enfants jouer et se donner des airs. Puis la narration alterne et le roman nous fait voir les aspects de la Maison à travers les yeux de différents protagonistes et sur plusieurs périodes. La Maison est un lieu complexe et dense, ses subtilités se dévoilent au compte goutte et tout se met à faire sens : là, sa magie se met à l'oeuvre et vous ensorcelle. 
Sphinx, Lord, Chacal, Roux, Bossu, Vautour, l'Aveugle ou Loup, leur univers au premier abord désordonné et extravagant, plein de superstitions et d'invocations mystiques, vous colle à la peau ; leurs manies obsessionnelles, leurs conversations impénétrables et leurs divagations lyriques emplissent chaque page et vous transmettent des frissons d'exaltation, vous ressentez à présent leurs peurs, leurs joies et leur fureur. Ils sont attachants autant qu'ils sont énervants, mais surtout ils sont bouleversant d'authenticité, dans la recherche de leur identité et dans leur envie d'exister. C'est bien là le reflet de l'adolescence, la recherche de soi-même, de la vérité et du bonheur, quitte à brûler tous les ponts et à vivre dangereusement pour y arriver.

Mais les lois et traditions de la Maison ne sont pas que du folklore, le fantastique a la part belle au coeur du récit convulsif et grandiose de Mariam Petrosyan. Il se met à transpirer des chapitres au fur et à mesure de la lecture, et l'autre réalité, celle des pensionnaires, devient plus tangible et significative que celle de l'Extérieur, ce terne et redoutable monde des adultes tapi derrière chaque coin de page. On est bien parmi eux, dans ce microcosme flamboyant où le temps s'écoule différemment et la vie est plus ardente.

J'ai terminé ma lecture encore affamée des aventures de la Maison. Je me suis dit que Mariam Petrosyan était un génie, et que j'aimerai bien faire un tour dans sa tête un jour voir si d'autres chefs-d'oeuvre de cet acabit ne s'y planquent pas.
J'avais envie de retrouver Sauterelle, Putois, Beauté, Gros Lard, Chenu, Sorcière et les autres, car je me sentais l'âme de Sirène, ce personnage fluet qui regarde le monde derrière ses rideaux de longs cheveux mêlés de tresses et de clochettes, et qui adore écouter inlassablement les histoires de la Maison. Je me suis vraiment retrouvée en elle, je pense d'ailleurs que tout le monde trouvera en l'un des personnages une part de son moi adolescent, celui qui écrivait sur les murs, celui qui grattait sa guitare, celui qui se cachait derrière l'extravagance pour s'exprimer ou derrière l'anonymat le plus complet pour se préserver, celui qui vivait à travers ses passions pour trouver un sens à tout ce qui l'entourait et éloigner la solitude, que ce soit les livres, les collections d'objets divers et variés, les t-shirts à messages enragés, la musique, les sensations extrêmes, ou tout simplement l'enivrement de l'amitié pure et sincère.

Je vous conseille de lire La Maison dans laquelle, c'est une brique de presque mille pages, une lecture ardue et abondante, mais le chemin y est clair et lumineux, et vous en ressortirez dévastés... mais définitivement plus heureux.

"Plus tard, il remarqua que la Maison était vivante et qu'elle était capable d'aimer, elle aussi. D'un amour unique en son genre ; inquiétant parfois, jamais terrifiant. Rien de plus normal, après tout : Élan étant un dieu, il était logique que l'endroit où il vivait ne soit ni ordinaire ni malveillant. A force de questions restées sans réponses, l'Aveugle avait déduit qu’Élan gardait pour lui la vérité sur la Maison, un grand secret que l'on ne pouvait évoquer à voix haute, même entre personnes de confiance. Il n'insista donc plus et se contenta de faire entrer la Maison dans son cœur comme nul autre avant lui. Il aimait son odeur, ses longs murs humides dont on pouvait gratter et manger le plâtre, sa grande cour et le dédale de ses couloirs, propices aux découvertes. Il aimait aussi ses fissures, ses recoins sombres, ses pièces abandonnées, et sa manière unique de conserver longtemps la trace de ses occupants. Il aimait enfin ses fantômes accueillants et les chemins infinis qu'elle traçait devant lui. Là d'où il venait, les adultes étaient omniprésents et surveillaient chacun de ses pas ; ici, il pouvait faire tout ce qu'il voulait."

La maison dans laquelle, de Mariam Petrosyan, éditions Monsieur Toussaint Louverture, traduction de Raphaëlle Pache, p. 47.


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